‹ Les transformations du pouvoirChapitre 10 sur 91 · CRITIQUES DIVERSES · texte numérisé non relu

CRITIQUES DIVERSES

En résumé, c'est dans Tétat des croyances générale el des besoins généraux d'un pays a un moment donn qu'il faut chercher la raison d'être du pouvoir poli tique (|ui le régit. Et c'est par les changements à 1 fois des croyances et des désirs, changements dus à de découvertes et des inventions accumulées ou substi tuées, que les transformations de ce pouvoir s'ex])U quent. Il en résulte que celles-ci sont a fonction » des^ transformations religieuses et des transformations in-l dustrielles avant tout. De là la complication plus grande du transformisme politique, l'accidentalité pkis marquée de l'évohition des formes et des événements politiques ; car les irrégularités des deux séries composantes se multiplient les unes par les autres dans le composé.

Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous pour reiuar-^ quer que cette explication est en opposition partielle^r avec deux groupes de théories contraires : P avec les' théories tout intellectualistes dont celle de Fustel de Coulanges, exposée dans la Cité antique, peut être considérée comme l'exemplaire le plus pur ; 2"" avec les théories tout utilitaires, iowi économiques , de la majorité des socialistes actuels. Répondons brièvement, et successivement, a ces deux sortes d'adversaires.

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Fustel de Coulani^es, dans sa Cite antique, explique toute riiistoire politique par la succession des idées religieuses et philosophiques et ne s'occupe j^resque pas de la succession des besoins, des intérêts, des travaux a acconiph'r \ Cependant il est certain que, dans une large mesure, la nature des travaux à exécuter dans la ianiille, dans la tribu, dans la cité, influe sur l'organisation de la laniille, de la tribu, de la cité. Cette lainille patriarcale, fondée sur le culte du foyer et des ancêtres divinisés, d'oii part Fustel, était-elle possible à Tépoque chasseresse, avant la domestication des animaux? Non, aucune tribu do chasseurs, en Amérique, Ji a présenté ce régime familial. La famille patriarcale su[)pose Tère pastorale et ne se maintient qu'en s'alfaiblissant sous Tere agricole. Il a fallu d'abord l'invention industrielle du feu, condition sine qud non de I adoration (hi foyer. Les travaux a elïectuer par les ( hasseurs les dispersent, les e^loignent de leurs femmes, qui sont inutiles ou gênantes les trois quarts du temps < I s'occupent seules des enfants : de la rabsence de vie de famille pour les hommes, et, par suite, malgré la ronchlion abjecte des femmes, l'habitude fréquente de n admettre la parenté que par les femmes, et le malriar- ( il on ce qui a paru tel. Les vieillards aussi sont encombrants à cette phase de l'humanité ; on les tue. Impossible dès lors de concevoir le prestige du vieillard

la divinisation de rancctre.

Mais viennent les inventions pastorales : la nature <l< s travaux groupe les parents collaborateurs, ils

1 . Quand Fustel de Coulanges s'est attaqué plus tard aux origines du >\stème féodal, aux transformations politiques de tout genre qui se sont opérées aux époques mérovingiennes et carolingiennes, il a invoqué les intérêts des hommes et non pas seulement leurs idées. C est ainsi que Taine, quand il étudie la Révolution, oublie profondément sa tlièsc de la race, du milieu et du moment, et fait jouer aux individus le rôle prépon- Hr'rant. Le bon sens des deux, leur sens historique profond, a prévalu sur 1 sprit de système.

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voyagent ensemble, non dispersés, en caravane: l( < femmes rendent les plus grands services, ainsi que les vieillards dont rexpérience a son prix. La femme d( vient ménagère. La famille patriarcale naît et se constitue. — Viennent les inventions agricoles ensuite : de nouveau, dispersion des travailleurs, mais bien moindjc et compensée par leur coliabitalion dans des demeure s fixes. Le besoin de propriété individuelle se fait senlir et oblige a se relâclier l'autorité paternelle : pécule militaire ou civil.

Remarquons-le : à mesure que cette évolution, celle insertion sviccessive d'inventions, a lieu, les produits du travail deviennent aptes à une conservation plus prolongée, à une plus grande accumulation. Cette considération a une liante importance. Elle me paraît propre, par exemple, a expliquer Tanthropopliagie pi imitive. Quand des peuples chasseurs sont en guerre en eiTel, ils ne peuvent plus chasser, et, comme le gibier qu'ils ont tué avant la guerre a été consomme immédiatement, de quoi peuvent-ils vivre si ce n'est de chair humaine Et que feraient-ils des captifs s'ils ne les mangeaient.^ C'est le seul moyen de les utiliser, car les faire chasser avec soi c'est être sûr qu'ils s'('chapperont, grâce à la nature dispersive de FuniqiK^ travail qui soit connu. — Cette même considération explique aussi l'inégalité croissante des familles ; pendant la période chasseresse, les familles, ou, si l'on veni . les groupes quelconques unis par une consanguinilé réelle ou fictive, étaient à peu prés égales en pauvrelé. leur richesse n'étant jamais que momentanée et nulle ment capitalisable. Mais, à la période pastorale, naît capital, le cheptel; alors apparaît la noblesse aussi, le prestige des tribus riches, leur imitation par h s autres. Il y a aussi des intérêts a défendre, autres que lii vie à conserver. Les troupeaux attirent la convoitise des tribus pillardes: il faut se coaliser pour lutte i

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ronlvc c Ik s. Mais la guerre s'adoucit, il devient plus avantageux de réduire le cajitif en esclavage que de l'iinmoler, a moins que ce ne soit comme victime religieuse. — ï.(^ besoin de protection des intérêts redouble a l'Age agricole. Avec Taccroissement énorme des richesses accumulées, la cupidité des agresseurs grandit et la nécessité de runion défensive suscite des Irdérafions de tribus, qui deviennent des villes, dont 1 inégalité va croissant. Et les capitales se montrent, succédant aux noblesses par leur rôle social.

Voila des observations dont Fustel de Goulanges s( mble ne tenir aucun compte. 11 ne dit pas un mot, non plus, et c'est la à mon sens la plus grave lacune fie son livre, de l'action profonde et continue de Fimitation : il oublie cette sympathie iniitative qui, au sein de la famille patriarcale la plus close, la plus exclusive et intolérante, forçait à regarder au dehors, à accueillir, de loin en loin, les exemples des familles voisines, et I)eu a peu préparait leur fusionnement futur. Si les clioses avaient été telles que le grand historien nous les décrit, les agrandissements successifs du champ social,

passage de la famille à la phratrie, au dème, à la cité, l\ TFtat, seraient inconcevables.

Il a raison de remarquer que, si la religion municij)ale du dieu de la cité, dans le monde italique et dans le monde hellénique, était restée aussi vivace, aussi énergique aux v*", iv*", ni'' et second siècles avant J.-C. (pi'aux vin'' et vu*" siècles, la conquête romaine eut été bien j^lus dilhcile, sinon peut-être imj^ossible. A coiq) sur, s'il y avait eu la conquête romaine, il n'y aurait pas eu l'Empire romain, c'est-à-dire la fusion de tant (le cités, italiennes, grecques et autres, en une même civilisation homogène, romanisation de rvmivers méditerranéen. Il a fallu, pour cela, que le terrain eût été labouré pour la conquête et la fusion par la propagation des idées philosophicpies de Pythagore, d'Anaxagore,

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des sophistes, de Soerale, des stoïciens, qui ont engagé dans les âmes ou dans les cités un long combîil infiniment multiplié avec les vieilles croyances, ébiéché puis démoli ce rempart moral des cités, élargi le domaine de la sympathie et du patriotisme.

