CHAPITRE V
Lamarck et le Lamarckisme.
La philosophie zoologique. — La génération spontanée des germes. — Le plan de progression préexistant. — Influence des besoins et des habitudes. — Un premier essai de généalogie des êtres.
Nul ne saurait contester à Lamarck la gloire d'avoir rassemblé le premier, en un corps de doctrine réellement scientifique, les hypothèses jusquelà flottantes relatives à la variabilité des espèces et au passage des formes animées les unes aux autres par voie de modifications graduelles. Mais après avoir payé au savant classificateur des Animaux sans vertèbres le juste tribut d'admiration qui lui est dû, il devient facile de s'expliquer le faible retentissement d'œuvres telles que la Philosophie zoologique et le peu d'influence qu'elles ont exercé sur l'esprit des naturalistes contemporains. Un style lourd et diffus, parfois même peu intelligible, des redites incessantes et inutiles, un exposé dogmatique qu'illustrent trop rarement des exemples concrets, brièvement cités et souvent mal choisis, des échappées sans fin dans le domaine psychique , rendent la lecture des ouvrages philosophiques de Lamarck, à la fols^^Y\\\A^^
et peu démonslralîve pour le naturaliste. Le contraste est saisissant avec Télégante clarté et la documentation serrée et précise des travaux de Georges Cuvier, contemporain et collègue de Lamarck dans une autre chaire du Muséum de Paris, et défenseur déterminé de la fixité des espèces. Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant que Cuvier n'ait jamais pris môme la peine de discuter sérieusement les idées de Lamarck, alors qu'il faisait à son autre collègue, Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire, Thonneur d'une discussion retentissante qui passionnait toute l'Europe scientifique.
On peut résumer en quelques propositions simples et fondamentales les grandes lignes de la philoso^ phie lamarckienne.
1. La nature crée elle-même, par voie de génération directe ou spontanée, les premiers traits de la vie dans des masses gélatineuses pour les animaux et mucilagineuses pour les végétaux, masses dans lesquelles pénètrent des fluides subtils, particulièrement répandus dans lieux chauds et humides. Ces fluides, en élargissant les interstices de la masse gélatineuse, la transforment en tissu cellulaire et la rendent propre aux phénomènes de la vie.
2. Les êtres vivants ont formé, depuis leur première apparition sur le globe, plusieurs séries ordonnées qui se développent des formes simples jusqu'aux plus compliquées et réalisent les diverses phases d'un plan préexistant. dû à l'Auteur suprême de toutes choses.
3. Le développement de ce plan de progression est troublé par des circonstances extérieures créant aux animaux des besoins divers, puis des habitudes.
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Celles-ci nécessitent remploi plus fréquent de tel ou tel organe, ce qui le développe et l'agrandit, tandis que le défaut d'usage le diminue et finit par le faire disparaître.
4. Les circonstances extérieures influent donc sur la forme et l'organisation des animaux. Ces modifications se transmettent par voie de génération et se conservent par hérédité, tant que de nouveaux besoins n'interviennent pas.
Tel est le côté théorique, de beaucoup le plus séduisant, de l'œuvre philosophique de Lamarck. Voyons maintenant comment le savant naturaliste du Muséum a su faire Tapplication de ces principes à l'histoire du développement du monde animé.
Bien que Lamarck ait connu et décrit beaucoup d'espèces d'Invertébrés fossiles, il ne s'est risqué que fort peu et comme à regret, dans le domaine de la Paléontologie philosophique. C'était encore une question pour lui de savoir si, en présence des moyens qu'a pris la Nature pour assurer la conservation des espèces, des races entières ont pu se trouver anéanties ou perdues. L'extinction des espèces ne lui paraît admissible que pour les grands animaux terrestres, grâce seulement à l'intervention active de l'homme ; et encore ne lui semble-t-il pas impossible de découvrir un jour les espèces dites éteintes^ même les Paléothérium^ les Anoplothérium, le Mégathérium ^ les Mastodontes de Cuvier, en des points inexplorés de notre |)lanète.
Si les idées de Lamarck sont donc très en retard sur celles de Cuvier, en ce qui concerne la succession des faunes dans les temps géologiques, en revanche il s'élève avec beaucoup de justesse contre
ridée des catastrophes universetles ayant anéanti la plus grande partie des espèces sur toute la surface du globe« La nature ne nous montre que des catastrophes locales, telles les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, etc., dont l'action, si énergique soit-elle, est toujours limitée et n'empêche pas la marche générale, lente et progressive, des phénomènes naturels. Il est donc permis de considérer Lamarck comme un précurseur de Técole des causes actuelles en géologie.
