Voir Évolution de la propriété^ par Letourneau (p
3. Ajoutons que le caractère propre de cette civilisation, comme de toute autre, lui vient et de la nature des inventions qui l'ont faite et de la nature de celles qui lui manquent, non moins fortuitement. Par exemple, c'est parce qu'ils n'avaient pas de bétail, c'est parce qu'ils n'avaient p.as eu l'idée de domestiquer quelques-unes des espèces animales de leur faune, que les Aztèques, quoique civilisés à tant d'autres égards, ont pratiqué l'anthropophagie. 01)servons combien d'inventions très simples faisaient défaut à ces peuples si ingénieux : chez eux, pas de balance ni de poids ; pas de monnaie ; pas de navires.
168 LES TRANSFORMATlOiNS DU DROIT .
horreur naturelle, du changement, qui serait, chose bien extraordinaire, la marque distinctive de ces grands enfants. Mais, en revanche, on veut que le degré de civilisation se mesure en quelque sorte à Tappétit de mutations. D'où la conséquence que révolution sociale a dû être extrêmement lente au début et qu'elle va s accélérant à chaque pas. Cette persuasion générale semble confirmée de prime abord par l'esprit de routine inhérent à nombre de sauvages encore existants. Cependant, si l'on applique cette proposition à chacun des aspects de la vie sociale pris à part, en particulier aux évolutions linguistique et religieuse, on s'aperçoit que la vérité est plutôt l'inverse de ce préjugé philosophique. En effet, les langues naissantes, — par exemple, le français au x® siècle, — sont ce qu'il y a de plus instable, de plus continuellement changeant ; leur rapidité de croissance ne se ralentit qu'à l'âge adulte où elle s'arrête. Le français n'a-t41 pas beaucoup plus changé du x® au xii^ siècle, en deux cents ans, que du xin® au xix« siècle ? Et, depuis deux siècles et demi, quels changements tant soit peu importants a subis sa grammaire, ossifiée, pour ainsi parler ? De même le christianisme naissant s'est développé à vue d'œil jusqu'au concile de Nicée, depuis lors, il n'a presque pas changé. — L'évolution d'un art nouveau, tel que la peinture à l'huile du xv® au xvi^ siècle, la tragédie grecque au v^ siècle avant notre ère, la tragédie française de Rotrou à Racine, etc., est fort rapide jusqu'au moment où l'art est formé ; après quoi, il y a arrêt, équilibre mobile, piétinement sur place ou bien progrès lent, insensible, pénible, comme celui d'un fleuve épuisé qui se traîne en deltas marécageux vers son embouchure. Pareillement, prenez une industrie quelconque, à partir de la date où elle s est mise ou remise à progresser, vous verrez que chacune d'elles donne lieu à des remarques pareilles. Notre temps ne fait pas même exception à la règle : le xix^ siècle a pour caractéristique d*avoir tourné principalement vers l'industrie son génie inventif, admirable, du reste, comme les âges antérieurs avaient de
préférence dirigé le leur vers la jurisprudence, vers la théologie, vers la poésie, vers larchitecture, vers la peinture, vers la culture de la langue, — et de la sorte, il a inauguré, dans presque toutes les branches de l'industrie, une ère nouvelle de bourgeonnements merveilleux, qui sont un vrai recommencement de Thistoire pour chacune d'elles. Le spectacle, donc, de cette féerie de transformations hâtives auxquelles il nous a fait assister jusqu'ici est lui-même une vérification de notre loi. N'allons pas croire que cette fièvre durera toujours. Déjà, dans beaucoup d'industries spéciales parvenues à une perfection relative, impossible à dépasser momentanément, on n'invente plus, on ne perfectionne plus, on se contente de produire et de reproduire, et le succès n'en est que plus grand. Après une période très courte d'essais, de créations, de métamorphoses très profondes et très précipitées, l'industrie des chemins de fer, définitivement organisée, s'est lancée dans le monde, et ne reçoit désormais que des perfectionnements secondaires. Si elle était plus « progressiste », elle ne serait probablement pas si prospère .
