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CHAPITRE XI

Albert Gaudry. Les Enchaînements du monde animal.

Les Enchaînements du monde animal et la Paléontologie philoso-^ phique. — Les progrès du monde animé. — Les stades d'évolution. — La méthode des adaptations fonctionnelles. — Les Enchaînements artificiels.

Presque au même moment où Edouard Cope préludait, tout jeune encore, à la publication de ses admirables travaux sur la paléontologie et l'évolution des Vertébrés, un autre paléontologiste français, Albert Gaudry, s'essayait de son côté dans la même voie. En ce temps, qui répond à peu près au milieu du XIX® siècle, toute Técole des naturalistes français, ou peu s'en faut, était acquise aux théories cuviériennes de la iixité de l'espèce, et répudiait plus ou moins ouvertement l'hypothèse de la descendance. Le mérite de Gaudry fut d'être l'un des premiers, dans notre pays du moins, à adopter la théorie transformiste et à en essayer l'application à l'étude des Mammifères fossiles. Dans un premier ouvrage sur la faune des Vertébrés miocènes de VAttique (1867), Gaudry essaya de montrer que les genres de Mam-

mifères n'étaient pas aufesi nettement séparés qu'on le croyait à ce moment, et que certains types nouveaux de la faune de Pikerroi constituaient de véritables intermédiaires entre des genres ou même des familles aujourd'hui distinctes.

Un peu plus tard, dans un ouvrage sur les Animaux^ fossiles du Mont Luberon (1875), il voulut montrer que les espèces fossiles de la fin du Miocène avaient éprouvé des variations assez considérables pour justifier la séparation de plusieurs races distinctes caractérisées par la gracilité ou, au contraire, par les formes lourdes des pattes chez les Hipparions ; par le rapprochement ou l'écartement des cornes chez les Antilopes du genre Tragocère.

Tous ces travaux et quelques autres n'étaient, pour ainsi dire, que le prélude d'un grand ouvrage synthétique qui parut en trois volumes, de 1878 à 1890, et porte pour titre suggestif : Les Enchaînements du monde animal. Enfin, de cet essai d'application de la méthode transformiste aux êtres des temps primaires, secondaires et tertiaires, Gaudry s'efforce de dégager les principes en matière d'évolution des animaux fossiles sous la forme d'un Essai de Paléontologie philosophique . paru en 1896.

Ces livres de Gaudry eurent, sur Torieiilation transformiste des jeunes générations de naturalistes français, une influence incontestable, due pour une bonne part à la simplicité de l'exposition, à la séduction du style, à la bonhomie voulue de la pensée, à l'effort visible pour être conapris de tous, enfin à la richesse et à la beauté de l'illustration. Mais dans

Fensemble et comparée à Fœuvre scientifique et philosophique sensiblement contemporaine d'Edouard Cope. l'œuTre de Gaudry reste très en arrière de celle du paléontologiste américain pour la hauteur des vues, Fenvergure des idées, l'étendue des connaissances, et l'originalité des principes de philosophie transformiste dont les deux savants poursuivaient parallèlement l'application. A vrai dire, on ne saurait découvrir ni dans les Enchaînements^ ni dans la Paléontologie philosophiqtie, une vue théorique véritablement nouvelle en matière d'évolution. V unité du plan de la Création^ les protjvès constants du monde animé depuis l'apparition des premiers êtres jusqu'à la nature actuelle et jusqu'à l'homme « qui en résume toutes les merveilles », tel est le thème général qui domine toute l'œuvre de Gaudry. Mais ne sait-on pas que le principe du développement progressif du monde organisé se trouve déjà nettement en germe, nous l'avons vu plus haut, dans les travaux de Georges Cuvier, et qu'il a été exposé dans tous ses détails par Darwin, par Uaeckel, par Huxley, et par tant d'autres maîtres de l'école transformiste? Gaudry s'est efforcé toutefois de rajeunir l'idée en en cherchant des preuves multiples parmi les êtres fossiles, soit dans leur multiplication générale à la surface du globe, dans leur différenciation et leur accroissement, soit dans les progrès spéciaux de leur activité, de leur sensibilité, et ûe leur intelligence. Examinons, à la suite de Gaudry, quelques exemples de ce prétendu progrès des êtres.

