‹ Les transformations du pouvoirChapitre 11 sur 91 · s < I Ai.i:s ,S · texte numérisé non relu

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I naiilé de profession autant que sur la fiction d'une descendance commune. Quoi (ju'il en soit, nous compre-

I nous maintenant pourquoi les noblesses, qui sont des supériorités familiales, demandent, pour atteindre à

• loin- a|)ogée de puissance, un monde encore régi parle lion lie la consanguinité, et commencent à s'alTaiblir

, (lovant Kéclat naissaiil des capitales.

j A [)résenl, il s'agil de répondre à celle question : j coninienl se fonde une capitale :^ Mais d'abord à cellei ci : comment se fonde une ville P Question qui repond j en pai tie à cette autre : « comment se fonde un pou- \ voir politique P », puisque ce qui devient plus tard un -

simple pouvoir municipal a commencé par être un ) pouvoir souverain.

Il y a toujours un noyau autour duquel les maisons se groupent et qui renferme le principe vital de la nouvelle \ ille. Une ville peut naître : i"" autour d un tenq)le, d'un sanctuaire miraculeux, d'un lieu de pèlecastes indiennes. Elle se serait formée, d aj^rès lui, par imitation de la caste supérieure. Après la conquête aryenne, les conquérants auraient songé à défendre la pureté de leur sang en proscrivant toute alliance avec les vaincus, ce C'est 1 analogie, c'est 1 imitation de ce groupement primitif qui, se répandant de proche en proche, avec l'autorité que lui prêtait la sanction des classes dirigeantes, aurait multiplié à l infini les ramifications, j dérivées, tour à tour et suivant les cas, de causes diverses : communauté de langage, voisinage ou identité de profession, etc. » Cette explication est vraisemblable et peut s étendre à toutes les régions où 1 on trouve des tribus, qui toujours sont endogamiques : car, quel est le pays qui j n'ait pas été con([uis, quel est le conquérant qui n'ait pas considéré i comme une mésalliance 1 alliance avec le vaincu de race inférieure, et quel est le sujet qui ne soit pas tenté de singer son maître ? — « L'imitation des règles brahmaniques, dit M. Senart, s'est infiltrée jusque dans j des populations restées d'ailleurs très barbares. Elles montrent à les adopter ; un penchant des plus forts. Le rite brahmanique du mariage s'est imj planté jusque dans des tribus qui n'appellent même pas de brahmanes à leurs cérémonies. » - -

rinage, d'un monastère, crunc lamaserie ; 2"" autour î d'un fort ou d'un palais ; 3"" autour d'un port, d'une j gare, d'un hôtel bâti près d'une source minérale, ou i d'un puits dans le désert, ou d'une fabrique, ou d'uiia p mine d'or, de fer, de houille. Dirons-nous, enfin, qu'il ' y a des villes qui se construisent ; 4"" autour d'un champ \ de courses, d'un jeu de paume, d'un cirque, d'un i théâtre, d'un musée? Non. Ce n'est pas qu'il n'existe i des villes d'un type avant tout esthétique, comme il en t est où domine le type religieux, ou le type militaire, ou le type économique : mais celles même qui ont fini i par avoir pour âme dominante un théâtre, un musée, ( un cirque, n'ont pas commencé par là. Ainsi, nous i compterons quatre types principaux de villes ^ , comme r de noblesses, mais, pour les uns comme pour les autres, trois sortes d'origines seulement.

Ces types (ambrassent des variétés fort distinctes :|f a les villes-temples et les villes-écoles diffèrent de plus en plus : les villes-forts , d'origine seigneuriale, et les villespalais, d'origine monarchique, telles que Versailles, ne diiferent pas moins ; les villes-ports, les villes-Jabri'^\(^ ques, les villes-hôtels (villes d'eaux), les villes-gares, f \i ajoutons, pour l'Amérique, les villes-abattoirs et les4)r villes-greniers y appelées villes de viande et villes de blé, n'ont pour trait commun que l'esprit mercantile : les villes-tJiédtres (Bayreutli), les villes-rnasées, sont aussiî diverses entre elles que les chefs-d'œuvre de l'art. il '

1. Notons cette mullil'ormitc que nous retrouvons partout, dès les plus hautes origines où il nous soit permis de remonter. C'est ce qui frappe i tout observateur sérieux, Masqueray, par exemple, qui, tout en bornant son champ d observation k des villes formées par des populations plus ou moins parentes et coreligionnaires, y distingue toutes les formes possibles de constitutions. — Remarquons aussi que, suivant le même observateur sagace, le site, remplacement topographique des cités ne sert pas à grand chose pour expliquer leur formation et leur nature. Il en donne la preuve. — L'identité de races n'explique pas non plus la fusion des familles ou cités. Le plus souvent, ce sont, dit-il, des tribus hétérogènes qui se sont unies.