Tout cela s'explique, si l'on veut bien reconnaître avec nous que toute transformation est due à un afflux de petites ou grandes inventions, à l'exploitation d'une nouvelle mine de découvertes. 11 en est de ces mines-là comme des autres, qui ne sont jamais inépuisables, et où l'extraction du minerai, abondante et facile au début, devient difficile et ingrate en avançant. — Les pauvres petites carrières, d'ordre philologique et mythologique notamment, où il a été donné à la courte imagination des sauvages, dans un lointain passé, de puiser leur idiome, leur culte, leur bagage social, ont été, depuis longtemps épuisées par leurs ancêtres; et de là leur stagnation actuelle.
11 n'est pas une similitude dans l'Univers qui n'ait pour Tarde. — Transf. du Droit. 10
170 LES TRANSFORxMATIONS DU DROIT
cause Tune de ces trois grandes formes, superposées et enchevêtrées, de l'universelle répétition : l'ondulation pour les phénomènes physiques, l'hérédité pour les phénomènes vivants, l'imitation pour les phénomènes sociaux proprement dits. Je n'ai pas à redire ici * les relations mutuelles de ces trois agents de l'universelle analogie. Il est clair qu'il faut tenir compte des trois, et non pas seulement du dernier, pour donner l'explication complète des analogies présentées par le monde social, qui naît du monde vivant et se meut dans le milieu physique. Il n'est donc pas douteux que l'influence des climats et celle des races ne donnent la clé d'un certain nombre de ressemblances observées entre des sociétés de même sang ou qui ont fleuri sous la même latitude. Mais on a beaucoup exagéré l'importance de ces deux influences en sociologie, parce qu'on a méconnu le rôle dominant de la troisième, qui finit toujours par employer les autres ou les empreindre de son cachet. Ce qu'il y a de continu, ce qu'il y a de nécessaire, ce qu'il y a de soumis à des lois scientifiquement formulables, dans les faits sociaux, c'est le caractère qui est commun à eux tous, et qui est exclusivement propre à leur ensemble, d'être imitatifs ou imités *. Imitation consciente ou inconsciente, intelligente ou moutonnière, instruction ou routine, n'importe. Parler, prier, travailler, guerroyer, faire œuvre sociale quelconque, c'est répéter ce qu'on a appris de quelqu'un qui l'avait appris de quelqu'autre, et ainsi de suite jusqu'aux premiers éditeurs de chacune des racines verbales qui se transmettent identiquement de bouche en bouche, depuis des milliers d'années, comme les ondulations lumineuses ou sonores d'atome en
1. J'ai consacré à ce sujet mon Hvre sur les Lois de Vimitation (Alcan).
2. N'exceptons pas môme les inventions et les découvertes en tant qu'elles sont des faits sociaux. Non seulement elles sont toujours en partie intitatives^ formées par une intersection mentale d'imitations diverses^ mais encore, même en ce qu'elles ont de plus original^ elles doivent être imitées pour être des laits sociaux, non de simples faits individuels. Une invention non propagée, une idée non adoptée, non reflétée dans l'esprit d'autrui, est socialement comme n'existant pas.
atome, — ou jusqu'aux premiers auteurs de chacun des rites, de chacun des procédés de travail, do chacun des procédés de guerre, bottes d'escrime, manœuvres, ruses stratégiques, qui se passent d'homme à homme pendant une durée plus ou moins prolongée. Je ne dis pas que l'imitation soit toute la réalité sociale ; elle n'est qu'une expression de la sympathie, qui lui préexiste et qu'elle redouble en l'exprimant; et elle dépend de l'invention, étincelle dont elle n'est que le rayonnement. Elle commence par être en quelque sorte asservie à l'Hérédité, aussi longtemps que le groupe social se réduit à la famille, et que la transmission des exemples est limitée au cercle étroit des parents. Puis, quand elle s'affranchit de la génération, quand elle la domine même à son tour, elle se courbe d'autant pins sous une autre règle : elle est subordonnée, nous le savons, aux lois supérieures de la logique, comme l'oùdulation aux lois de la mécanique. Mais il n'en est pas moins certain qu'elle seule tisse les tissus sociaux organisés par la Logique sociale. Elle est la chaîne et la trame de la toile humaine que l'artiste regarde par Vendroit, du côté de ses broderies, de -ses variations géniales et fugitives, mais que le savant doit la regarder à l'envers, du côté de ses répétitions, seules mesurables, seules nombrables, seules formulables en tracés statistiques ou en lois scientifiques. Qu'était la physique avant que la théorie de l'ondulation y eût fait son entrée, et bien que les lois de la mécanique fussent déjà connues? Bien peu de chose. Telle sera la sociologie, tant qu'on n'y aura pas fait la part voulue, une large et envahissante part, à la théorie de l'Imitation.
