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LES HYPOTHÈSES ANCIENNES

au musée de Haarlem, est celui d'une Salamandre gigantesque.

Il y eut cependant, parmi ces diluviens, quelques hommes de valeur, dont le principal mérite, en dehors de spéculations extra-scientifiques beaucoup trop fréquentes, fut d'approfondir Tétude des fossiles et de les faire mieux connaître par des figurations précises.

Ce travail de description et d'illustration des animaux fossiles, principalement des coquilles marines, a été surtout Tœuvre des savants du xviii* siècle, ce siècle de la Zoologie systématique. On se mit, de toutes parts, à recueillir et à collectionner les fossiles, à les étudier et à les décrire à l'aide de planches souvent d'une réelle beauté d'exécution, auxquelles les paléontologistes «modernes sont encore obligés de recourir. On peut citer les noms de Walch et Knorr, de Klein en Allemagne ; de Born^ en Autriche ; de Bourguet et Gessner, en Suisse ; de Burtin, en Belgique ; de Fauj as- Saint- Fonds f en Hollande; de Brander et Solander^ en Angleterre ; de Soldani^ de Poli et de VoltUy en Italie j de Guettard et de Bruguières^ en France.

Mais il manquait aux naturalistes de cette époque une notion fondamentale, sans laquelle les problèmes relatifs à l'origine et aux transformations des formes vivantes ne pouvaient même pas être posés : c'est la notion précise des espèces et des groupes éteints ou disparus. Sans aucun doute, ces savants descripteurs avaient reconnu des différences notables entre les coquilles fossiles de nos contrées et les coquilles vivantes des mers voisines ; mais ils

ne savaient s'ai&anchir 4e l'idée que ces espèces fossiles seraient, un jour, retrouvées à Tétat vivant dans les mers lointaines, ou encore dans les profondeurs inexplorées de nos océans. En vain le mathématicien philosophe Robert Hooke avait-il soapçonné, dès 1705, la présence ^'espèces éteintes^ cantonnées en des lieux déterminés et même se succédant en un certain ordre chronologique ; ces idées, du reste un peu imprécises, ne purent germer dans un milieu encore trop dépourvu des données les plus essentielles de la géologie stratigraphique.

C'est seulement dans la seconde moitié du XVIII® siècle que les méthodes de détermination de Tàge des terrains sédimentaires par les fossiles purent triompher en géologie, sous l'influence des remarquables études générales de Buffon sur les Époques de la nature^ et plus encore des monographies régionales de Fuchs en Thuringe, de Werner en Saxe, de Giraud-Soulavie en Auvergne, et surtout de William Smith sur les formations secondaires du bassin de Londres.

A l'aurore du xix^ siècle, l'importance des fossiles était enfin appréciée partout à sa juste valeur, et leurs formes infiniment variées devenaient l'objet des éludes de nombreux savants, dont les descriptions avaient pris un caractère précis tout à fait nouveau, grâce à l'adoption définitive de la nomenclature linnéenne binominale (nom générique et nom spécifique). L'heure était enfin sonnée pour Téclosion de l'œuvre géniale de Georges Cuvier,

CHAPITBE II

Georges Cuvier et les révolutions du Globe.

Ûréation de TAnatomie comparée et de la Paléontologie. — Lb perfectionnement graduel des faunes fossiles. — Les révolutions du globe. — Les changements de faunes par voie de migratioas.

L'admiration générale suscitée , dans le monde savant par la série de mémoires que G. Cuvier publia à partir de 1798 et qui furent réunis, en 1812, sous le titre de ; Recherches sur les ossements fossiles^ n'a pas diminué de nos jours, malgré un recul de plus d'un siècle. Tout naturaliste qui veut se familiariser avec Torganisation des animaux supérieurs vivante ou fossiles doit encore aujourd'hui commencer ses études par la lecture de cet ouvrage magistral, où se trouvent exposées, avec une clarté et une précision lumineuses, les notions fondamentales des deux sciences sœurs : VAnatomie comparée et la Paléontologie des vertébrés.