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Les villes saintes, dont Moscou est iiii exemplaire, survivant en pleine vie moderne, sont peut-être les plus anciennes de toutes \ Au moyen âge, on voit les villes ecclésiastiques, monastiques, précéder les villes seigneuriales et royales : cl 11 est probable que le même ordre de succession s'est observé dans raiiti(juité. I^es villes industiielles ou commerciales ont apparu les dernières. Entre autres caractères extérieurs qui les niellent en contraste avec les précédentes, notons que les villes d'industrie ou de commerce s'étendent dans des ]>laines. tandis que les villes militaires se dressent sin^ des liauteurs. Lenormand, dans la Crande-Grêce, a constaté, sur beaucouj) de points du littoral, le déplacement alternatif, séculaire, d'une même ville qui, suivant les temps de sécurité ou d'insécurité, de commerce ou de guerre, descendait sur le rivage ou remontait sur la colline voisine ^.

|| Il ne faut pas confondre non plus les villes formées peu à peu, par évolution lente, et les villes nées brus- ([uement, ex abrupto. On les distingue sans peine, rien qu'à jeter un coup d'œil sur leur plan. On trouve un air de courbes vivantes aux irrégularités gracieuses des premières, a leur pittoresque urbain qui, adouci plus tard et comme liumanisé par des nivellements et des alignements, par des haiissniani salions successives, ji/en

1. Et les plus prospères souvent. Pour n'en citer qu'un exemple, les cinq villes saintes du Mézab, bien avant dans le sud africain, « ont été bàlies, dit Masqueray, au xii*^ siècle (précisénrient à 1 épo(£uc de nos bastides, lieux d'asile aussi et noyau de repeuplement) par des puritains (musulmans) persécutés, dont les pères et les ancêtres avaient fertilisé 1 Ouad-Rhiv. » 11 s y est joint des fugitifs accourus des régions voisines. « Tous ensemble ont creusé des puits, planté des palmiers, ouvert des marcliés... Leurs villes sont non seulement plus prospères, plus grandes que les villages de C^lieonia (de 1 Aurès) et des Kabyles, mais encore l orgiinisation en est plus complexe, et peu s en faut qu'elles ne ressemblent exactement aux nôtres. »

2. Le même phénomène a eu lieu en Afrique. D'après Masqueray, les villes du mont Aouràs, au sud de Constanline, auraient été formées pen-

1 invasion des barbares, avec les débris des cités antiques de la ^iumidie qui se seraient réfugiées alors au c(x^ur de ces liantes montagnes .

m:.s TUANSi orma r]o> s ni pol voiii

subsiste pas moins pour imprimer un caractère cstliélique mcme aux quartiers neufs d'une vieille ville. An contraire, les villes créées par génération S23ontanée se reconnaissent a leur tracé géométrique. Regardez Ir damier régulier et froid d'une ville américaine. Dans l'antiquité aussi, les villes grecques bâties par des colons, et, au moyen âge, les bastides, présentaient cette forme quadrangulaire, ces rues se coupant, rectilignes. à angles droits. Notons, en 23assant, que, lorsque les formes géométriques se rencontrent, par hasard, dans les œuvres de la vie, c'est dans les organismes inférieurs, rayonnés, diatomées ; â mesure qu'on s'élève, la dyssymétrie augmente et la sinuosité. Mais, dans les œuvres sociales, il y a une tendance a la régularité, à la symétrie, qui croît avec la civilisation, malgré l'obstacle qu'elle rencontre dons la nature des choses, éprise de libre diversité.

D'ailleurs, quel que soit leur type, et que leur formalion ait été lente ou brusque, les villes sont toujours dues à l'initiative d'un ou de quelques individus qui, ayant eu l'idée d'utiliser les avantages spéciaux de leur emplacement, ont attiré là des familles de colons, des corporations, ou fixé là des hordes, des bandes guerl ières et nomades * .

Toutes les fois que nous pouvons remonter à l'ori-

1. Ce principe que l individuel est la source première du général a beau être d'une vérité palpable, il contrarie si fort cette idolâtrie naturelle du langage d'où procèdent toutes les métaphysiques nébuleuses, qu il a été souvent contredit avec obstination. L explication des choses par des termes abstraits, par des entités, qui sont des généralités, n'est, au fond, que le renversement de ce principe. Je lis dans Masqueray que les historiens arabes, lorsqu'ils cherchent à se faire une conception générale de riiumanité, conçoivent (c le monde barbare comme une masse homogène (tout à fait le rêve de Spencer) subdivisée en nations, peuplades, tribus, familles, de sorte que, dans leur système, la nation engendre la j^euplade, la peuplade la tribu, et ainsi de suite jusqu'à l individu qui se trouve être la fin, non le début, de la société . . r> Ces sociologues musulmans ont été, on le voit, les précinseurs de beaucoup des nôtres.