Faute de remarquer l'universalité, la continuité, l'importance majeure du fait de l'Imitation en histoire, beaucoup d'archéologues, beaucoup d'historiens, même des plus circonspects et des plus lucides, sont entraînés aux inductions les plus erronées. Par exemple, n'est-ce pas l'oubli étrange de ce fait élémentaire qui a longtemps permis de s'accréditer à l'abus extravagant des « mythes solaires » ? On en a vu partout, non seulement là où réellement il y en a, mais dans les
légcndos quelconques de tous les peuples, et jusque dans les contes d'enfants. Gomme on avait retrouvé le thème de Peau d'Ane, du Petit Poucet, du Chat botté, etc., à peu près identiques chez des peuples séparés par les plus.grandes distances, on s'était émerveillé de cette coïncidence, et on avait cru ne pouvoir l'expliquer autrement que par la préoccupation d'un même phénomène extérieur, visible et remarquable également de tous les points de la terre; et quel phénomène remplissait mieux ces conditions que les mouvements périodiques du soleil dans le ciel, sa naissance, sa croissance, son déclin, sa mort, sa résurrection? Et alors, à grands renforts d'étymologies tirées par les cheveux, moyennant la transformation de Barbe-Bleue en Indra, sous prétexte qu'ils sont barbus tous deux, ou toute autre assimilation aussi hardie, on était parvenu à faire adopter cette hypothèse^ ingénieuse par des esprits sérieux. On n'avait pas eu Tidée de se dire que, depuis des siècles de siècles, l'imitation, soit d'enfant à enfant, si puissante, si constante, si universelle, soit d'adulte à adulte dans les veillées où l'on répète des fables propres à amuser des esprits incultes, travaille à répandre les contes populaires, et suffit largement à faire comprendre leur diffusion d'un bout à l'autre de la terre, jusque chez les Zoulous, où Ton a découvert quelques-uns de nos récits légendaires.
C'est là un échantillon entre mille des erreurs grossières qu'on éviterait en ayant égard à l'action imitative ; mais il est des erreurs plus subtiles, plus difficiles à apercevoir, dont elle préserverait aussi les meilleurs esprits. On est assez enclin, parmi les sociologues, à prendre la constitution féodale ', si complexe et si caractérisée, pour une phase nécessaire de révolution sociale, dans n'importe quelle race ou
1. Les traits caractéristiques dont elle se compose, dont elle est la combinaison originale, sont fort bien définis par Fustel de Coulantes : « Possession conditionnelle du sol, à la place de la propriété; assujettissement des hommes au seigneur, à la place de l'obéissance au roi ; hiérarchie des seigneurs entre eux par le lieu du fief et (k l'hommaçe. w
LE DRiiîT E7 LA SOCIOLOGIE 173
quelle nation. M. Fustel de Goiilanges lui-nn>nip, après avrïii" remarqué que le régime féodal s'est produiU^liez di^s poj)iilations qui n'ont rien de germanique, Gaulo nirridionale, Empire byzantin, Slavie, Hongrie, Irlande, de mùniQ qiio choï des peuples qui n'ont rien de romain, conclut ainsi : « H B'ei^l produit chez toutes les races ; il n*est ni roiimin ni j^onnain, il appartient à la nature humaine. » GependaiH, avant d'avoir recours à Thypothèse quasi miraculeuse d'une geno ration spontanée de ce régime singulier, partout le rii^me, en je un sais combien de lieux différents, n'y aurait- il pas Vien de rechercher si son ubiquité relative, — exgérée d'ailleurs, — est inexplicable par les voies plus simples de la génération sociale ordinaire, c'est-à-dire de rimitatioji î Or, toiiles 1ns recherches de l'éminent historien que je viens de dter tendent précisément à montrer que