Le peuplement du globe par les faunes successives qui en ont pris possession aurait été facilité, selon

Gaudry, « par ce que les premiers arrivés auraient élé mi^ux défendus et moins attaqués que leurs descendants ». C'est ainsi que les Polypiers des temp^ primaires étaient abrités par des murailles et des tables calcaires épaisses, d'où leur nom de Tabulés; que quelques-uns d'entre eux, tels la Calcéole, fermaient leur orifice par un couvercle ; que beaucoup de Brachiopades étaient articulés avec leurs deux valves fortement engrenées Tune dans l'autre; que plusieurs genres de Céphalopodes possédaient une coquille à ouverture rétrécie et comme grimaçante; que certains Poissons «ux-mêmes possédaient une cuirasse de pièces osseuses protégeant la tête, le dos, le ventre et même les bras ; que d'autres Poissons, dits Ganoïdes, étaient revêtus d'écaillés épaisses, ossifiées j ornées d'un brillant émail, formant une enveloppe impénétrable ; enfin que les JTertébrés à respiration aérienne eux-mêmes, les Amphibiens et les Reptiles, avaient un plastron ventral formé aussi d'écaillés osseuses.

Par contre, les anciens êtres auraient eu moins d'ennemis :

« Les créatures des temps primaires trouvaient leur salut dans la coquille ou la cuirasse qui les recouvrait ; celles de la fin de l'ère Tertiaire et de notre époque cherchent pour la plupart leur salut dans la fuite. »

Toutes ces considérations ont un certain côlé de séduction poétique, mais sont pour la plupart, et en fait, des plus contestables. Il existait, en effet, dans les mers les plus anciennes des animaux très peu protégés, des Brachiopodes à coquille cornée par exemple, ce qui n'a nullement empêché quelques-

uns d'entre eux, les Lingules, de survivre jusque dans nos mers .actuelles. Nous connaissons aux époques Cambrienne et Silurienne des Polypiers tubuleux sans cloisons ni tables calcaires, des Méduses entièrement gélatineuses, des Étoiles de mer presque molles, des Mollusques bivalves à coquille mince et baillante, des Ptéropodes à coquille très fragile, des Gastropodes, comme le Bellérophon et le Pleurotomaire, dont la coquille porte une fente sur toute la longueur de la spire, des Céphalopodes comme les Nautiles à chambre d'habitation largement ouverte, des Vers marins qui creusaient comme aujourd'hui leurs trous dans le sable, de grands Crustacés Mérostomes à carapace chitineuse assez mince. Les temps carbonifères nous offrent des Arachnides et des Insectes. Les Poissons cartilagineux et nus, voisins de nos Squales, abondent dans tous les dépôts Primaires et ne nous sont conservés que grâce à leurs dents et aux épines de leurs nageoires. On a des raisons de penser aujourd'hui que des Vertébrés inférieurs entièrement mous, analogues à nos Lamproies, existaient dans la mer Cambrienne. Enfin quelques cbélifs Amphibiens de l'époque Permocarbonifère étaient aussi peu protégés que nos Batraciens. En réalité les animaux nus où peu protégés ne sont pas rares dans les dépôts géologiques anciens, et s'ils ne sont pas encore plus communs, c'est pour la raison très simple que leur conservation est plus difficile et que la plupart d'entre eux ont disparu sans laisser de traces. On peut môme aller plus loin et, faisant un raisonnement inverse de celui de Gaudry, montrer que ces animaux très enfermés, les Cystidés, les Crinoïdes tessellés, les

Poissons cuirassés ont eu une vitalité moins puissante que celle des autres groupes et se sont éteints rapidement pour céder la place à des groupes d'animaux en apparence moins bien défendus contre les attaques de leurs ennemis.