Mais pourquoi cette propagation d'idées philosophiques a-t-elle eu heu? Il a fallu d'abord qu'elle^ aient été créées quelque part, qu'elles aient trouvé quelque part les conditions favorables à leur éclosion : et il a fallu ensuite qu'elles aient rencontré dans chaqin* âme, dans chaque cité, les conditions favorables à leur dif[\ision, c'est-à-dire telles que le duel logique, douloureux, qui se livrait dans chaque âme antique eiilic» les idées nouvelles et les vieux dogmes, aient tourné plus souvent a l'avantage des premières. Or, les conditions favorables a la méditation philosophique sont produites surtout en Asie-Mineure et en Grandi - Grèce, là où une race bien douée a dû à sa richesse commerciale et maritime de longs loisirs. D'autre 23arl. ramollissement des mœurs, suite de renrichissement [n rapide, prédisposait à bien accueillir des idées libératrices du joug sacerdotal. — Ajoutons, ou plutôt répétons, que la même cause qui avait poussé les familles, d'abord closes, à s'ouvrir et à se fusionner en cités, devait à la longue pousser les cités elles-mêmes à se sentir à T étroit dans les murs moraux de la religion municipale et du patriotisme civique. Cette cause était la sympatliie de l'homme pour l'homme, qui, précisément parce qu'elle s'exerçait en dedans de la faniilh^ d abord, de la cité ensuite, par l'imitation réciproque* et intense, se développait et aspirait à déborder ses limites. Elle était aidée par toutes les inventions industrielles et artistiques, par les progrès de la navigation notamment et du commerce d'exportation, qui avaient développé le capital mobiher à côté de la richesse immobilière. Aussi les villes du littoral, comme Athènes.

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étaienl-ellos ouvertes auxidees nouvelles beaucoup plus que les cilt3s situées dans Tintérieur des terres, telles que Sparte, et l'opposition de la montagne et de la plaine était, en général, liée à celle de Tesprit conservateur, aristocrati(pio, religieux, et de Tesprit novaf( II! , (léniocralique, philosophique. On aurait de la priiK , soit dit en passant, à appli([U(*rà celte opposition (M lie de V imluslrialistne et du iniliUirisrne chère à Spen- ( ( r. Car les villes maritimes et industrielles n'étaient nullement moins militaires, moins agressives que les antres; elles Tétaient davantage.

D'après Fustel, le ])atriotisnie, vers le vi*^ siècle avant noire ère, se transforme. D'étroit et d'essentiellement I ligieux*. qu'il était, il devient plus large, mais, dit-il, ( ssentiellement utilitaire. Ou plutôt il commence d abord par se dénaturer en esprit de parti: et, dans clia(|ue Aille, le parti démocratique et le parti aristociatique formaient comme deux cités, chacune fraternisant, iutcr-manici paiement pour ainsi dire, avec les partis de même nom dans les villes étrangères. Mais, à travers ces alliances antij)alrioti(pies, peu à peu s'élaborait un patriotisme fédéral, [)lus ample, et cjui me

1. l.a répulsion contre 1 étranger, dans la cité antique, comme dans la tribu antique, a c'té un sentiment en parti artificiel formé ou renforcé par la religion, qui devait lutter alors contre le gont intermittent et l'engouement pour l étranger, contre l amour pour les femmes étrangères, [x>ur les modes étrangères. Plus tard, au contraire, on voit partout la religion travailler à étendre les frontières du cœur, a supprimer les rivalités et les haines nationales, à fusionner les peuples en une grande fédération, telle que l islam ou la chrétienté. — Comment cela s est-il fait ? Pourquoi, après avoir fortifié \ imitation-coutume , voit-on la religion, favoriser V imitation-mode ? Par la même raison que la religion de la" famille était devenue celle de la cité, puis de la nation, etc. Toute religion ne devient pas prosély tique, c'est-à-dire désireuse de se propager en dehors du groupe national ; mais, avant d être prosély tique, une religion brillante a inspiré à ses voisins le désir de la copier, et c'est ce désir passif, antérieur toujours au désir actif, qui a agrandi le champ des religions jugées supérieures, en dépit même de leurs résistances. — La preuve que le culte du dieu de la cité n'avait pas le caractère d'exclusivisme rigoureux, étroitement patriotique, que lui attribue a l'excès Fustel de C..., c est la grande vogue, dès la plus haute antiquité, des oracles étrangers, par exemple, en Grèce, celui d'Ammon.

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semble, comme le premier, avoir été dominé par un idéal, pai' un cidte supérieur, non par des intérêts seulement. On sentait, dit Fus tel, (( la nécessité de sortir du régime municipal et d'arriver à une autre Ibrnie de gouvernement (pie la cité. Beaucoup d'iiommes songèrent a étal)lir au-dessus des cités une sorte de pouvoir souverain qui veillât au maintien de Tordre. Pliocion, un bon citoyen, conseillait à ses compatriotes d'accepter Fautorité de Pliilippe et leur promettait, à ce prix, concorde et sécurité. » Voila ou (Ml étaient moralement les cités greccpies, et aussi bien les cités italiennes de la Grande-Ciréce et de rEtrurie, (piand Home, grâce a la supéri(^rité de son organisaiion militaire, griK^e à sa légion, à ses armes de jet, a sa discipline, a commencé à C(3nquérir l'Italie d'ab(3rd , la Grèce ensuite. Et cette conquête a eu pour ellet de consommer la transformation intérieure de ces villes, c[ui Tavait facilitée.

Eustel de Coulanges attril)ue donc à deuv causes, avec sa sagacité lialjituelle, cette transformation morale et politique des cités antiques. Ces deux causes sont, dit-il, c( 1 une de Tordre des faits moraux et intellectuels », Fautre « de l'ordre des faits matériels ». à savoii' : 1" la propagation d'idées philosophiques contraires aux croyances religieuses; la conquête d(^ Rome. — Or, cette dualité d'une propagande et (runi^ C(^n([uête, on la trouverait aussi bien dans toute révoluti(jn qui a eu pour consé(pience d'étendre le champ social. C'est là un fait général, car la défaite des armées ne produit une véritable annexion morale et sociale chi peuple vaincu et la formation d'une société plus larg(^ (pi'autant qu'elle a été ou précédée ou suivie, soil chez le vaincvi, soit chez le vainqueur, de la dillusion d'idées nouvelles (j^ui sont devenues communes aux deux.

Et \[ importe de remarquer que ces d(3ux causes.

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loin d'èfro proroiidéiiieiit disseml^lahles comme le suppose Fustel, présentent une siniililude cachée, fondamentale, que notre manière de voir permet de reconnaître. Si elles dillerent, c'est comme la croyance (lilVere du désii\ — En (^ITet, qu'est-ce que la conquête romaine — et aussi bien égyj^lienne, assyrienne, macédonienne, arabe, — si ce n'est TelTet d'une série de batailles où se sont heurtés, sous forme d'armées, deux blocs de volontés, de désirs contraires, dont l'un a écrasé successivement tous ses rivaux? Et qu'est-ce que la propagande philosophique de la Grèce, — et aussi bien, ou mieux, celle du christianisme, de rislaniisme, du cartésianisme, du darwinisme, — si ce n'est l'eilet d'innombrables petits combats invisibles qui se sont livrés sous des crânes entre un groupe de propositions non- \elles, plus ou moins systématisées, et un autre groupe ancien de propositions, moins cohérentes, qui, dans la plupart de ces engagements successils, ont succombé devant cette invasion P Ainsi, les propagandes comme les conquêtes sont la résultante d'une suite de combats visibles ou invisibles, collectifs ou individuels, qui consistent toujours, essentiellement, en oppositions logiques, en duels d'idées ou de volontés. Ajoutons que la distinction du collectif et de Tindividuel, en fait de combats, ne correspond pas toujours ici, malgré ce qu'on pourrait induire de Texemple choisi, à celle du désir et de la croyance. Les conilits de croyances ne restent pas tous j cnfermés dans le champ clos d'un crâne individuel : ils se déploient souvent dans les plaines en bataillons enthousiastes ou fanatiques. D'autre part, les conilits de désirs ne sont pas tous des lutte ? guerrières. Enfin, sous forme collective même, des luttes de croyances et de désirs ont lieu qui ne sont point des batailles miliiaires, pour ainsi parler \

1. Voir sur ce point le bel ouvrage de M. Novicow sur la Lutte des peuples.

Donc, il ne faut regarder les guerres que comme un cas singulier, le cas manifeste et retentissant, de la lutlo soit individuelle, soit collective des croyances et des désirs. Réintégrées de la sorte dans ce fait général, perpétuel, universel, elles apparaissent a la fois commc^ quelque chose de bien moins exceptionnel et de bien moins nécessaire. De bien moins exceptionnel, puisque^ rien n'est plus ordinaire que l'opposition logique doni elles ne sont qu'une espèce, et de bien moins nécessaire, puisqu'on voit très bien que cette variété d'opposition, qui n'a pour elle que son intensité et sa férocité propres, peut être suppléée par d'autres et n'est pas la seule solution possible des j^i'^^^^lèmes sociaux. Des deux causes d'agrandissement du champ social, indiquées par Fustel de Coulanges, la première est seule absolument nécessaire ; la seconde, quoique habituelle, ne l'est pas au même degré.