les éléments disséminés du régime féodal existaient à peu près tous dans les institutions de l'Empire romain, et que leur développement simultané, synthétique, a été le résultat des circonstances très particulières où le monde romain occidental, spécialement la tjaule, s'est trouvé après la chute du pouvoir impérial. Valim nû serait que le domaine rural des Gallo-Roniains, hi villa ; Je bénéfice n'est que le précaire; le patronage est tout ronuiin ; Vimmunité est une extension donnée à des exemptions c\e charges municipales que les empereurs accordaient parfois. Qui plus est, le même auteur nous apprend ailleurs, — et cela est un jour bien plus vif encore jeté sur la question, — que la truste royale y le rapport du roi méroviufîien avec ses fidèles autrustions, a été le premier embryon du lien de vassalité. . . — Mais, s'il en est ainsi, quelle est Tidée qui s'olï're naturellement à l'esprit? C'est que la synthèse de ces éléments multiples sous la forme du fief, de l'hommage et des services féodaux, est une heureuse rencontre opérée quelque part, dans le monde romain et non ailleurs, et, de ce coin du monde, propagée peu à peu, de proche en proche, ^râce à ses avantages momentanés et aussi à la vogue entraînante dont elle a bénéficié, comme tout ce qui a le Vent de la
mode en poupe. Comme nous savons que la marche de rimitation est une cascade élargie de haut en bas de la pyramide sociale, et des peuples les plus civilisés aux plus barbares, nous accueillerons sans peine Tidée que la truste royale a été imitée par les grands seigneurs, puis par les plus petits seigneurs en se modifiant, et qu'une fois constituée de la sorte en pays romain, la féodalité s'est répandue en Germanie, et un peu partout *. Le fait est qu'on la voit naître en Gaule plus tôt que nulle part ailleurs, bien plus tard en Irlande, en Danemark, en Suède, dans l'Empire byzantin ; et, si l'on n'a pas toujours la preuve qu'elle a été importée du dehors dans les pays où on la constate *, rien n'est plus vraisemblable que cette conjecture. L'idée de l'ogive est certainement plus simple que celle de la féodalité, et son apparition identique en plusieurs centres divers de propagation au moyen âge, dans l'Empire arabe et dans la chrétienté séparément, répugnerait beaucoup moins à la raison. On a pourtant des motifs de penser que nous l'avons empruntée aux Arabes ou qu'ils la tiennent de nous*, mais qu'en tout cas le génie humain s'est épargné, même ici, les frais d'une double invention superflue.
Tout ce qu'il y a de net, de précis, de caractérisé, dans les similitudes d'ordre quelconque, linguistique, religieuse, po-
1. Si rétablissement du régime féodal était dû principalement à la conquête germanique, et avait été créé pour Texploitation des vaincus, il serait incompréhensible que ce régime se fût si aisément répandu eu Germanie, chez les prétendus conquérants, et s'y présentât au moyen âge avec des caractères bien plus rigoureux, bien plus aristocratiques et oppressifs encore que ceux qu'il affecte en Italie, sinon en France. Au contraire, si l'on admet qu'il s'est constitué paisiblement, de lui-même, à travers et non moyennant les bouleversements et les conquêtes, à partir de germes posés par l'Empire romain, remués par les Barbares, on comprend fort bien que, une fois formées, les institutions féodales, jugées excellentes dès leur éclosion, aient été bien venues en Germanie, pays si docile aux suggestions romaines.
2. On a dit qu'elle avait existé au Japon, mais on a beaucoup forcé la proportion des analogies et fermé les yeux sur les différences.