D'autres formes de progrès, admises par Gaudry, ne sont pas plus conformes à l'évidence des faits ; par exemple, les progrès de l'organe de la vision. Pourquoi les Trilobites primaires avec leurs grands yeux composés, munis de milliers de petites facettes, auraient-ils été inférieurs à d'autres êtres au point de vue de la perfection de la vue? Pourquoi les gigantesques Phasmidés de l'époque houillère auraient-ils eu une acuité visuelle moins bonne que celle des Insectes actuels ? Pour quelle raison les Ichthyosaures avec leurs yeux énormes auraient-ils moins bien percé l'obscurité des eaux marines que nos Cétacés actuels aux yeux si réduits en proportion? Pourquoi VArchœopteryx jurassique aurait-il eu un œil moins perçant que l'œil si étonnamment parfait de nos Oiseaux? L'erreur de raisonnement vient de ce que Ton compare des qualités qui ne sont point comparables : chacun des groupes du règne animal possédait dans les temps géologiques, comme de nos jours, des organes des sens parfaitement adaptés aux milieux dans lesquels il devait en être fait usage : VAgnostus des mers cambriennes était aveugle parce qu'il habitait des mers profondes où la lumière ne pénètre point, comme sont aveugles un grand nombre de types des faunes abyssales actuelles. L'Ichthyosaure ou le Ptérodactyle avaient de grands yeux très parfaits, parce que cet organe leur était indispensable, comme aux Rapaces actuels,

pour atteindre leur proie. Le progrès en tout ceci n'est pas absolu, il est proportionné aux besoins ; autrement dit, un organe est parfait lorsqu'il remplit son but avec perfection.

Malgré ces restrictions nécessaires aux idées de Gaudry sur le détail du progrès des êtres, idées empreintes d'un sentimentalisme exagéré et parfois même un peu naïf, on ne saurait nier que dans Tensemble l'évolution paléontologique ne représente un perfectionnement graduel depuis l'époque primaire jusqu'à nos jours. Nous aurons toutefois à revenir sur ce point et à montrer que les découvertes récentes, en reculant de plus en plus dans le temps l'apparition première des groupes les plus. élevés de la série animale, tendent à atténuer peu à peu Tévidence do ce principe et à en supprimer une à une les preuves réputées jusqu'ici les plus démonstratives.

Une autre idée philosophique qui revient à chaque instant dans les travaux de Gaudry a trait aux stades (dévolution des animaux fossiles et à l'usage que Ton peut faire de ces stades pour la détermination de l'âge des couches qui contiennent les débris de ces êtres. Ce point de vue n'est en somme qu'une sorte de corollaire direct de l'idée du progrès continu des êtres.

« Si la paléontologie nous fait assister à une évolution régulière du monde animé, il est évident que le stade de développement des fossiles doit correspondre à leur âge géologique ; nous comprenons alors pourquoi tels fossiles se rencontrent à tels niveaux. Les géologues qui nous apportent des os de Vertébrés pour que nous leur disions l'âge du terrain

d'où ils proviennent, savent que notre premier soin n*est pas de regarder s'ils appartiennent à quelquesunes des nombreuses espèces déjà connues, mais nous cherchons à quel stade d'évolution ils se trouvent, parce que les stades d'évolution, qui marquent les changements de l'organisation, marquent en même temps les principales divisions des temps géologiques. Voici deux gisements différents : je constate que dans l'un les animaux indiquent un état d'évolution moins avancé que dans l'autre ; j'en conclus que le premier est d'une époque plus ancienne. »

Pour préciser cette méthode, Gaudry expose une série d'exemples parmi lesquels nous ferons un choix : les Échinodermes ont été au début fixés par une tige au sol sous-marin et, plus tard, ils sont devenus libres ; dans ce même groupe, la boîte calcaire qui les enferme a été d'abord formée de pièces sans ordre dans les Cystidés du Silurien, puis disposées en rangées nombreuses dans les Oursins dévoniens et carbonifères, enfin en rangées réduites au nombre de vingt dans les Oursins secondaires e\ actuels. Ces stades d'orientation et de réduction des pièces du test des Échinodermes permettent de reconnaître chacune de ces époques.

Les Céphalopodes enfermés dans une coquille, comme le Nautile ou l'Orthocère, caractérisent les temps primaires ; dans les temps secondaires, on trouve un mélange de coquilles enveloppantes comme celle des Ammonites et de coquilles internes ou non enveloppantes comme dans les Bélemnites. Enfin les Céphalopodes uns, tels que les Poulpes et les Seiches, dominent presque exclusivement dans les

temps tertiaires. Le degré de complication de la ligne de suture qui sépare les chambres d'habitation successives de ces mêmes Céphalopodes, offre des stades d'évolution précieux : dans les temps primaires dominent les Nautilidés avec des lignes de suture ou cloisons simples ou peu sinueuses ; plus tard sont venues les Ammonites aux cloisons d'abord simplement denticulées, puis de plus en plus compliquées et découpées ; enfin, sur la fin de leur règne, plusieurs Ammonites, « comme fatiguées de leur luxuriant épanouissement », n'ont plus eu la force de s'enrouler et ont formé des cloisons moins compliquées. Le premier slade est de l'époque primaire ; le second stade est jurassique et le troisième crétacé.