En résumé, ce que nous lui reprochons, c'est d'abord d'avoir outré le rôle des croyances au point d'avoir méconnu presque celui des désirs : c'est ensuite et surtoul de n'avoir pas tenu compte du caractère de diffusion imitative inhérent aux désirs comme aux croyances. — Mais, malgré tout, sa thèse est digne de la plus haute* attention. Il a eu raison de dire que les idées mènent \c monde : il aurait mieux dit encore s'il se fût souvenu du mot d'un lettré psychologue : (( Ce sont les idées sourdes, et non les idées claires, qui mènent la vie. » Les idées antiques n'ont eu tant de force que parce qu'elles ont été conçues par les anciens avec infiniment moins de netteté que par notre auteur. — Quoiqu'il en soit, si les intérêts ont pu les susciter, leur action a précédé celle des intérêts et leur a tracé la voie. Peutêtre y a-t-il lieu de voir une confirmation de cet ordre* de succession dans une remarque qu'on peut faire en lisant l'histoire. Partout et dans tous les temps, quand un homme a été investi d'une double puissance, spiri-

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tiiollo et temporelle, religieuse et politiqvie, et qu'on a voulu Tauioindrir, on a commencé par lui enlever le pouvoir temporel et politique d'abord, et ce n/est qu'ensuite et beaucoiqi plus tard qu'on a contesté son pouvc^ir sacerdotal. Il en a été ainsi du pape aussi bien (jue du hasilcus grec primitif, ou de Tempereur japonais, ou du klialife. Dans toutes les cités grecques, les choses se sont passées de la sorte, ce qui donne une généralité très frappante à ce fait. Pourquoi cela.^ pour- (juoi pas rinverseP N'en est-il pas du pouvoir comme de la mémoire dout les couches les plus récemment formées sont les premières qui s'edacent par l'usure des années.^ Et n'y aurait-il pas là une raison nouvelle de penser que le pouvoir spirituel a précédé et engendi'é le pouvoir temporel.^

La thèse tout intellectualiste de Fustel sur l'origine et les transformations du pouvoir s'oppose a celle des socialistes d'aujourd'hui. Je ne dis pas d'hier; car l'explication donnée à notre pioblème par les socialistes français de 1848 était intellectualiste aussi^. On aurait de la peine à trouver une expression plus nette, plus crue, de l'idée nouvelle que celle qui a été publiée il y a (pielques années par un économiste italien, M. Loria^. Sa thèse, celle de Karl Marx au fond, est double. 1^ Le pouvoir, d'après lui, a toujours et partout été monopolisé parles détenteurs, par les usurpateurs de la richesse, et les changements du pouvoir ont été déterminés par les changements survenus dans la répartition

1 . Je suis heureux de constater, parmi la plus récente génération de nos socialistes, une reprise de la tradition française à cet égard. Comme symptôme excellent de celte tendance, signalons le livre de M. Fourniére sur V Idéalisme social (1898) paru dans la Bibliothèque générale des sciences sociales . (l^aris, Félix Alcan).

2. Les hases économiques de la Constitution sociale, par Loria, trad. franç. (Félix Alcan, 1893).

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des richesses, par la succession des formes c\v la richesse, par Tapparition notamment de la propriété mohihère, du capital, à côté et au-dessus de la propriété foncière. 2"" Les détenteurs de la propriété, les proprié- iî laires terriens ou capitalistes, ont toujours et partout ( exercé le pouvoir en vue exclusivement de conserver ir et d'étendre leur propriété.

A cela on peut répondre brièvement, après ce qui a été dit plus haut. En premier lieu, le pouvoir se mt- ^ tache à la noblesse plutôt qu'à la richesse, et ce n'( si pas seulement ni surtout la richesse qui est ennoblis- t santé, mais la manière dont elle est acquise, par le cou- ?. rage et non par la ruse. La gloire militaii e ennoblit le > plus pauvre des capitaines. Souvent, dans le passé on a anobli les plus grands serviteurs de TEtat pour se dispenser de les eurichir, comme à présent on décore un homme pour se dispenser d'augmenter son traitement, . Au moyen âge ces deux idées semblent se confondre ; mais, à cette époque même, il n'est pas vrai que propriété et souveraineté ne fassent qu'un à Forigine. ft M. Flach, dans ses profondes recherches sur le régime ^ féodal, a montré clairement que la société féodale ne < reposait pas originairement sur la terre, que le serment de foi, de fidélité, de dévouement personnel s'y montre ? antérieur et supérieur au serment d'hommage pour le v fief, et que jamais la propriété n'a suffi à y expliquer la y souveraineté. Si cela est a rai du régime le plus pro- )^ priéiaire qui ait existé, à plus forte raison est-ce vrai des autres. En cherchant bien dans toute institution \ politique, on trouvera comme fondement, sous la cupidité, sous l'avarice, la foi et l'amour ou l'amour et la ^ haine ^. L'erreur de M. Loria vient de ce qu'il oublie que ^ le pouvoir politique réside dans Topiniondes gouvernéif ^ qu'il faut persuader et satisfaire à la fois. La vérité^ jj| inverse de son idée, c'est que le pouvoir donne la fortune bien plus souvent que la fortune le pouvoir. En

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temjis démocratique, n'arri\ e-l-il jias souvent que l'enrichissement est une cause d'impopularité, et que, plus on - enrichit, moins aisément on devient conseiller iimiiicipaK député, sénateur, ministre, — a moins qu'on ne soit devenu assez riche pour acheter un grand nombre de voix ou qu'on se soit assez aplati devant le peuple souverain pour se faire pardonner son luxe ?

Au demeurant, je veux bien que la richesse soit une des principales sources du pouvoir politique. Mais d'oii provient la richesse ? Des inventions industrielles. Il suffît d'une invention nouvelle pour tarir bien des fortunes et en faire jaillir d'autres, pour déplacer entièrement le cours de la richesse. Le pouvoir doit donc être dit, à ce point de vue, iîls de l'Invention, c'est-à-dire d'abord de la Découverte. Les doctes sont ceux qui se sont approprié les découvertes de leur temps et du passé et qui en font l'objet d'un enseignement en partie ésotérique. Les riches sont ceux qui se sont approprié les inventions de leur temps, application des découvertes de tout temjis. Que cette appropriation soit un privilège injuste, c'est possible. Mais ce qui est certain, c'est que, sans cet accaparement par une élite, la vulgarisation des découvertes et des inventions n'aurait pas eu lieu ou aurait subi d'énormes retards. Les doctes servent à répandre la science qu'ils croient accaparer. Les riches servent à répandre la richesse qu'ils croient monopoliser.

En second lieu, il n'est pas vrai (jue l'œuvre du Pouvoir vise uniquement la conservation et l'extension de sa richesse. M. Loria ne nie pas, et ne peut pas nier que, dans certains cas, un peu partout dans le courant de ce siècle, en France, en Angleterre, en Amérique, il ait été pris des mesures législatives en faveur des classes ouvrières et au détriment des capitalistes. Il aurait pu reconnaître que, longtemps avant ces cliange- ÏAUDE. — Transf. du pouvoir. 5

ments de la législation, le changement des mœurs los avait préparés. Il voit venir d'ailleurs une période meil^H leure encore où, a bien loin de viser à la protection eila Faccroissement de la propriété, comme dans la pre||ii mière phase, c'est à la défense du travailleur, à Famélioration de ses conditions que s'appliquera l'œuvre du r pouvoir collectif. » Mais comment concilier avec ce grand movivement humanitaire le principe d'où il part, à savoir que la propriété règne et qu'elle ne fait rien, ou n'a rien fait jusqu'ici, que dans son propre intérêt? Le savant italien ne s'embarrasse pas pour si peu. Il croit expliquer la chose par la scission de la propjûété en deux branches, la propriété immobilière et le capilnl , et par la rivalité réciproque de ces deux formes du revenu, et des deux classes qui les détiennent, les capi lalistes et les propriétaires fonciers.