3. Dans son bel ouvrage sur la civilisation arabe, le D* Le Bon donne des arguments spécieux en faveur de la première opinion.
litique, économique, juridique, que les évolutionnistes ont relevées entre des peuples différents, nième très éloignés, a l'imitation pour cause. Telles sont, à n'en pas douter, les analogies frappantes présentées, à ces divers points de vue, par les Hindous, les Germains, les Slaves, les Celtes, les Latins, les Hellènes, nations qu'on s'est plu à grouper, sous le nom d'Aryens, en une même race hypothétique. Hypothèse vraie ou fausse, mais qui, même ici, a eu le tort de donner le change à l'esprit philosophique et de fermer les yeux à l'évidence. Par une vraie pétition de principe, après avoir conclu à la parenté physiologique de ces peuples, parce qu'on avait coi)staté des ressemblances entre leurs langues ou leurs institutions, on s'est laissé aller à penser qu'elles étaient semblables parce qu'ils étaient parents. On a confondu deux choses qui, alors même qu'elles auraient été liées l'une à l'autre dans ce cas, n'en auraient pas moins dû être distinguées ; on a pris pour un héritage vital ce qui n'était évidemment qu'un héritage social. Le langage et la religion ont beau se transmettre en général, et sauf beaucoup d'exceptions remarquables, des pères aux fils, les fils n'en héritent pas comme ils héritent des traits physiques de leurs parents ; on parle, non la langue de sa famille, si l'on en a été toujours séparé, mais le langage des personnes qu'on a entendues parler dans son enfance. C'est trop clair. Pourquoi donc, dès qu'on a découvert un fonds commun de racines verbales, de mythes, de procédures, de formes embryonnaires de gouvernement, aux nations indo-européennes, s'est-on empressé de décider qu'elles avaient des ancêtres communs, comme si cette induction ne souffrait aucun doute ? Le malheur est que, une fois l'arbre généalogique des soi-disant Aryens définitivement tracé, ainsi que celui des Sémites et d'autres grandes familles possibles, on a aperçu, entre peuples hétérogènes, des similitudes sinon linguistiques, du moins religieuses et juridiques, égales en précision et en importance à celle des peuples réputés congénères. Par exemple, les Aryens entre eux ne nous montrent nulle part de coïncidence plus com-
ne LES TRANSFORMATIONS DU DROIT
plète que celle qui, d'après M. Seignette*, se révèle entre les coutumes des Arabes avant Mahomet et les institutions des Romains primitifs. « La puissance paternelle dans toutes sa rigueur, la tutelle perpétuelle des femmes, le testament, l'hérédité des agnats, des patrons et des gentils, leur tutelle, la tutelle testamentaire, le nexurn^ la pignoris capio, l'abandon noxal, le talion, la composition légale, les rapports de patron à client, furent des coutumes inscrites dans la loi des Douze Tables. Elles correspondent à des usages anté-islamiques identiquement semblables, dont les uns ont été maintenus, les autres abolis, par le Coran. » Si Ton se rappelle le voisinage de l'Arabie et de l'Inde, où des coutumes analogues ont régné, et le penchant mutuel des peuples voisins à s'emprunter leurs institutions civiles, bien plus que leurs religions et surtout que leurs idiomes, on s'expliquera sans peine ces ressemblances par une action imitative. Ce qui confirme cette interprétation, ce sont bien d'autres points de contact juridiques entre Aryens, et Sémites. Ils sont dune telle précision que leur apparition spontanée est absolument inconcevable. Est-ce spontanément qu'a pu se produire l'étroite similitude du droit criminel ou civil israélite avec la législation athénienne et les coutumes hindoues? En Israël comme à Athènes, le droit d'asile est ouvert dans certains lieux désignés aux meurtriers involontaires; le vengeur du sang ne peut frapper qu'après avoir poursuivi devant les juges le coupable et l'avoir fait condamner, s'il a agi avec intention. D'ailleurs, l'influence grecque se trahit clairement dans les codes rabbiniques par l'emploi de mots techniques empruntés au grec (Dareste). En Israël comnne dans rinde, existe la responsabilité pénale des communes. Gomme en Grèce et dans l'Inde, le frère doit épouser la veuve de son frère mort sans enfants ; et tandis que la Loi ordonne chez les autres Sémites la prostitution des filles,
\. Traduction française du Code musulman de Khâlil, introducUoni
p. XXXVII.