Les recherches paléontologiques de Cuvier eurent tout d'abord pour objet les ossements enfouis dans les carrières de pierre à plâtre de la colline de Montmartre, et pour résultat la reconstitution d'un

monde d'animaux disparus, dont le Paléothérium^ VAnoplothérium^ le Xiphodon^ le Dichobune^ le Chœropotame, VAdapis sont les principaux représentants. Il ne s'agissait plus ici d'animaux marins qu'un coup de sonde heureux pouvait ramener un jour des profondeurs de la mer, comme cela était arrivé déjà pour la Pentacrine et la Trigonie, mais bien de genres et même de familles de Mammifères terrestres, entièrement différents des Mammifères actuels. L'exploration zoologique de nos continents était assez avancée pour que Cuvier pût affirmer rinvraisemblance de découvertes futures de grands Mammifères vivants. Cette présomption s'est d'ailleurs vérifiée, à de rares exceptions près, dont les plus notables ont été les découvertes du Rhinocéros de Java, du Tapir à dos blanc de Sumatra, et tout récemment de i'Okapï de la grande forêt équatoriale africaine.

Non seulement les couches sédimentaires de Técorce terrestre renferment des genres et des espèces d'animaux éteints, mais ces populations disparues ont été renouvelées à plusieurs reprises. Cette importante conclusion fut suggérée à Cuvier par l'étude des innombrables matériaux que les savants de tous pays faisaient parvenir à l'illustre spécialiste, et aussi par de nombreux voyages à travers les terrains et les collections de l'Allemagne, de la Belgique, de la Suisse et de l'Italie. Après l'époque si remarquable des gypses de Montmartre, où presque tous les genres sont disparus, vient l'époque des terrains de transport superficiels où dominent les Mastodontes, les Hippopotames, les Éléphants, accompagnés de Chevaux, de Ruminants

irariés, et de grands Gai;nassiers de la taille du Lion, du Tigre, de la Hyène; mais, fait remarquable, si la plupart de ces genres ont continué de vivre dans le monde actuel, leurs espèces, du moins, sont entièrement distinctes des formes vivantes. C'est seulement dans les alluvions les plus récentes que Ton trouve enfin des espèces d'ani- . maux tout à fait semblables aux nôtres.

Si, au contraire, on s'enfonce dans la série des couches du globe, on ne trouve plus de Mammifères, mais seulement des Quadrupèdes ovipares. La craie contient de nombreuses Tortues, des Crocodiles, et, à la montagne Saint-Pierre de Maëstricht, un gigantesque lézard marin, le Mosasaure. Dans les sables ferrugineux inférieurs à la craie, on observe, en Angleterre, outre les Crocodiles et les Tortues, de grands Reptiles, les uns carnassiers, tels que le Mégalosaure, d'autres herbivores, tels que V Iguanodon de Mantell. Plus bas encore, le calcaire compact des crêtes du Jura renferme, près de Soleure, un nombre considérable d'espèces de Tortues d'eau douce ou Emydes.Dahs les schistes et calcaires jurassiques , on recueille un monde de Reptiles aux formes variées et de taille parfois gigantesque : les Ichthyosaures^ les Plésiosaures^ des Crocodiliens gavial oïdes, le remarquable Mégalosaure et les lézards volants ou Ptérodactyles, Plus anciennement, on trouve encore des Reptiles dans le calcaire coquillier du Muschelkalk d'Allemagne et de Lorraine. Enfin, c'est dans les schistes cuivreux et bitumineux de Thuringe qu'on voit la première trace des quadrupèdes ovipares sous la forme de Reptiles semblables à nos grands Moni-

tors et accompagnés de Poissons d'un genre inconnu.

Ainsi, Guvier a non seulement démontré la présence dans les couches sédimentaires d'une série de faunes terrestres superposées et distinctes, mais il a eu le premier, et très nettement, l'idée du perfectionnement organique graduel de ces faunes depuis les plus anciennes jusqu'aux plus modernes. C'est là une notion fondamentale, dont on oublie trop souvent d'attribuer le mérite à Cuvier, dans les jugements d'une sévérité excessive et souvent injuste, que les transformistes ont porté et portent encore sur les idées cuviériennes en matière de paléontologie philosophique.

Mais quel était, pour Cuvier, le mécanisme de ces renouvellements de faunes qu'il avait si heureusement mis en lumière? L'illustre naturaliste expose ses idées, avec sa clarté habituelle, dans l'admirable Discours sur les révolutions du globe^ qui forme l'introduction de son grand ouvrage sur les ossements fossiles. Pour lui, les extinctions de faunes ont été à la fois complètes et brusques, provoquées par des événements géologiques violents ou révolutions du globe, d'un caractère de généralité assez grand, mais non cependant absolu. En faveur de cette hypothèse, Guvier invoque de nombreux faits, d'ordre géologique, qui, pris isolément^ et en tenant compte des documents connus à cette époque, sont d'une rigoureuse exactitude, et dont les relations réciproques seules deviennent discutables ou même inexactes-

L'existence de ces révolutions du globe est attestée par des observations précises, dont les unes ont une valeur assez médiocre, telles que la conservation dans les glaces de la Sibérie de cadavres de grands

quadrupèdes, gelés avec leur peau, leur poil et leur chair ; ou encore rinterposilion de débris de roches et de cailloux roulés entre les couches solides de Técorce terrestre.

