CHAPITRE XXVlï
Les migrations des Vertébrés terrestres.
Importance de ces migrations, — Migrations des temps primaires. — Esquisse palcogéographique d^•s articuWs primaires et secondaires. — Migrations des temps secondaires. — Évolution des continents. — Les migrations des Mammifères tertiaires.
Plus encore que les animaux marins , les animaux terrestres et plus spécialement les Vertébrés : Amphibiens, Reptiles et Mammifères, apportent à Tétude des migrations géologiques des documents intéressants et précis, grâce à leurs moyens de locomotion limités et liés d'une manière étroite à la continuité du socle continental sur lequel ils vivent. On peut même affirmer que les migrations des Vertébrés terrestres, lorsqu'elles sont solidement établies, constituent le point d'appui le plus sûr et la démonstration la plus rigoureuse des esquisses paléogéographiques, fondées en général sur la répartition des dépôts marins.
En raison de l'importance de ces faits, nous croyons devoir entrer dans quelques détails sur le sujet, d'ailleurs encore assez peu exploré par les
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paléontologistes, et nous étudierons successivement les migrations des temps Primaires. Secondaires et Tertiaires*
I. Migrations des temps Primaires. — Dès la fin des temps Primaires, la répartition géographique de quelques genres d'Amphibiens Stégocéphales, habitant les lagunes marécageuses du Rouiller et du Permien, nous indique clairement des communications faciles établies d'une part entre l'Europe et T Amérique du Nord, d'autre part entre l'Afrique du Sud, les Indes et l'Australie.
Dans le groupe de petites formes salamandroïdes que l'on a désigné sous le nom de Microsauriens, les genres Lepjerpeton et Keraterpeton se rencontrent à la fois dans les couches houillères de l'Ohio et de l'Irlande, et dans les charbons à gaz du Permien inférieur de Nyram en Bohême. Le genre Hylonomus du Houiller de la Nouvelle-Ecosse passe sous une forme à peine différente dans le Permien inférieur de Bohême. Un type lacertiforme de plus grande taille, le Dendrerpeton^ a été rencontré, Comme l'indique son nom. dans les troncs d'arbre creux des forêts houillères de la Nouvelle-Ecosse et dans les charbons à gaz de Bohême. Un certain nombre d'autres genres européens possèdent, dans l'Amérique septentrionale, des formes représentatives tellement voisines qu'on ne saurait douter de la facilité des relations géographiques existant à cette époque entre les deux mondes.
De même dans l'hémisphère Sud, on a exhumé des grès de Karroo dans l'Afrique australe, des couches de Gondwana dans^l'Insulinde, et enfin des
couches triasiques d'Australie , plusieurs genres d'Amphibiens, le Micropholis, le Bothriceps, le Brachyops^ en partie communs à ces trois régions, ent^e lesquelles des connexions géographiques établissaient sans doute, vers la fin du Primaire et le début du Trias, des communications faciles pour les animaux terrestres et d'eau douce.
Grâce à ces phénomènes anciens de migration, dont il nous est difficile d'ailleurs, à l'heure actuelle, de pouvoir préciser le sens, nous voyons se dessiner très nettement, vers la limite des temps Primaires et Secondaires, l'existence de deux masses continentales allongées de l'Est à l'Ouest, c'est-à-dire en sens inverse des grands continents actuels : 1° une masse boréale, comprenant le nord de l'Amérique, le Groenland, la région de l'Atlantique nord, les Iles-Britanniques, la Scandinavie, la Russie jusqu'à l'Oural; puis au delà d'un bras de mer ouralien, une terre asiatique, le continent de V Angara d'Ed. Suess; 2** une masse australe^ allant de l'Australie à l'Inde péninsulaire et à l'Afrique du Sud, et se prolongeant sans doute à travers l'Atlantiqtie jusqu'à l'Amérique méridionale : c'est le grand continent de Gondwana. Entre ces deux grandes masses existait un vaste bras de mer allant de l'Amérique centrale à l'indo- Chine à travers l'Atlantique et la Méditerranée, suivant une direction presque équatoriale : c'est la grande Méditerranée centrale de Neumayr, la Théthys d'Ed. Suess, la Mésogée des paléogéographes modernes.
Cette Mésogée n'a cependant pas été toujours un obstacle infranchissable aux migrations des animaux terrestres. A certaines époques, qui répondent aux
phases les plus énergiques des plissements de l'écorce terrestre, des ponts ont été, pour ainsi dire, jetés momentanément entre les deux mçisses australe et boréale. C'est ainsi que vers la fin des temps Prinïaires, surtout à l'époque Permienne,des connexions établies entre l'Afrique et l'Europe occidentale, peutêtre par la région de l'Espagne et des Pyrénées, ont ouvert le passage d'un continent à l'autre à certains Reptiles terrestres des plus remarquables. Parmi ces types, appartenant au grand ordre des Théromorphes, nous citerons les Dicynodon^ grands Reptiles lacertiformes, au crâne arrondi, pourvu d'une unique paire de longues canines déclives, et rappelant un peu le profil crânien d'un Morse. Ces étranges Dicynodon abondent dans les dépôts gréseux du Permien supérieur et du Trias de l'Afrique australe (grès de Karroo), qui est vraisemblablement leur patrie d'origine; c'est de là qu'ils paraissent avoir émigré d'une f)art dans THindoustan, de l'autre en Ecosse, où on les a découverts, non sans surprise, dans les grès triasiques d'Elgin.
Plus récemment un savant russe, Amalitzky, les a retrouvés dans le Permien supérieur des rives de la Dwina, tributaire de la mer Blanche, c'est-à-dire près de l'extrémité orientale du grand continent de l'hémisphère Nord.
Un deuxième groupe de Théromorphes, non moins remarquable, les Pareiasauridés, a accompagné les Dicynodon dans leur migration. Les Pareiasaurus sont des Reptiles à tôle courte et plate, aux mâchoires garnies d'une rangée continue de nombreuses dents coupantes, avec une queue courte et une peau couverte de grandes écailles épaisses. Leur
centre d'origine paraît êlre également l'Afriqiie australe, où ils abondent dans la formation permienne et triasique de Karroo. Comme les Dïcynodon^ Amalitzky les a retrouvés dans le Permien supérieur de la Dwina, et leur abondance est telle en ce point que le paléontologiste russe a pu reconstituer les squelettes entiers d'une douzaine d'individus. Leur présence inattendue sur le continent boréal ne peut s'expliquer que par une migration africaine, due à une communication provisoire à travers la Mésogée, à Tépoque de la grande régression marine consécutive des plissements hercyniens.