De bonne foi, peut-on dire que cette scission et la rivalité qu'elle engendre soient la cause du socialisiiu* d'Etat qui déborde en France, en Allemagne, en Angle terre même, depuis une trentaine d'années ? Si et la était vrai, ce courant philanthropique n'aurait pas attendu si longtemps à se cre.user son lit, car il y a des siècles que le capital s'est dressé en face de la propriété foncière. Déjà les traitants du xviii^ siècle et les maichauds enrichis de la même époque faisaient ombrage aux gentilshommes terriens. Cependant ni alors, ni sous le premier Empire, ni sous la Restauration, il ji a été fait aucun pas vers le socialisme d'Etat. En outre , pourquoi y aurait-il eu nécessairement rivalité, lutte, on plutôt émulation de philanthropie entre les deux branches de la propriété.^ Est-ce que, au lieu de luth r ensemble, elles n'auraient pas eu plus d'intérêt a s'allier contre l'ennemi commun .^ Et n'est-ce pas au moment où cet ennemi commun, le quatrième Etal, lève la tête, apparaît menaçant, que le capital et la propriété foncière, loin de se combattre, devraient, si

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Tegoïsme seul dictait leur conduite, former une alliance defonsivc et olTensive ? On ne voit pas pourquoi les classes possédantes — les pins in telligentes, on raflirnie, et même on le leur reproche — seraient moins clairvoyantes, moins conscientes de leur intérêt collectif, et moins habiles à le poursuivre, que ne le sont les classes non propriétaires, qui savent si bien se coaliser, se syndiquer, pour monter a l'assaut du pouvoir.

Pour ne prendre qu'un exemple, comment comprendre, dans la théorie que je combats, la brusque innovatii^n du suffrage universel en 1848, le don du pouvoir politique fait à des millions de prolétaires par une assemblée de capitalistes et de jiropriétaires ? Où est ici la correspondance prétendue entre (( l'acquisition delà propriété et 1 adjonction consécutive du pouvoir » P Et n est-il pas clair que ce grand événement politique a été déterminé par ime propagation d'idées parmi un groupe de philosophes d'abord, dans les classes cultivées ensuite, et d'idées contraires à l'intérêt de ceux qui les ont jetées en circulation, de ceux surtout qui les ont accueillies ?

Si les détenteurs du Pouvoir n'avaient jamais agi que dans l'intérêt de leur bourse, jamais les classes inférieures, esclaves, serfs, plébéiens, roturiers, ne se seraient affranchies et élevées au-dessus de leur condition. C'est parce que la nature humaine, au fond, est bonne plus que méchante, est sociable avant tout, sensible à l'estime et à l'amour des inférieurs, d'autant plus sensible qu'ils s'assimilent davantage a leurs maîtres en les imitant, c'est pour cela que les inférieurs s'élèvent, s'afFrancliissent et viennent prendre place au banquet du Pouvoir.

En voilà assez sur ce point. Mais l'occasion nous est bonne de préciser un peu les rapports entre la propriété et le pouvoir. Y a-t-il un lien entre les caractères de lun et les caractères de l'autre, entre l'évolution de

ruii el révolution de Tautre ? Et c[iicl lien? Est-ce que par exemple, la propriété collective, dans le clan primitif, s'accompagne du pouvoir collectif? Non, semble, le pouvoir du cliefde clan, ])lus tard du pairrfamilias, était essentiellement individuel, et même despotique le plus souvent. A l'inverse, l'apparition et le développement de la propriété individuelle ne son! nullement incompatibles avec le pouvoir collectif : la diffusion et le morcellement de la pi opriété sont i qu'il y a de plus favorable à Téclosion du suffrage universel, exercice de la souveraineté collective. L'évolution de la propriété et celle du pouvoir sont donc ind('pendantes dans une large mesure.

La mobilisation graduelle de la propriété, la substitution graduelle du capital à la lejie, comme foj;in(* prépondérante de la propriété, est la grande transformation économique. De quelle transformation polilique, qu'on puisse dire analogue, a-t-elle été accomj^agnée ? Dira-t-on que c'est du passage de la féodalité à la monarchie administrative, d'un pouvoir terrien , fixe, routinier, à un pouvoir souple, mobile, envaliissani , appuyé sur les finances de l'Etat? Mais, en Angleterre, oii la puissance du Capital a été s 'accroissant plus rapidement qu'ailleurs, ses progrès, à partir d'Elisabeth, ont eu pour accompagnement ralTaiblissement du j^oiivoir monarchique et l'avènement du pouvoir parlementaire. En France mémo, après avoir miné le pouvoir féodal et profité à la puissance du roi, les progrès dM^ji Capital ont evi, plus tard, pour conséquence la constitution, sous couleur démocratique, d'une ploutocratie ^- ,j Mais nous ne savons ce que nous réserve l'avenir. ^.

Il n'en est pas moins vrai que, à chaque révolu lioit

1. On peut se deniander si ce que cerLaines démocraties ont de mieux ' à faire n'est pas d être ploutocralicjues. Là oii il n'y a rien de mieux à ^ opposer à la puissance du nombre que la puissance de l'argent, on a bea^ haïr et mépriser celle-ci, on lui doit cette reconnaissance de servir 8 '^ l'autre de frein. Mais quel freiii ! m h

CRITIQUES DIVKHSKS 69

dans la i eparlilioii dos forliiiios, à chaque nouvelle forme de lichesse ([ui suri^it, correspond une transformalion ou une extension du pouvoir. Il est bien certain, toul au moins, que, si la propriété n'eût j)as évolue, révolulion du pouvoir n'eût pas eu lieu, pas plus que toute autre évolution sociale. Si le régime collectiviste, - ou plutôt familial, de la propriété primitive eût pu résister a toutes les causes qui devaient inévitablement le détruire, jamais riiuinanilé n'eût franchi les premières étapes de la civilisation. Ouidcpies écrivains socialistes vont jusqu'à re|)rocher a la richesse d'avoir cherché a jusiilier son visurpation du pouvoir par la supériorité infellectuelle de ses détenteui-s. Mais de quelle manière, aiil rement c[ue par les loisirs individuels nés de la propriété individuelle, aurait pu se développer dans le monde social une élite de chercheurs et de penseurs désintéressés, curieux des secrets de la nature, et aussi une élite morale d'âmes affrancliies d'un égoïsme étroit, soucieuses, par orgueil ou par ambition, du bien pul)h( . accessibles à une sympathie plus large et propres a élargir ainsi, par le rayonnement de leur ' exemple et de leur apostolat, le domaine social et moral Certes, l'enrichissement est souvent démoralisatoiu , souvent il dégrade le parvenu à l'instar de ces pcirasites végétaux ou animaux que leur parasitisme atrophie. Mais il suffit c[ue, parfois, exceptionnellement même si l'on veut, la richesse ait suscité des intelligences et des ames supérieures et qu'elle ait été jadis la condilion nécesseiire du développement mental, pour que tout le mal opéré par la plupart des riches soit promptement réparé et au delà par quelques-uns d'entre eux, et pour ([ue Tinstitution de la propriété individuelle, en dépit de sa répartition monstrueusement inégale, soit justifiée histori(|uement, comme une voie 1^ indispensable de tout progrès, du progrès même en égalisation relative des fortunes-

Ces critiques faites, revenons à notre exposition d'* clées. Nous avons vu que les sources véritables, les sou ces profondes de tout pouA oir sont des découvertes o des inventions propagées. Maintenant se pose à nous un question importante. Les conditions exigées pour 1 création d une institution sociale ([uelconque ou pou une réforme de ces institutions, pour la formation oui transformation d'une langue, d'vme religion, d'un science, d'un gouvernement, d'un droit, d'une indu trie, d'un art, d'une moralité, sont-elles les même que requiert la pvoparjation de cette nouveauté P Non L'Europe moderne est dans les meilleures condition de ditTusion et de propagation rapide d'une langue elle est incapable d'en créer une. La facilité et l'éten due de ses communications, la grandeur de ses Etat et l'abaissement de leurs frontières permettent à u idiome de se répandre avec une vitesse et une fore d'entraînement inconnues du passé : mais ces avantage a cet égard sont des obstacles au point de vue de 1 création linguistique, dont nous ignorons, à dire vrai les conditions exactes. Nous savons cependant qu'elle sont, avant tout, un mélange tout primitif d'ingéniosit et d'ignorance, de souplesse et de confusion d'esprit, de curiosité et d'émerveillement devant l'éclieveau du monde extérieur à débroviiller, toutes choses bien dilTi-

ciles a réaliser en dehors d'une peuplade étroite, isolée, ramassée en soi, jouissant de longs loisirs en une région plantureuse et n'ayant d'autre débouché facile pour son génie inventif, a défaut de progrès industriels ou eslhétif[ues encore impossibles, que le jeu varié des émissions vocales.