Mais, en revanche^ d'autres séries de faits révèlent chez Taoteur un esprit d'observation et une sagacité géologique des plus remarquables. Il s'agit du redressement des couches sédimentaires dans les chaînes de montagnes : dans les plaines, les couches de sédiments sont horizontales et presque toutes remplies d'innombrables produits de la mer, surtout de coquilles ayant vécu en place dans les lieux où on les trouve; ces coquilles fossiles dénotent des changements importants du bassin des mers en étendue et en situation. Dans les montagnes secondaires, les bancs coquilliers sont aussi riches, mais leurs cjouches ne sont plus horizontales ; elles se redressent obliquement ou même verticalement, et leur succession devient facile à suivre dans les coupures des vallées. Plus haut encore, vers les sommets des grandes crêtes primitives, les débris d'animaux deviennent plus rares ou disparaissent tout à fait; poortant la stratification montre que leurs couches se sont déposées aussi dans l'eau, qu'elles ont été bouleversées, redressées et même renversées à une époque très ancienne, et que leurs sommets étaient déjà sortis des eaux quand les couches coquillières se sont formées*.

1. Ne voit-on pas dans cet exposé comme une lueur très nette de la succession d«'s phénomènes de plissement de l'ccorce terrestre et même de la méthode de détermination de Tâge des chaînes de montagnes que devaient bientôt préciser (1829) les remarquables travaux d*Llie de Beaumont?

Quel est le géologue, si pénétré Mt-il de Timportance des causes actuelles en géologie, qui se refuserait aujourd'hui à considérer ces redressements et ces plissements de couches sédimentaires dans les chaînes de montagnes comme des phénomènes relativement brusques, comme des crises violentes qui interrompent à diverses époques la tranquille continuité de rhistoire terrestre ?

D'autre part, Cuvier voyait, moins heureusement sans doute, des preuves de révolutions violentes dans Talternance qu'il avait souvent notée de couches marines et de couches d'eau douce, ces dernières contenant seules, en général, des ossements d'animaux terrestres. Cette alternance répétée implique des déplacements des mers en plusieurs sens : « les changements dans les hauteurs des eaux, dit-il, n'ont pas consisté seulement dans une retraite plus ou moins graduelle, plus ou moins générale; il s'est fait diverses irruptions et retraites successives (nous dirions aujourd'hui des transgressions et des régressions marines) dont le résultat définitif a été cependant une diminution universelle du niveau ». Ici encore, le géologue le plus scrupuleux, pourrait souscrire à ces conclusions et serait forcé de tenir à peu près le même langage, en en modernisant les termes.

Enfin, au point de vue paléontologique, l'extinction brusque des faunes pouvait être défendue par Cuvier, à l'aide de preuves inattaquables sur le terrain des faits jusque-là connus. Aucun genre commun, aucune forme de passage ne relie les Mammifères du gypse de Paris avec ceux des dépôts meubles à Mastodontes, Éléphants et Hippopotames, qui leur ont succédé après plusieurs invasions marines ; au-

Tu*

cune espèce identique ne rattache cette dernière faune aux espèces des alluvlons les plus récentes ou aux animaux du monde actuel. Le renouvellement des faunes pouvait donc paraître complet, et Tesprit éminemment positiviste de G. Cuvier se refusait à aller au delà de ce fait rigoureux pour adopter, sans preuves matérielles, les rêveries transformistes de de Maillet ou les hypothèses encore bien nuageuses de Lamarck.