Laraarck n'a tiré, avons-nous dit, des animaux fossiles aucun parti ni aucun argument pour appuyer ses conceptions théoriques sur révolution des êtres ; mais il a eu le mérite d'avoir, le premier sans doute de tous les naturalistes de son temps, fait une tentative pour dresser, dans son chapitre terminai de la Philosophie zoologique, un tableau généalogique des formes animales, depuis les types les plus simples jusqu'aux Mammifères, à l'exception de l'homme.
L'arbre généalogique de Lamarck est diphylé^ tique^ c'est-à-dire composé de deux branches qui ont dû diverger de très bonne heure. La vie serait apparue au sein des eaux (ce qui est assez conforme aux hypothèses actuelles), ou au moins dans des lieux très humides.
La matière gélatineuse initiale aurait donné d'abord une première branche, qui débute par les Infusoires et, par l'intermédiaire des Polypes^ a passé aux Radiaires ou animaux Rayonnes,
La deuxième branche aurait pris naissance dans le corps d'autres animaux, spécialement sous la forme des Vers intestinaux et des parasites; puis
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quelques-uns des Vers aquatiques , tels que les Gordius^ se sont habitués à s'exposer à l'air et ont donné les Cousins, les Ephémères et autres Insectes. Parmi ceux-ci, quelques-uns, par des habitudes de vie solitaire ou cachée, ont produit les Arachnides. Celles des Arachnides qui ont à nouveau fréquenté les eaux ont amené, par l'intermédiaire des Scolopendres, des Iules et des Cloportes, la formation du grand groupe des Crustacés.
Les autres Vers, à habitudes demeurées aquatiques, ont donné les Annélides^ les Cirripèdes, et enfin les Mollusques.
Quant aux premiers Vertébrés , malgré V hiatus considérable qui les sépare des autres animaux, Lamarck n'hésite pas à les rattacher aux Mollusques, d'abord sous la forme des Poissons, qui ont ensuite servi à former les Batraciens et les Reptiles. C*est vraisemblablement de ceux-ci que dérivent, par deux rameaux distincts, les Vertébrés supérieurs : un premier rameau mène des Chéloniens aux Oiseaux et peut-être, par les Pingouins et les Manchots, aux Mammifèi^s Monotrèmes (Ornithorhynque) ; un deuxième rameau des Reptiles conduit, par les Sauriens et les. Crocodiliens ^ aux Mammifères Amphibies ; ceux-ci sont la source où tous les autres Mammifères ont puisé leur origine. Les Mammifères amphibies se seraient, à cet effet, divisés en trois branches : Tune restée marine, les Cétacés; la deuxième, par des habitudes littorales et herbivores, a conduit aux Ongulés, tandis que la dernière, à alimentation carnassière, aurait produit les Onguiculés. Quant à VHomme, il occupe une pFace à part, et son origine est différente.
Nous avons tenu à citer, avec quelque détail, ce premier essai généalogique, dû à Lamarck, essai dans lequel tout lecteur tant soit peu familier avec les choses de la nature a déjà vu que presque tous les rapports admis par Fauteur sont inexacts, superficiels, et contredits par toutes les données embryologiques et paléontologiques. Comment peut-il se faire que Lamarck, qui connaissait si parfaitement les animaux Invertébrés, ait pu, sur de simples motifs d'habitat, rattacher les Insectes aux Vers intestinaux, faire dériver les Crustacés des Arachnides, et ceux-ci des Insectes, contrairement à Tordre géologique d'apparition de tous ces groupes? Comment a-t-il pu concevoir, pour les Vertébrés, des filiations aussi monstrueuses que celles qui consistent à faire descendre les Poissons des Mollusques, les Oiseaux des Tortues, et à prendre les Mammifères marins, qui sont de date relativement récente, pour la souche de tous les Mammifères terrestres ? De semblables conceptions sont véritablement déconcertantes de la part d'un obser-, vateur aussi éminent que le fut Lamarck, et ne peuvent guère s'expliquer que par un désir immodéré de construire à la hâte, même au prix de l'erreur, une synthèse grandiose de tout le règne animal. De trop nombreux exemples de ces synthèses hâtives et généralement fausses se révéleront à nous en poursuivant l'histoire des doctrines paléontologiques jusqu'à notre époque.