De même, notre monde moderne, a Texceplion de r|iu*l(|ues nations moqueuses et sceptiques, est encore dans (les conditions assez favorables à la propagation d une religion existante ou du moins a sa conservation de pére en iils : mais il est cei tain cpi il a passé Tage dos créations religieuses. La civilisation iinpéiiale de Rome était une condition excellente pour la propagation du cin-istianisme, mais ce n'est pas elle qui aurait jamais pu le susciter, il y a fallu la fermentation intense (lu petit peuple juif. Le xvi*^ siècle est la dernière épo- (jue oii cette puissance créatrice spéciale, chez nous, ail donné signe de vie, et, ceites, ses produits, les sectes protestantes, sont loin d'égaler en richesse, en imagination et profondeur, les grandes religions du passé, à peu près comme l'anglais, la dernière création linguistique de l'Europe, est loin, très loin, avec sa pauvreté grammaticale, d'atteindre à l'originale beauté du grec ou du sanscrit. Une reb'gion ne s'élabore que dans la conscience exaltée d'un homme qui vit en un groupe étroit de disciples et d'aj^ôtres s'enfiévrant réciproquement de son exaltation.

De même, a notre époque, un vieux tronc monarchiqijo. tel que la dynastie des If ohenzollern ou la maison de Savoie, peut être favorisé dans son expansion, dans la propagation extérieure de son prestige et de son système de gouvernement, par les révolutions mêmes, démocratiques et niveleuses, qui rendent impossible désormais la création de nouvelles souches monarchiques viables et A^vaces.

Nous fabriquons beaucoup de lois, à chaque séance

72 LES TRAiVSFORMATIOS DU POUVOIR

de nos parlements ; mais est-ce là des créations juridiques véritables? Un Droit passé dans le sang d'un peuple, un Droit réputé sacro-saint, obéi avec une sorte de crainte amoureuse, uji droit national, ne sort pas, au grand jour, de Fécume des vagues parlementaires, comme Vénus. 11 n'a que deux manières de se former : ou peu à peu, dans le mystère, par la vertu de la coutume enracinée d'abord dans un étroit canton, comme le droit des Quirites, puis répandant ses racines dans un vaste empire ; ou bien ex abrupto, mais à la faveur d'une gloire prestigieuse qui imprime à l'œuvre législative d'un Lycui'gue, d un Solon, d'un Justinien, d'un Tliéodose, d'un Napoléon, le sceau apparent d'une sagesse supérieure. Dans un temps comme le nôtre oii le respect s'est perdu, qu'est-ce qui peut s'établir de respectable? Mais, si nous ne sommes plus capables de créer une nouvelle législation viable, nous le sommes toujours d'employer et même de propager au dehors, pour répondre à notre besoin d'assimilation civilisatrice, un corps de Droit déjà constitué. — Toutefois, cela n'est vrai, encore une fois, que du droit vraiment national, qui n'a que le nom de commun avec des lois d'un jour votées par des Chambres.

M. Boutmy a signalé le fait que les institutions parlementaires et politiques dont rAngleterre est si lîere n'auraient pu naître dans l'Angleterre d'aujourd'hui, déjà démocratisée. c( La démocratie a pu s'approprier le régime parlementaire et l'imiter avec effort, après que des exemplaires parfaits en ont été façonnés et fixés par d'autres mains. Une aristocratie pouvait seule le créer, en former les mœurs, en commencer les traditions. )> Ces institutions anglaises (pii ont fait le tour du monde sont écloses au sein d'une noblesse peu nombreuse, dans le coin d'une île\

1. Il en est des innovations destinées à se répandre le plus loin coninic des plantes importées du deliors ; elles ont besoin de s'acclimater par une

noblesses 73

viondra-l-il j)as un monienl oii. loiil m ('laiil Ionjours favorahlc . cl de plus cw plus, a la \ ulgarisalion des sciences, les conditions de notre vie civilisée seront moins conipalihles avec la découverte de nouvelles théories scien ti(i(pies viaiment profondes? On trouve énuniérées, dans V Histoire des sciences, de M. de Candi )11(% les circonstances les plus propres a Ibrmer de vrais savants, créateurs originaux : est-ce que cette vie de laniille ausleie, morale, étroitement close, traditionnalist(* à la iWis et insj^iratrice, cette paix des champs, celte demi-solitude, (£ue réclame le meilleur développenienl du génie scien tilîque, seront possibles dans le tourl)illon de vie ui haine toujours plus alFairée et plus dispersive oii semblent courir les peuples modernes? — El quelles sont les meilleures conditions pour la Ibrmalion et la croissance du génie de Tart, dans toutes les voies? Assurément ce ne sont pas celles ([ui sont le

( plus favorables à son succès, à sa gloire, quand une

I fois il est né quelque part \

i culture d'abord très restreinte dans une serre ou un petit enclos. Toute civilisation a commencé de la sorte par fleurir dans un jardin, avant de germer en pleine terre. J'ai dit, dans mes Lois de L' 1 nii talion , que l'innovation cpji consiste à admettre 1 égalité des membres d une société n échappe pas elle-même à cette loi, et que, comme toute autre mode le plus souvent, elle doit ses premiers progrès à 1 exemple donné par une aristocratie. Et, de fait, c'est par la haute noblesse, pairs en Angleterre, courtisans en t^rance, que 1 habitude de se traiter siu- un pied d'égalité a débuté dans la pratique quotidienne. Quelle que fût la diversité des origines et des rangs, la pairie anglaise rendait égaux tous ceux qui entraient en elle. Il en était de même de la vie de cour. D élie aussi, conmie Cicérori do l'amitié, on [)ouvait dire : pares aiit facit aut i/i^'cnii, était bien de cela précisément (pie se plaignait Saint-Simon (piand il revendiquait avec tant de hauteur pour 1 ordre des ducs dont il faisait partie un privilège de considération et d ég^ards supérieurs qu'il voyait de plus en j)lus méconnu autour de lui. Car l assimilation graduelle produite par 1 intensité des relations de la cour s'y accompagnait inévitablement d'une égalisation graduelle. Plus tard, la vie de salon a continué et généralisé ce HKjuvement assimilateur à la fois et niveleur. En Angleterre, les divers étages de la Société ont donné le spectacle d un travail pareil en vue de niveler chacun d eux, malgré la distance qui les séparait les uns des autres et qui, d'une époque à l'autre, a beaucoup changé, tantôt diminuant, tantôt s'accentuant, au contraire, momentanément.