Quant au procédé de ce renouvellement, le reproche a été bien souvent adressé à Cuvier d'avoir admis à son tour une autre hypothèse tout aussi peu démontrable scientifiquement, celle des créations successives. Mais c'est encore là une critique tout à fait injustifiée. Nulle part, le mot de création ne se rencontre dans Toeuvre de Cuvier et il suffît de lire avec attention le Discours sur les révolutions du globe pour voir que dans l'esprit de l'illustre savant, il s'agit seulement d'invasions de nouvelles formes animales venues brusquement de cohtrées lointaines inconnues. Ici, l'idée est assez fondamentale pour qu'il vaille la peine de citer :

« Au reste, lorsque je soutiens, dit Cuvier, que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n'existent plus, je ne prétends pas qu'il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces existantes^ je dis seulement qu'elles n'existaient pas dans les mêmes lieux et qu'elles ont dû y venir d'ailleurs. Supposons, par exemple, qu^une grande irruption de la mer couvre d'un amas de sable ou d'autres débris le continent de la Nouvelle-Hollande ; elle y enfouira les cadavres des Kangourous, des Phasco-

lomes, des Dasyures, des Péramèles, des Phalangers volants, des Eehidnés et des Ornithorhyiiques, et elle détruira entièrement les espèces de tous ces genres, puisqu'aucun d*eux n'existe dans d'autres pays.

« Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle- Hollande du continent de TAsie, elle ouvrira un chemin aux Rhinocéros, aux Buffles, aux Chevaux, aux Chameaux, aux Tigres, et à tous les autres animaux asiatiques qui viendront peupler une terre où ils auront été auparavant inconnus,

« Qu'un naturaliste, après avoir étudié cette nature vivante, s'avise de fouiller^le sol sur lequel elle vit, il y trouvera des restes d'êtres tout différents.

« Ce que la Nouvelle-Hollande serait, dans la supposition que nous venons de faire, l'Europe, la Sibérie, une grande partie de l'Amérique, le sont effec^ tivement ; et peut-être trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées, et la Nouvelle- Hollande elle-même, qu'elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables, je dirais presque des échanges mutuels de 'productions ; car, poussons la supposition plus loin : après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle-Hollande, admettons une seconde révolution qui détruise l'Asie, leur patrie primitive, on serait tout aussi embarrassé de savoir d'où ils seraient venus qu'on peut l'être pour trouver Torigine des nôtres. » [Discours préliminaire^ 1812, p. 81).

Le lecteur voudra bien excuser sans doute la longueur de cette citation, dont l'intérêt est considérable ; elle démontre jusqu'à l'évidence qu'il faut

reporter à Guvier tout rhonneur d'avoir posé, avec une netteté et une exactitude admirables. Thypothèse si importante et si féconde du renouvellement des faunes par voie de migrations.

Ainsi, les idées de Guvier sur les transformations des faunes terrestres dans les temps géologiques peuvent se résumer dans les points suivants : 1° les faunes successives sont entièrement ou presque entièrement différentes les unes des autres ; 2° leur extinction est le résultat de révolutions brusques, c'est-à-dire d'affaissements de Técorce terrestre suivies d'invasions de la mer sur les continents exondés ; 3** d'autres révolutions qui ont eu pour conséquence l'exhaussement des chaînes de montagnes, ont refoulé à nouveau la mer et permis, sur l'emplacement des fonds marins exondés, la constitution de sols continentaux favorables à l'expansion de nouvelles faunes d'animaux terrestres ; 4° ces faunes nouvelles ne sont pas créées sur place, mais viennent de régions lointaines, d'où leur migration est devenue possible grâce à l'établissement de connexions passagères entre les continents.

Sans aucun doute, les géologues et les paléontologistes ne sauraient adopter toutes ces propositions sans d'importantes réserves. Il nous paraîtrait diffi cile, aujourd'hui, d'admettre, par exemple, la destruction rapide des animaux terrestres par une incursion de la mer. Les transgressions marines nous apparaissent plutôt comme des phénomènes relativement assez lents et assez localisés pour qu'il ait toujours été possible aux habitants des terres menacées par la mer de s'échapper et d'aller poursuivre plus loin la tranquille continuité de leur évoluUo\i.

Sans doute aussi on peut discuter (et Ton discute même très vivement encore de nos jours) l'influence que l'exhaussement des chaînes de montagnes a pu avoir sur les régressions et les transgressions marines. Mais nul ne peut nier l'importance dominante des migrations dans les changements de faune, les échanges répétés des populations d'animaux terrestres passant d'un continent à l'autre, les connexions intermittentes établies ou détruites par les phénomènes de régression ou de transgression de la mer, de fracture, d'effondrement et de plissement de l'écorce terrestre, phénomènes auxquels il semble difficile, pour quelques-uns au moins, de refuser le caractère d'événements brusques, de véritables révolutions du globe, qui avaient tant frappé l'esprit de l'illustre créateur de la Paléontologie.

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