L'évolution des Poissons osseux nous offre, selon Gaudry, des stades remarquables. Au début, il y a des terrains où Ton ne trouve pas de restes de Poissons ; c'est le commencement du Primaire. Un peu plus tard, à l'époque Dévonienne, on observe des Poissons dépourvus de colonne vertébrale, ou du moins chez lesquels cette colonne est molle et formée de tissu embryonnaire. Un peu plus haut encore, à la fin du Primaire, les Poissons ont une colonne vertébrale incomplètement ossifiée ; les arcs des vertèbres sont osseux, les centres ne le sont pas encore. Au commencement du Secondaire, le centre des vertèbres est en partie ossifié ; au milieu du Secondaire, les couches géologiques contiennent à la fois des espèces où le corps des vertèbres n'est pas ossifié, d'autres où il l'est en partie, d'autres enfin où il Test complètement. Enfin, quand on trouve des terrains où l'ossification des vertèbres est achevée, nous pourrons dire que nous sommes à la fin

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des temps secondaires ou aune époqtie plîis récente.

Ce progrès continu de l'ossificatian, du sqtiçlett'a des Poissons serait, d'après Gaudry,* corrélatif d'un développement inverse, c'est-à-dire d'une réduction progressive du squelette externe. Chez les premiers Poissons, au milieu des temps Primaires, le corps est couvert de grandes plaques osseuses très dures, qui ont valu à ces animaux le nom de Placodermes. Quand nous voyons apparaître des Poissons couverts d'écaillés épaisses, osseuses, portant à la surface un émail brillant, et nommés pour cette rsiison GanoideSy nous disons que nous sommes à la fin du Primaire ou au début des temps Secondaires. La réunion dans une même couche de Ganoïdes à écailles osseuses dures, de Ganoïdes à écailles osseuses amincies, enfin de Poissons à écailles molles, caractérisera le milieu du Secondaire. Enfin, s'il n'y a plus que des Poissons à écailles molles, semblables à nos Poissons actuels, nous avons le droit de conclure que ce terrain est de la ^fin du Secondaire ou d'un âge plus moderne.

Les stades d'évolution des Reptiles donnent des indications analogues. A l'époque primaire, l'ossification de leur squelette est très incomplète : les grands os des membres n'ont pas leurs extrémités bien finies et un épais cartilage représente les têtes de ces os ; de même le centre des vertèbres est formé de segments distincts entourant une partie de la corde dorsale restée à l'état de tissu embryonnaire ; ce sout des quadrupèdes inachevés. Un peu plus tard, des types de Reptiles assez voisins des précédents, mais plus grands, ont un squelette entièrement ossifié ; nous sommes dans le Trias.

Mais c'est s'an? doute dans les Mammifères que ^è sàades d^i 'àéveioppement ont été étudiés avec le plus de précision... Le stade Marsupial^ c'est-à-dire celui dans lequel le développement de Tembryon est en partie extra-utérin, est commun à la plupart des Mammifères du Secondaire d'Europe et d'Amérique. Au début des temps Tertiaires, le stade placentaire — à développement intra-utérin complet — commence à se montrer ; mais il y a un mélange avec de vrais Marsupiaux et avec d'autres types ayant conservé quelques caractères de ce dernier groupe. Lorsque dans un gisement nous ne rencontrons plus, en Europe, que des Mammifères placentaires, nous sommes aune époque plus récente que l'Oligocène.

L'étude des dents nous offre, chez les Mammifères, . d'intéressants caractères d'évolulion. Ainsi les prémolaires de plusieurs familles de Pachydermes ont été d'abord triangulaires avant de devenir quadrangulaires par l'adjonction d'une quatrième pointe aux trois précédentes. Cette modification se constate chez les Tapirs, les Rhinocéros, les Palœotherium^ les Équidés, etc. Le stade triangulaire ou quadrangulaire des prémolaires supérieures nous indiquera donc un âge ancien ou au contraire plus récent.