1. Sans être porté à abuser le moins du monde des comparaisons bio-

Après ces considérations générales, il convient de re marquer Timporlance du rôle que jouent, comme créatrices ou comme propagatrices tour a tour d'une fornu* de gouvernement, et aussi comme pépinières du personnel gouvernemental, ces deux grandes supériorités sociales reconnues, dont 1 une ou l autre est dominanh* suivant les temps, une noblesse et une capitale. Uni* noblesse ovi une capitale, en même temps qu'elle esi un agent de propagation descendante, un château d'eau social, pour les nouveautés littéraiies, religieuses, morales, industrielles même, nées en dehors d'elle \ à l'étranger ou dans les couches inférieures de la nation, est un agent quelquefois nécessaire, toujours utile, d création pour les institutions politiques et administratives d'un pays. Ce n est pas seulement la noblesse anglaise qui a fait la constitution anglaise ; c est, en Amérique, l'aristocratie des grands planteurs des Etals du sud qui a fait la constitution des États-Unis. G'esl la noblesse française qui a fait la monarchie capétienne et, après elle, c'est Paris qui a achevé la France . comme, après les lords, c'est Londres qui a fait T Angleterre. Demandons-nous donc d'abord comment

logiques, je puis me permettre d ajouter que peut être, dans le moud»' vivant aussi, la création d'une nouvelle espèce exige une réunion de circonstances toutes singulières et locales, reproduites a de longs intervalh s (ce f[ui explique pourquoi nous n'y assistons jamais), tandis que les circonstances habituelles se prêtent très bien à la propagation des espèces déjà nées.

1. Parmi les défauts dont un « lionnète homme » est exempt» et qu il éninnère, le cJievalier du Méri, à coté de « l injustice, la lanité, l'avarice, l ingratitude, la bassesse, le mauvais goût, l air qui sent le l^alais, la bourgeoisie, la paresse, etc. », ne manque pas de noter ce la façon clr procéder (fui s' atLache trop aux couliiinrs et qui ne ^oit rien ch' meilLeur . »

Ce qui prouve que 1 aristocratie, de son temps encore — l aristocrat dont r <c honnêteté » est 1 expression la plus pure — était conçue comme la classe la plus ouverte aux innovations.

fonde line noblesse? Problème capilal en sociologie I |)<>lilique, aussi bien que cet aulre qui sera examiné I plus loin : comnieul se fonde une ville?

Il \ a plusieurs origines différentes, souvent co-exisl il nies, de la noblesse : le succès à la guerre, la richesse, la sainteté ou la moralité transcendante et mystique, lc\ culture esthétique et civilisée. Mais la supériorité à ces différents points de vue dépend toujours Tadaptalion d'un individn — j)uis de ses enfants et de sa famille, par hérédité présumée des aptitudes — à Télat des connaissances et des ressources de tout genre ([iii permettent de vaincre, de s'enrichir, d'être jugé saint ou héi-oïque, d'être répnté empreint d'une (Mvilisation supérieure. Il s'agit toujours dn rappori , Mai ou supposé, entre cet individu d'abord, sa famille ensuite, et les idées ou les besoins de son temps, aux divers points de vue énumérés.

Quand on n'a inventé, en fait d'ai ine qne la massue, v\\ fait de moyen de faire fortune (pie le harpon de pèche ou l'arc et la llèche, en fait de moralité que la fidélité aux prescriptions de la vendetta familiale ou anx exigences d'un rituel fétichiste, en fait d art ou de luxe que le tatouage ou de grossières sculptures sur bois de renne, le plus noble ne peut être que celui qui a le plus de force musculaire et d'habileté comme archer, qui est le plus férocement vindicatif ou le plus follement superstitieux, c[ui possède le tatouage le plus compliqué ou le plus beau bâton de commcUidemen t. — Plus tard, qviand des animaux amont été domestiqués, que 1 art de la couture et du tissage aura été inventé ainsi qu'un commencement de métallurgie, le plus noble sera le meilleur cavalier, le plus riche en troupeaux, le plus fidèle observateur de la religion du foyer et des ancêtres et le plus savant en divination augurale, le mieux paré de colliers d'or, de bracelets, de vêtements de pourpre tissés par les femmes. — Plus tard encore,

76 LES TRANSFORMATIONS Dl POUVOIR

quand la connaissance des plantes cultivables, l'invention des outils aratoires et des secrets agricoles, de la maçonnerie, auront rendu sédentaires les groupes sociaux et permis à de petites armées de se rassembler, de soutenir des sièges, quand les beaux-arts de tout genre se seront perfectionnés et que les idées religieuses se seront sul)limées, la noblesse sera acquise, par 1 liabileté stratégique, j^ar la jicbesse en terres, en domaines cidtivés par des esclaves conquis à la guerre, par la conformité de la vie à des exemples divins, la possession de Livres Saints, les sacrifices dans les temples, par des combats de gladiateurs donnés au peuple , un grand luxe de vie, un grand luxe de table surtoul. de vêtement et de logement, pas encore d ameubhîment. — Enfin, a l'époque industrielle, quand les inventions et les découvertes se seront accumulées, la noblesse s'acquerra-t-elle encore? Oui, dans le sens d'aristocratie, de distinction tout industrielle, non héréditaire en général, mais prestigieuse pourtant. Alors on deviendra rjentleman, sinon gentilhomme, par le génie déployé a manœuvrer des armées nombreuses, à diriger de puissantes batteries, par de liardies et heureuses spéculations commerciales, par dr grandes entreprises industrielles, par la gloire scientifi([ue, artistique, littéraire, ou simplement par un dilettantisme passionné. , -| H est à remarc[uer que, à cette dernière époque, ces^ distinctions aristocratiques de divers genres, tout indi- Aiduelles mais incessamment renouvelées et reproduites, transmises non plus par le sang^ réellement ou iictivement, mais par l'exemple aidé de ki sélection sociale, tendront a se concentrer dans les grandes villes, dans les capitales. Voilà pourquoi j'ai émis ailleurs ^

1. Voir Lois de l Imitation . p. 2 'ji-2'49 (2° odltion), ot Philo- Sophie pénale, chapitre sur le crime, section II.

LKS NOBLESSES 77

rî(l('(\ mal contredite parfois, que les ca[)itales sont destinées a remplacer les noblesses. Elles sont les aristocraties impersonnelles des tem])s déinocrati(jues et ne sont pas sans parlîcip(*r aux Niées et au\ (jualilés propres des coi'ps nobiliaires ([u'elles amplifient même (Ml les iH^ilétanl : même orgueil entretenu |iai- une mrm(^ adiui lation J)éate, où il entre un^ reconnaissance assez jusliliée des services rendus : même rayonnement imitatir d'idées, de besoins, de modes (pielcoucpies, d'innnoiablé et de moralité supérieures : même usure et alRnement rapide de la race qui \ ieut consommer et se consumer là.

En somme, nous avons trouvé quatre sources de la noblesse : une source militaire, une source économicpie, une source religieuse, une source estliétique. Le toi't de Eustel de Coidanges, dans son explication du patriciat romain ou lielléni([ue, est de n'avoir tenu co!uj)l(^ (pie de la source religieuse. L'insuflisance de son interprétation des faits a déjà été indiquée \ Si Eustel avait songé aux dettes des plébéiens envers les patriciens et au J ole que ces relations de débiteur à créancier ont joué dans Tliistoire romaine des premiers siècles, il n'aurait pu s'empêclier de remarquer (|u un des traits les plus saillants du j)atricien était d'être riclie et notamment capitaliste. Il en était de même du noble irlandais tel c[ue nous le montre, d'après Sumn(^r- Maine, le drc^it brelioii : cette noblesse celtique élait