elle l'interdit chez les Hébreux. Le créancier israéUic peut faire saisir les meubles de son débiteur, mais il n'a pas le droit de pénétrer dans sa demeure. Il doit attcruirc à la porte : dernière trace, sans doute, dit M. Dareste, de l'ancienne coutume de la contrainte par le jeûne y doril pailcnt le Code deManou et les lois irlandaises. Gomme les Germains de Tacite, les Israélites possèdent Finstitution de la Khptouba, dot constituée par le mari à sa femme. « Le mari, ijui a le droit de divorce et qui l'tjL seul, s'engage à n'user de ce droit qu'à la charge de payer à sa femme une f^ertaine somme », qui est la Khetouba, garantie ingénieuse arcordre à l'épouse contre l'omnipotence maritale. Le droit lnv braïque a aussi des traits de ressemblance marqués avec le Droit romain, notamment par une certaine manière de rédiger le contrat de vente, qui rappelle notre testament mystique. — Manifestement, de telles concordances ne sauraient être innées.
Bien des faits qui doivent paraître des anomalies si on leur applique la formule étroite de l'évolution, sont des conséquences toutes simples du principe de l'imitatiou. Par exemple, le droit d'aubaine, cette odieuse coutume propre aui^ temps de barbarie, a été non pas s'atténuant, mais s"ag* gravant, au contraire, depuis les temps mérovingiens jusqu'à la belle époque du moyen-âge; c'est-à-dire à niesun* que l'Europe se civilisait ou se débarharisaii . An début, d'après M. VioUet, il ne s'exerçait que contre les élran^j^ers inconnus et sans aveu, non contre les étrangers connus et considérés. Mais, peu à peu, il s'est étendu à tons, Voilh un singulier progrès juridique et bien au rebours de ce qu'on aurait dû prédire d'après les formules qui ont cours. Maison s'explique le fait, soit par des considérations fiscales, soit, je crois, en se rappelant surtout que, sous les Mcrovinj^iens, malgré la barbarie de l'époque, la survivance des voies romaines et des habitudes romaines de voyage multipliait les contacts assimilateurs avec l'étranger et laissait ^oir encore en lui un compatriote social; d'autant mieux i^ue le fan-
tome de Timmense empire régnait toujours dans les imaginations. Mais plus tard, quand la féodalité établie enferma chaque fief en soi, sans communication avec le dehors, étranger et ennemi redevinrent synonymes. Puis aux xv^ et xvi« siècles, le mouvement de voyages, de relations internationales et interféodales reprend, s'anime et conduit à la suppression du droit d'aubaine.
Parfois, l'imitation semble n'avoir rien à voir dans certaines similitudes historiques, que l'identité de la nature humaine paraît suffire à expliquer ; et cependant il est incontestable qu'elle y a eu sa part, et sa large part, d'action. Car, à côté de l'imitation rayonnante, il y a l'imitation diffuse, et, à côté de l'imitation en ligne directe, pour ainsi dire, qui relie deux choses l'une à l'autre par une série de copies, il y a l'imitation collatérale, qui, par des séries du même genre, les rattache séparément à un modèle commun, très antique parfois. La forme diffuse de l'imitation importe beaucoup à considérer. Ainsi, on a noté curieusement les similitudes frappantes que présente l'organisation de l'armée sous les empereurs des derniers siècles — caisse de dotation de l'armée, causes d'exemption, exonération moyennant une somme d'argent variable, etc. — et sous l'Empire napoléonien. On a remarqué aussi, et M. Taine l'un des premiers, que l'administration romaine en général, après la réforme de Dioclétien, ressemble étonnamment à celle qui est sortie tout armée du cerveau de Napoléon. Est-il à croire, cependant, que le grand Corse ait copié Dioclétien ? Non, pas directement du moins. Mais comme lui, et non moins que lui, il était romanisé et latinisé jusqu'à la moelle des os par l'éducation classique; et, indépendamment de toute influence de race, il n'est pas très surprenant que ces deux grands esprits frappés de la sorte, pareillement, à l'effigie de Rome et de César, aient conçu le même programme de réorganisation militaire et civile dans des conjonctures un peu analogues.