Ces exemples suffiront sans doute à bien faire comprendre la méthode exposée par Gaudry et appliquée par lui d'une manière plus ou moins heureuse à l'étude d'un certain nombre de groupes^ d'animaux fossiles. Celte méthode semblera peutêtre séduisante à première vue; nous ajouterons même qu'elle est susceptible de rendre quelques services aux paléontologistes en traduisant, en

quelques formules brèves et claires, des tendances évolutives propres à tel groupe naturel bien déterminé. Mais elle demande à être maniée avec une prudence extrême, sous peine d'entraîner à Terreur. L'évolution ne se présente pas, en effet, avec une orientalion toujours dirigée dans le même sens pour tous les groupes ; elle est, suivant l'idée si heureusement exprimée par Gope, tantôt progressive et tantôt régressive, sans que rien permette de prévoir d'avance ce changement de direction. Pour nous en tenir aux seuls Mammifères, les exemples abondent de tendances contradictoires. Les arrière-molaires vont en se compliquant de plus en plus chez les Marsupiaux primitifs, chez les Proboscidiens, chez les Suîdés, chez plusieurs familles de Carnassiers ; elles se simplifient chez la plupart des Ongulés Éocènes, chez les Cétacés à dents ou Gétodontes. Les prémolaires vont en se compliquant chez les Tapiridés, les Lophiodontidés, les Paléothéridés, les Équidés ; elles se réduisent et se simplifient dans les Cervidés, les Bovidés, et d'une manière générale chez les Ruminants. De structure très simple, à un seul ou à trois denticules au plus chez la plupart des Mammifères du Secondaire ou du début du Tertiaire, les dents acquièrent aux mêmes époques, chez les Multituberculés, le plus haut degré de complication qu'elles aient jamais réalisé. Des contradictions semblables fourmillent dans l'histoire de la paléontologie. Elles nous conduisent scientifiquement à observer une sage réserve à l'égard des déductions brillantes, mais trop souvent trompeuses que l'on peut tirer de Vétat d'évolution d'un organe ou même d'un groupe d'organes chez les animaux fossiles.

A côté de Texposé général de ses principes de philosophie transformiste. Gaudry s'esl efforcé, soit dans ses monographies spéciales, soit dans son ouvrage sur les Enchaînements du monde animal, d'accumuler des preuves multiples du passage graduel d'un genre à un autre genre, d'une famille à une , autre famille et même d'un grand groupe à un autre grand groupe souvent fort éloigné. Selon lui, les naturalistes avaient d'abord été frappés des différences qui existent entre les èlres et avaient négligé un peu trop les ressemblances ; d'où la nécessité, pour les paléontologistes modernes, de s'occuper des rapprochements. Ces ressemblances, Gaudry les voit partout et, s' appuyant parfois sur des caractères très superficiels, il en arrive à admettre des parentés étranges faites pour déconcerter un naturaliste. Nous nous bornerons à citer ici les plus extraordinaires de ces rapprochements. La Conulaire des temps Siluriens, avec sa coquille conique analogue à celle de nos Ptéropodes actuels est regardée par Gaudry, en raison de quelques cloisons concaves à l'extrémité de la coquille et malgré l'absence de tout siphon, comme pouvant représenter la forme originaire des Céphalopodes. Les curieux Mollusques de la famille des Chamacîés, connus sous le nom de Rudistes, à cause de leur épiderme épais et rugueux, sont considérés comnje pouvant avoir des parentés ancestrales avec les Polypiers rugueux à opercule, tels que la Galcéole du Dévonien.

Voyant des Céphalopodes à coquille déroulée à la fois parmi les Nautilidés des temps primaires et parmi les Ammonites des temps secondaires, Gaudry n'hésite pas à faire la supposition, malgré les diffé-

rences les plus fondamentales de structure, que « plusieurs formes de Nautilidés ont donné naissance directement à la forme d'Ammonilidé qui leur correspond ». De même la ressemblance superficielle du phragmocône ou partie cloisonnée de la coquille des Bélemnites a.vec la coquille cloisonnée des Orthocères des temps primaires, inspire à Gaudry ridée que ces animaux d'une organisation pourtant si différente, peuvent dériver Tun de l'autre. Enfln, quant à ces curieux Poissons Placodermes du Silurien et du Dévonien si remarquables par leur cuirasse de pièces osseuses, et dépourvus par contre de toute trace apparente de colonne vertébrale ossifiée, Gaudry ne trouve pas extraordinaire de les rapprocher des Crustacés comme ancêtres probables et d'y voir le passage souvent rêvé entre le monde des Invef tébrés et celui des Vertébrés.