1. Les familles patriciennes, d'après lui, sont celles cjui ont eu seules c( la [)uissance de créer des dieux, d'instituer un culte, d'inventer l'hymne et le rythme de la prière. » Soit, mais si c'était là la vraie et imiqne cause du patriciat, comment eût-il pu se faire que les familles infériorucs — incapahles, je le veux bien, d'inventer un culte (invention, d ailleurs, dont toutes les familles patriciennes n'ont pas diï faire les frais) — n aient pas songé à s'ennoblir en imitant en cela les familles patriciennes, ce qui

eut été si facile ? N'y a-t-il pas lieu plutôt de penser que, ayant eu,

elle aussi, des fétiches à l origine, comme toute famille sauvage, la famille plébéienne les a perdus, éclipsés qu'ils étaient par l'éclat supérieur des dieux domestiques propres aux familles patriciennes. Or, d'où leur venait celte supériorité d éclat .*

riche en troupeaux, lecapilal de son temps, et son procède d'assujettissemeat des classes inférieures consistait à leur prêter des bœufs suivant un bail a cliepic I très singulier. La tenure féodale des terres, pendant notre moyen âge continental, marque une pliase plus avancée des rapports économiques entre la noblesse et le peuple. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'est j3as de pays où il sufTise de s'enrichir pour s'ennoblir, quoiqu'il puisse parfois suffire (V être né riche ^ ce ipii n'est pas la même chose. Il faut y joindre un certain degré de respect (ihilité ^ et de respectabilité héréditaire . — car c'est la la caractéristique de la noblesse propre ment dite, — dont les causes sont de nature religieuse^ ou de nature militaire. Je laisse de côté la source estlirtique, comme secondaire et plutôt urbanisante qu '<?//notjtissante . Aussi y a-t-il, cliez les Arabes, par exeniph^. des familles de marabouts, où la sainteté est héréditaire, à côté des familles guerrières où la bravoure esl héréditaire pareillement \ La même distinction n'a pn . a raison du célibat des prêtres chrétiens, s'établir daii^ notre Europe : ici les pairs ecclésiastiques et les pairs gentilshommes n'avaient l'air d'appartenir à la même caste noble qu'autant que les j)remiers étaient gentilshommes de naissance. Mais, sous d'autres formes, la dualité dont il s'agit se reproduit : notre noblesse de robe est intermédiaire entre la noblesse militaire et la jioblesse religieuse des Arabes, et tient plutôt de celleci que de celle-là. Il y a quelque chose de sacerdotal dans la noblesse de robe, quelque chose d'ambigu aussi. Suivant les époques, tantôt elle incline à constituer un clergé laïque, tantôt elle singe la geutilhommerie d'épée.

1. Chez les anciens, nous trouvons les deux noblesses presque confondues ; cependant, nous voyons en Grèce et a Rome des familles sacerdotales exclusivement.

Xïais ressenticl, je le répète, c'est que, — née touc jours d uii prestige individuel, car il Jaut toujours partir de là. — la supériorité d'une fîimille siu* les familles 1 environnantes devient noblesse quand la supériorité f individuelle en ([uestion est censée avoir été transmise . par hérédilé. Dans le droit brelion. nous voyons que ( force paysans emprunteurs de bestiaux s'enrichissaient î par les emprunts : ils étaient alors bo-aires, et leurs fds, f mais non eux, devenaient nobles. Dans notre ancien 1 régime, et partout, il en a été de même : un parvenu f avait beau faire fortune, il ne se « décrassait » pas de sa roture, mais sa famille, après lui, « vivait noblei, ment ». De même, la bravoure et la sainteté doivent, » pour être ennoblissantes, être réputées héréditaires, ; comme il arrive pour tant de familles, où certains pou- / voirs surnaturels, tels cfuc le privilège de guérir les i écrouelles par rattouchement, étaient censés se transf mettre de père en lils. Chez les radjpoats, chez les nobles écossais, on naît brave.

Ainsi, renracinement héi éditaire des (jualilés ou des avantages, des pouvoirs, du luxe même, qui aftnent ^ l'attention sur un homme et sur les siens, est une con- ; dilion sine qud non de la noblesse. D'autre part, nous ^ savons que la noblesse, quelle que soit son origine, a ) pour caractère propre de servir de modèle aux classes j Inférieures. C'est là le trait commim à toutes les no- \ blesses, hindoues, écossaises, irlandaises, romaines, ^ grecques, arabes, etc. Toutes sont des foyers d'imitai iion. Si nous réunissons ces deux caractères, nous Voyons qu'une noblesse peut être définie une sélection héréditaire propagée imitativement . Et, par ce mutuel ♦ renforcement des deux formes — vitale et sociale — de ^ la IVépétition universelle, nous nous expli(pions son

LES TRATVSIORMATIONS OL POUVOiR

extraordinaire puissance, sa persistance ou sa survivance indéfinie.

— A quelle phase du développement humain cor respond l'apogée de la noblesse? Dirons-nous que plus on remonte dans le passé, plus on le voit briller. Non. Ce n'est pas aux époques les plus primitives, c l'âge de la pèche et de la chasse, que l'inégalité de familles a atteint son plus haut degré. Les famille alors, a défaut d'accumulation possible des richesses devaient être à peu près égales, ou du moins Tinéga lité que tendait à créer entre elles la bravoure, l'adress: ou la chance supérieures de quelques-uns de leur, membres était peu de chose comparée à celle qu'accen tuera, que creusera plus tard le régime pastoral, sur tout le régime agricole, où la noblesse jette son plu vif éclat. Aussi la noblesse est-elle presque inconnu chez les Peaux-Rouges Chez les peuples chasseurs, où la vie de famille n'existe pas, l'inégalité des indi vidus est bien plus frappante que celle des familles. L'individu est bien plus compté pour lui-même qu'a l'époque pastorale où il s'absorbera le plus souven dans son groupe ramassé et organisé. Alors on ser bien plus porté à remarquer rinégahté des familles qu celle des individus. On distinguera des familles grandes et petites, glorieuses ou obscures, prospères ou pau vres, puissantes ou faibles, et l'on aura d'autant plu d'admiration pour les qualités supérieures prêtées certaines familles qu'on sera moins habitué a admirer le talent ou le mérite d'un individu pris à part. Quoiqu'on ait d'abord remarqué ces qualités chez des indi vidus exceptionnels, ceux-ci ont attiré l'attention non

1. On signale comme une exception vine tribu, la plus esclavagiste de toutes, dont le totem tend a devenir une sorte de blason. — Letourneau lait observer que les tribus peaux-rouges les plus esclavagistes sont en même temps les plus inégalitaircs ; et le fait n'a rien de surprenant.

pas sur eux, comme il ai iiveiail ù présent, mais avant tout sur leurs familles, par suite de la solidarité sociale inhérente à la consanguinité.

Si rinégalité des familles nous frappe moins de nos jours, rinégalité des villes, en revanche, nous fascine de plus en plus, et nous distinguons, sans nousTavouer, des villes nohles et des villes roturières, des grandes villes, des capitales, où Ton est sottement fier de résider quand on n'y est pas forcé, et des petites villes, des hourgs, où Ton rougit d'être confiné. Ces sentiments ne sont pas étrangers, il s'en faut, à l'émigration des petites villes vers les grandes. — L'inégalilé des Etals est aussi de plus en plus remarcjuée etprise en considération. Entre les grands Etats de l'Europe et les petits Etats, rahîine va se creusant de siècle en siècle : le « concert » européen, — comme qui dirait la cour des pairs nationaux, — n'admet qu'un nomhrc limité de nations, ([ui règlent souverainement les affai res du monde. Et cette évolution amplifiante, cet élargissement graduel du domaine des inégalités remarquées, ne s'arrele pas. Pareils aux barbares qui, s'agenouillant devant le succès de certaines familles, Tattribuaient à des dons mystérieux imniortellement inhérents àleur sang, de même, éblouies aujourd'hui parTexpansion coloniale et la prospérité croissante de TAngleterre, par exemple, les nations contemporaines sont trop portées a saluer en elle, comme un privilège de sa race, comme un avantage immortel et inné, les qualités qui Ivii ont valu sa prépondérance actuelle, due à l'àpropos de ses défauts mêmes \ Et ce que je dis de TAngleterre, je pourrais le dire aussi bien de T Allemagne ou des Etats-Unis. De là Tillusion historique des explications tirées de l'idée de race, et le mensonge

l. J'ai dit ce que je pensais à ce sujet dans le Figaro du 11 octobre 1898, en réponse à une interview épistolaire de M. Jules Huret.