Nous avons bien souvent montré plus haut un autre
genre d'action indirecte, d'une importance capitale, que le fonctionnement prolongé de l'imitation en tout ordre de faits sociaux a exercée sur le Droit, en élargissant incessamment le cercle de la sympathie et de la fraternité. La civilisation, la bonté, la justice, n'ayant jamais pu fleurir ici-bas que dans des enclos, on lui doit d'en avoir sans cesse reculé les murs, jusqu'à ce que ces plantes précieuses puissent un jour être cultivées en pleine terre. Nous n'y reviendrons pas. — Mais, peut-être n'avons-nous pas assez fait remarquer l'action directe, immédiate, de l'imitation sur le Droit, quand elle l'a lui-même pour objet. C'est par elle que, avec le temps, l'unification juridique des diverses classes et des diverses provinces d'une nation ne peut manquer de s'opérer. Elle unifie les classes aussi bien que les provinces par le penchant éternel de l'inférieur à singer le supérieur. La coutume juridique des grands descend, à travers les divers étages de la noblesse, aux derniers rangs de la roture, et tend à faire disparaître la diversité de leurs coutumes propres. Pareillement, les grandes villes passent leurs chartes aux petites, les petites aux bourgs, et leur disparité coutumière disparaît. Les nations les plus brillantes rayonnent de môme sur les plus obscures. J'ai déjà indiqué cidessus la descente contagieuse du droit d'aînesse, de la noblesse au peuple. Reprenons cet instructif exemple. Au début de la période féodale, le droit d'aînesse et le droit de masculinité, liés ensemble, ne se formulent d'abord avec précision que pour la succession royale. Puis, les hauts seigneurs, à leur tour, et, après eux, tous les possesseurs de fiefs *, se modèlent sur le roi. Cependant, les roturiers restaient encore en dehors de ce mouvement. Dans les Établis^ sements de saint Louis il est dit que le père roturier ne peut avantager Tun de ses enfants, tnôme en fait de meubles et d'acquêts. Autrement dit, les roturiers avaient alors le privilège de vivre par anticipation sous l'empire d'une législation
1* Voir le Droit coutumier de M. Henri Bcaune [p. 405 ci s.).
égalitaire et démocratique. Ont-ils eu Tidée d'apprécier leur bonheur? Point. Us n'ont pas eu de plus vif désir que de copier l'exemple rétrograde venu d'en haut. A partir du xvio siècle, et peut-être avant, la roture se pique d'avoir aussi le droit de faire un aine. En Béarn, la règle aristocratique s'étend à l'héritage des vilains. De même en Normandie, « l'indivisibilité des grands fiefs, consacrée par le Livre de V Échiquier et par le Grand coutumier, s'étend avec les années aux simples vavassoreries, aux fiefs ordinaires et aux ténements roturiers, et dans cette province l'égalité du partage n'est observée que pour les biens de hourgage, qui formaient une classe intermédiaire entre le fief et l'alleu. »
Je ne veux pas dire par là que l'imitation ait été ici, non plus que partout ailleurs, aveugle et inintelligente. Si l'on a imité le supérieur, ce n'est pas seulement par «suggestion», c'est aussi par vanité, ou par un intérêt familial. Les pères roturiers ont jugé le droit d'aînesse très propre à consolider et élever leur famille. Mais il ne faut pas oublier que si ce but, la perpétuité et l'ascension sociale de la famille, est entré et s'est ancré dans leur cœur, la vue de la noblesse n'est pas étrangère à cette préoccupation, nullement spontanée chez des ilotes. Quelle que soit, d'ailleurs, la cause de l'imitation, il est sur qu'on a imité, et que, si on n'avait pas imité, jamais le droit d'aînesse n'aurait régné partout où on le voit établi au xvm® siècle.
Autre exemple. « Le retrait lignager* s'était introduit d'abord pour les fiefs seulement et avait ensuite été étendu aux héritages tenus en roture, mais dans le même but, pour conserver les propres de la famille. » On voit, entre parentlièses, par la manière dont ce retrait est venu aux familles roturières, qu'il est difficile de le regarder comme un reste d'un communisme primitif et soi-disant démocratique. — Autre exemple encore. Dans les pays de Droit coutumier, à la dissolution de la communauté, la femme noble avait seule,