Ces conceptions sont tellement étranges et elles répondent à des erreurs si fondamentales qu'on pourrait presque y voir de simples paradoxes sans aucun danger pour un lecteur tant soit peu instruit. Mais il n'en est pas malheureusement de même d'un grand nombre d'autres essais de phylogénie du même savant, portant sur des groupes plus restreints, et en particulier sur les Mammifères tertiaires. La compétence spéciale de Gaudry en ces matières et des apparences plus vraisemblables de liens naturels entre les formes étudiées ont répandu dans le monde des naturalistes et même dans l'enseignement public un certain nombre de filiations incorrectes, dont l'éclosion nous semble due à un vice de méthode générale sur lequel il importe d'attirer l'attention.

iOG LES TRANSFORMATIONS DU MONDE ANIMAL

Cette méthode presque constamment adoptée par Gaudry, à la suite des remarquables mémoires de Waldemar Kowalevsky, repose sur la considération des adaptations f onction n elles. Elle consiste à éiwdier, dans une série de genres qui se succèdent plus ou moins exaclement dans l'ordre chronologique, les modifications fonctionnelles à' un seul organe ou d'un seul groupe d'organes, La nature de ces organes est d'ailleurs variable suivant les groupes étudiés : c'est ainsi que la réduction des doigts latéraux chez les Imparidigités et les Paridigités, la complication des prémolaires chez les Tapiridés, celle des tuberculeuses chez les Ursidés, le développement des os nasaux et des cornes frontale et nasale chez les Rhinocéros, celui des bois chez les Cervidés, ont été pris à tour de rôle comme fils conducteurs dans rétablissement des enchaînements^ auxquels on a attribué la valeur de séries naturelles^ dont les divers termes seraient apparentés par voie de descendance.

Cette méthode présente certainement les plus grands dangers. Elle entraîne, en efïet, à confondre V évolution réelle d'un groupe naturel d'animaux fossiles avec ce qui n'est effectivement que Vévolution fonctionnelle d'un organe dans une série de genres appartenant à des rameaux naturels différents, et n'ayant entre eux aucun rapport de parenté direct. Deux exemples devenus classiques de ces séries, que nous considérons comme artificielles et inexactes, celle des Équidés et celle des Ursidés^ éclaireront cette démonstration.

La filiation des Équidés a été étudiée parallèlement en Europe par Huxley et Kowalevsky, en

Amérique par Marsh et Cope. Nous n'envisagerons ici que la série européenne : celte série, parlant du Palœotherium et du Paloplotherium aboutirait au Cheval par rinlermédiaire de VAnchitherium et de VBipparion. Ces genres forment, en effet, une série très remarquable — presque toujours citée comme exemple classique d'évolution — au point de vue de Tatrophie graduelle des deuxième et quatrième doigts et de la prédominance définitive du troisième doigt dans la patte solipède du Cheval. Cependant M™* Pavlow, ainsi que MM. Schlosser et Weithofer, ont prouvé que ni le Palœotherium^ ni V Hippariorh — nous ajouterons volontiers ni VAnchitherium — ne sauraient être compris dans la filiation directe du Cheval. Ce sont des rameaux distincts et parallèles, éteints sans laisser de rejetons, et dont les relations hypothétiques ne pourront être retrouvées un jour qu'en remontant à des périodes beaucoup plus anciennes. L'observation géologique établit du reste, d'une manière formelle, qu'il n'existe aucun passage graduel entre ces genres ; le dernier Palœotherium était éteint depuis longtemps, sans se transformer^ lorsqu'est apparu le premier Anchitherium^ et ce dernier avait à son tour disparu, sans modification, avant d'être brusquement remplacé par l'invasion des Hipparion. La prétendue filiation des Équidés est une apparence trompeuse, qui nous donne seulement le procédé général par lequel une patte tridactyle d'Ongulé peut se transformer, dans des groupes divers, en une patte monodactyle, en vue d'une adaptation à la course; mais elle ne nous éclaire nullement sur l'origine paléontologique des Chevaux. La filiation des Ours a été l'objet, de la part de