Tarde. — Ttaiisf. du pon^'oir,

prestigieux de cette notion, qui tend à consacrer le caractère quasi-nobiliaire, ou plutôt supra-nobiliaire, do la supériorité, toujours passagère, manifestée par certaines nations. Il y aurait ainsi des nations nobles et des nations roturières. Le malheur est, pour cette illusion, que si Ton prend la peine de remonter dans le passé des peuples aujourd'hui prospères et entreprenants, on les voit pauvres, faibles, sans nul esprit d'initiative, ot que, si on lit l'histoire des peuples aujourd'hui déprimés, routiniers, languissants, on est tout surpiis de les voir jadis héroïques et puissants, aventureux, superbes, quoiqu'il ne soit pas prouvé le moins du^. monde que la race ait changé. m

YI

Il y a, en général, un rapport inverse entre Tiniluence politique ou sociale des noblesses et celle des villes. Dans ranti([uité, nous voyons le patriciat romain et athénien décliner pendant que Rome et Athènes qu'ils ont formées s'élèvent. La noblesse française et Paris, les magnats florentins, pisans, génois et Florence, Pise, Gènes piésentent le même rapport \ Inversement, après la chute de l'Empire romain, le dépérissement graduel des grandes villes a été accompagné de la formation et de l'élévation graduelle des noblesses féodales. Autre exemple, plus récent. En Amérique, oii tout se passe plus ra^^idement qu'ailleurs, on a vu, aux Etats- Unis, l'aristocratie terrienne des grands planteurs du oud, religieuse mais sans rien de militaire, noblesserichesse essentiellement, fonder l'Union, arriver à son îipogée, à une époque où il n'y avait encore que de toutes petites villes, et pâlir, décroître ensuite, même

1. Venise semble faire exception, car le pouvoir politique de sa noblesse se fortifie en même temps (jue sa prospérité rayonne. Mais il ne s agit que de la fraction urbaine de l'aristocratie vénitienne ; la noblesse rurale allait déclinant pendant que cette noblesse citadine, sorte de dynastie complexe, sentait, malgré ses efforts, grandir sous elle un esprit municipal hostile à 1 esprit aristocratique. Il s'agissait d ailleurs d une noblesse du type économique et militaire, beaucoup plus que religieux, dune noblesse richesse, la plus propre a s'urbaniser.

8 4 LKS TRAAiSFORM ATTOXS DU POl VOIR

avant la guerre de sécession, tandis que brillaient d'un éclat grandissant les villes des Etats du Nord et de FEsl. D'après M- Paul de Ronziers, une aristocratie nouvelle est en voie de formation dans la grande ]lépu}jlic((ie américaine ; mais, à vrai dire, les grands patrons indiistriels dont il entend parler composent une aristocratie toute urbaine et individuelle qui, n'ayant rien jusqu'irl d'héréditaire, n'est pas une noblesse. C'est plutôt u]ie sélection d'hommes éminents qui viennent se group( r i dans certaines Ailles et qui attachent à ces villes caractère d'élévation en quelque sorte aristocratique. Ces milhardaires cherchent à se recommander parleur générosité plutôt philanthropique ou utilitaire que fastueuse. Dès que la noblesse héréditaire, la vraie, est envahie par une noblesse individuelle, dès que legenlilhomme fait place à V honnête homme du xvii"" siècle cjui est dc'jà un gentleman français, copie originale et agrandie du eortigiano italien de la Renaissance, le rôle d( s noblesses a commencé à s'amoindrir et celui des villes à grandir.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi cette inversion ') Parce que, — à partir de la maisonnée primitive, du j^remier noyau social, quel que soit le nom qu'on Ini donne, qui se présente comme formé par le lien do consanguinité réelle ou iictive combiné avec celui de cohafjitation, et surtout, bien entendu, par la communauté de langage, de culte, d'intérêts, d'auto-l rité, — il n'y a que deux voies d'agrandissementsf possibles pour le groupe social : 1^ le grossissement du groupe familial, la réalité ou la fiction de la consanguinité poussée aussi loin qu'elle peut s'étendre» , sans cesser d'être sentie comme un lien social : paflf j cette voie on obtient des clans, des tribus, et, parmi c(*^

tribus et ces clans, des castes nobles : "2^ Tassociation de plusieurs familles \ de plusieurs clans ou tribus, et leur fusion en un groupe nouveau, susceptible d'infiniment plus d'extension, et fonde sur le lien de coliabitalion, non dans une même maison, mais sur vm même territoire, de plus en plus vaste.

Ces deux voies. Tune monogeniste, Tautre polygeiiiste, d'agrandissement social, peuvent être rapprochées d'une bifurcation analogue que nous observons dans le monde vivant. Il y a là aussi deux méthodes d'agrandissement vital. Tune monocellulaire, l'autre polycelhilaire. Cette comparaison, d'ailleurs, n'est pas pour justifier le moins du monde l'intrusion des idées bioloiriques en sociologie : autre chose est d'assimiler une société à un organisme pour chercher dans celui-ci re\[)licalion de celle-là, ou même dans celle-là rexj)Iication de celui-ci, autre chose de les comparer pour mettre en lumière ce fait important, que cet Esprit mystérieux qui s agite dans la vie est soumis comme notre esprit social à certaines nécessités logiques, qu'une même logique domine à la fois le monde vivant et le monde social. Pareillement, lorsque Gournot fait observer qu'il y a dans les apj:)areils digestifs, circulaloi ros . respiratoires, musculaires, des ressemblances frappantes avec nos cornues, nos corps de pompe, nos soiq3apes, nos soufïlets, nos leviers, il entend, non pas expliquer mécaniquement ou jjhysiquement ou cliimic[ueinent la vie, mais montrer que les corps vivants, ^pinnd ils veulent faire œuvre chimique, physique, mé-

l. Les membres détachés de plusieurs familles peuvent aussi former une horde, qui, en s'org-anisan t, deviendra secte ou corporation, et n'aura, ollo-mème, pour se développer, que le choix entre deux voies : 1^ devenir une caste, grande famille supérieure, tribu professionnelle, où régnent l endogamie, un culte spécial, où l'on ne mange jamais avec l'étranger;

se con fédérer avec d autres corporations qui, dés lors, forment une ville et peuvent se recruter non plus par hérédité ou adoption mais par élection. ' .\

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canique, procèdent à peu près comme nous, semblent appliquer les mêmes principes que nous, et, par là^ attestent la vérité objective, et supéiieure à nous, de nos sciences, de notre mécanique, de notre physique, de notre chimie ^.

Entre les formations monogénistes et polygénistes, la diirérence essentielle est que, dans les premières^ rimitation est subordonnée et attachée à F hérédité, tandis que, dans les secondes, elle s'en détache. Ajoutons que le type familial n'offre aux élargissements et aux perfectionnements possibles du groupe social qu'un champ très limité. Le type urbain est seul compatible avec de grands Etats et des civilisations élevées : ces deux types de développement social peuvent coexister|. comme dans le monde arabe, comme dans l'Ind» i même, mais dans ce cas l'évolution urbaine ne va pa# très loin et l'évolution familiale se dénature en larélléf tant. C'est peut-être Texplication de la caste hindoue^ sorte de tribu demi-civilisée^, fondée sur la commué

1. L'estomac est une sorte de cornue, notre tube digestif est un alambic, les divers types de nos leviers sont réalisés par le jeu de nos muscles et de nos os, notre cœur est un corps de pompe avec des valvules analogues a nos soupapes, etc. Que prouvent ces coïncidences ? Elles prouvent que nos conceptions mécaniques, pliysiques, chimiques, sont adaptées à la nature des choses, puisque, sans s'être copiés assurément et sans se rcs-. sembler en aucune manière, le génie de la vie et notre génie à nous, dans la poursuite de leurs fins, sont conduits à appliquer les mêmes principes. — Il y a donc, et c'est important, dans ijuelques-unes au moins des. sciences que nos sociétés élaborent, des vérités qui dominent de très haut la société comme la vie, et qui, comme nous en avons la conviction, régissent aussi bien toutes les planètes et toutes les étoiles du firmanent. Mais on peut me demander : Pourquoi n y aurait -il pas aussi bien uné biologie ou une sociologie supérieures, une biologie qui formulerait des vérités réalisées par nos sociétés humaines aussi bien que par nos organismes, et une sociologie qui découvrirait des principes explicatifs du monde vivant aussi bien que du monde social ? G est une question de fait; fût elle résolue atTîrmativement, ce qui est possible mais non démontré, il ne s'ensuivrait nullement qu'organisme et société sont identiques.

2. La caste indienne est endoganiique , comme toutes les tribus, et les clans qui la composent, comme tous les clans, sont exogamiques , Indi-^ quons, à ce propos, 1 explication , toute conforme à nos idées, q\ie donner M. Senart, dans ses remarquables études, de 1 endogamic générale deS,

Dr

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