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giiie d'une ville antique ou moderne, de n'importe quelle partie du monde, nous découvrons qu'elle a été non pas Tœuvre inq>ersonnelle et anonyme d'une foule, mais l'oeuvre d'un homme. Fustel de Coidanges a retrouvé, sous des broderies légendaires, la réalité indéniîible des fondateurs i[\ir les cités antiques se vantent toutes d'avoir eues pour pères. Les cités africaines aussi ont un fondateur, un héros éponyme, mais le plus souvent oublié \ Pas toujours cependant. Les Aoulad Abdi se pivtendent tous des descendants d'un romain qu'ils désignent sous le nom de Bourk ce et doivent peut-être leur cohésion, dit Mas([ueray, à cette anticpie parenté. » Partout, dans les cimetières arabes, s'élèvent haut les lombes des marabouts protecteurs de la cité.

Non seulement les archéologues ont cessé de regarder comme fabuleux le récit que nous fait Plutarque, dans

• sa ^ (le Ronuilus, des rites religieux accomplis par

• son héros lors de la fondation de Rome, mais encore il |)araît, d'après certaines découvertes contemporaines, qu'on retrouve dès 1 âge du bronze ces rites tradition-

I nels. Il s'agit du tracé solennel, par Taugure, des ([uatre lignes a angle droit ([ui formaient l'enceinte, et (Ui creusement d'un fossé a l'entour. a Or, dit M. Gef- Iroy, ces traits primordiaux, qui ont présidé aux premiers commencements de la ville Eternelle et probablement à ceux des petits Etats de l'Italie centrale qui l'avaient précédée, ces traits dont plusieurs ont subsisté a travers les temps historiques, par exemple dans le mode d'établissement des coh^nies romaines et du camp romain"^, les antiquaires italiens croient pouvoir

1 . On a elle la Kabylic comme la population la plus démocratique, la plus cgalitaire. Cependant nulle part le rôle des <*ra/ids chefs n'est plus apparent ; et, pour mettre en mouvement ces cités closes, pour entraîner ces masses, il faut, là comme ailleurs, un conducteur, un séducteur ' d Hommes. Il n'est ni foule sans meneur, ni parti sans chef, ni ville sans fondateur.

C'est à 1 imitation des casUa slaUva romains, d'après Flach, que

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les reconnaître mainlenanl jusque dans les terramarcs de 1 âge du bronze. Les terrainares, fréquents dans ritalie du Nord-Est, sont des lieuv d'habitation iminaiiu^ primitive, construits en terre ferme sur un plancli< r factice que soutiennent des pilotis, à Texemple et sans doute à la suite des cités lacustres... La forme des teiramares est presque toujours quadrilatérale, il y a nu fossé extérieur. » D'autre part, les fouilles faites dans les nécropoles de TEtrurie ont abouti à cette remarqnc^ importante c( que des ressemblances incontestables raltaclient la civilisation de cette période (de la pbfs ancienne période étrusque) à celle des terramares. Le j île est le môme : T incinération ; les formes des vases y sont pareilles, pailicidièrement celles des ossuaires; il y a certaines particularités caractéristiques qui sont communes dans la fabrication de ces objets d'usaue familier, agrafes, épingles à cheveux. ))

M. Small, savant américain S nous apprend com- ' ment se forme une ville en Amérique. Il nous montre d'abord le pionnier arrivant dans une vaste prairie, au bord d'une rivière (il s'agit de fonder une ville du tyj)C économique) avec sa femme, son chien, sa vache, son chariot à bœufs, des poules et un Coq. D'autres familles arrivent. Peu à t^^" village, et le village devient ville. Mais de quelle manière devient-il vill( ? Il faut, pour cela, une conception individuelle, un dessein, un plan, a Des pionniers estiment que ce licMi convient a la création d'une ville, forment une sociclc^. i dans laquelle eii(i (*nt plusiiMu s fermiers et qui obtieni ï

les l^astides du moyen âge ont été construites, a l^e plan était traditionnel : line enceinte carrée ou rectangulaire, llanquée de tours, percée de quahc portes orientées et communiquant par des rues qui se coupaient à angles droit )).