Gaudry et de Bonle, d'une étude fondée sur le développement progressif des dents tuberculeuses et la réduction corrélative deà prémolaires chez divers types de Carnassiers tertiaires. Cette filiation partirait des Amphicyon pour aboutir aux Ours par l'intermédiaire de VHemicyon du Miocène moyen, des Hysffnarctos du Miocène supérieur et du Pliocène, et enfin VŒluropus actuel. Cette série, assez bien ordonnée au point de vue spécial de Faugmentation de surface des tuberculeuses, est certainement inexacte en tant que filiation réelle. Il suffira, pour le démontrer jusqu'à Tévidence, de constater qu'il existe, dès le Miocène moyen, de petits Carnassiers qui présentent déjà, dans leui* structure dentaire et ostéologique, sauf la taille, presque tous les caractères des véritables Ours. M. Schlosser a donné avec raison le nom d'Ursavus à ces Ours en miniature qui existent à la fois dans le Miocène moyen et dans le Miocène supérieur. Ces faits laissent prévoir la découverte d'Ursavus encore plus minuscules dans le Miocène inférieur et peut-être dans TOligocène. Gaudry et Boule ont donc étudié seulement divers degrés d'adaptation des dents tuberculeuses à un régime Carnivore chez plusieurs groupes de Carnassiers; ils n'ont certainement pas élucidé l'origine réelle du groupe des Ours.

Il devient maintenant facile, grâce à ces exemples, que l'on pourrait multiplier, de préciser, au point de vue des principes généraux de l'évolution, les genres d'erreur auxquels a donné lieu la méthode employée* par Gaudry pour établir ses Enchaînements :

1° Etablissement de filiations artificielles, faisant descendre les uns des autres des genres d'animaux

n'ayant entre eux aucun lien généalogique réel. Un critérium formel de ces filiations inexactes est Vaàsence totale de formes de passage entre les genres faussement groupés. Et il ne suffît nullement de plaider, comme on Ta fait souvent depuis Darwin, rinsùffisance des documents paléontologiques. Les formes de passage entre ces genres, non seulement n'existent pas, mais ne peuvent pas avoir existé^ puisque les faits observés nous démontrent qu'il s'agit de rameaux distincts et parallèles, ayant eu chacun line évolution et une histoire indépendantes.

2° Durée trop courte attribuée à révolution des groupes, — Cette allure rapide, qui transformerait up Palœotherium en un Cheval depuis l'Oligocène, un Amphicyon en un Ours depuis le Miocène moyen, ne répond pas à la réalité des faits. On peut démontrer, dès aujourd'hui, que les rameaux phylétiques naturels des Mammifères sont extrêmement longs, et se poursuivent parallèlement sans se souder presque jusqu'au début des temps tertiaires, probablement même beaucoup plus loin.

Il nous a paru nécessaire de* donner un certain développement à cette discussion des principes philosophiques et des méthodes générales employés par Gaudry. dans ses essais à* Enchaînements du monde animal^ qui ont eu, en France, un très grand retentissement. Parmi ces principes, il en est un certain nombre dont l'exactitude est incontestable, telles les idées, d'ailleurs fort anciennes, du progrès continu des êtres et du parallélisme entre le développement individuel et l'évolution paléontologique^ ayant pour conséquence le point de vue parfois intéressant d'une chronomélrie géologique fondée

sur les stades d'évolution. Mais nous avons vu que des erreurs assez graves étaient souvent résultées d'une application trop rigoureuse et un peu hâtive de ces principes, qui demandent à être maniés avec une extrême réserve et en tenant compte du retard ou de Tavance que peuvent présenter certains rameaux par rapport à d'autres dan^ leur degré d'évolution. Nous devrons porter un jugement plus sévère encore sur des rapprochements superficiels et paradoxaux entre des groupes n'ayant rien de commun entre eux et même sur un grand nombre des enchaînements signalés par Gaudry à propos des Mammifères tertiaires. Presque toutes ces prétendues filiations, construites sur les apparences trompeuses de modifications d'un seul organe par des adaptations fonctionnelles, sont artificielles, inexactes et ne résistent pas au contrôle des connaissances déjà acquises sur Vévolution réelle de ces groupes. Malgré ces erreurs trop nombreuses, il faut reconnaître que les ouvrages de philosophie paléontologique de Gaudry ont répanîiu sur l'histoire de l'évolution des animaux fossiles un certain charme poétique qui rend la lecture de ces livres facile et attrayante et qui a contribué, pour une large part, à la diffusion de la doctrine transformiste dans notre pays.

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