1. M. Levasseur a rendu compte de son livre dans la lîei^ue de sociologie, d'octobre 1895.

2. Gela ne rappelle- t-il pas la corporation du moyen âge, la confrérie principale, qui Tait la corujuunc jurée ?

la cession d'une section carrée d\i\\ niille de coUV, et acliète une bande comj^lenienlaire de terrain qui rend la future ville riveraine du cours d'eau. La corporation trace le plan des rues se coupant à angle droit, attril)U(^ un certain nombre de lots aux membres de la société i comme parts de fondateur, en donne en outre giatuîfement quelques-uns pour attirer des hôteliers, des I manufacturicM s » Puis viennent les grands travaux dédilite : égouts, aqueducs, etc. D'après la nature (lillerente des populations, l'ordre dans lequel se suivent les travaux publics difleie beaucoup. Ici c'est le leni|)le, c[ui est le premier edilice, ailleurs c'est l'hôtel ou la banque ou la gare. Le dernier est-ce l'hôpital!^ Parfois c'est le théâtre.

Les déclassés, les aventuriers de toutes sortes, abondent dans le berceau d'une ville américaine. Et il en a I été (l(^ même dans les bastides du moyen âge. Mais, \L de Rouzicrs nous le dit, les vraies forces vives, il I faut les chercher dans les familles de 12 enfants, dans j ces ménages honnêtes, qui s'y établissent aussitôt. (( 11 I y li. dans quehpies J^]tats de l'ouest, des régions entie- \ rcînent peuplées de familles de même nationalité et liées I les unes aux autres par des attaches plus ou moins j fortes. )) Voilà le noyau familial, vraiment fécond, des j formations urbaines, en Amérique ou ailleurs, et c'est j ce qui permet aux autres éléments, aux repris de jusj ti(^e même, de concourir à leur prospérité. On nous cite un essaim de Ménonites, établis près de Milsboro, ' dans le Kansas. Ces Ménonites, Allemands d'origine, se refusent, par principe l eligicux, au service militaii e. Au nombre de 4,000 agriculteurs ils ont émigré aux lùats-Unis, comme jadis les Puritains d'Ecosse.

1. Se rappeler la forme carrée des villes de refuge au moyen âge, des terramares, etc.

2. Se rappeler les privilèges, les franchises promises à ceux qui viendraient bâtir dans les K'illes francités ou les ailles neuves ou les saul- ^'etés du moyen âge.

QA T.KS TRANSFORMATIONS DU POUVOIR j

Mais ces groupes de familles ne partiraient jamais si quelque individu plus entreprenant que les autres no les entraînait par son exemple. Et cet individu plus entreprenant se retrouve toujours, dans tous les cas — car le cas de colonisation en masse, par groupes de familles, est exceptionnel. (( C'est sous la pression exercée par des hommes riches et puissants, dit le !^ sagace ohservateur déjà cité, que les territoires nouvellement ouverts sont enlevés aux Réserves indiennes )>^t M. de Rouziers cite le nom et raconte l'histoire de ruim h de ces (( colons éminents », de ces fondateurs de nou-J r velles colonies. Les Réserves indiennes sont de no»i< jours successivement empiétées, de la même manier^ 1^^ que l'ont été les grandes forets, les Réserves de bête^ ^ fauves, dans la haute antiquité et au moyen âge, ou ii comme, sous l'Empire romain, l'était le désert afi icaini a par les colonies militaires. Un moine aventureux, hé-^ v roïque, au moyen âge, fondait un monastère, ovule initial et fécondé d'une ville, au milieu d'un marécage. Quand ces hommes d'une volonté tenace, indomp-4 p table, ont ouvert la voie, les hommes ordinaires n suivent. ê

Ce n'est pas seulement au début, c'est à chaque pas ip en avant d'une ville, qu'une initiative industrielle esti indispensable. c( Une condition est nécessaire, dit-i M. de Rouziers que nous ne saurions trop citer ici, | i c'est un leader*: il faut que, parmi tous ces hon^mes, il? tr s'en trouve au moins un capable de conduire le mou-;i tt vement... Quand cet homme fait défaut, il n'y a jamais:^ |j de boom sérieux et durable. » Ce ne sont donc pas les^: | conditions géographiques qui expliquent, avant tout, ;^ ^ l'essor de certaines villes. U' émulation est extraordi-ï li naire entre toutes ces villes américaines. Il n'y a pas un village nouvellement fondé qui ne rêve aux destinées de Chicago. Entre les mieux situés, le hasard du génie humain décide. N'est-il pas vraisemblable que, dans le § ^\

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très haut passe égyptien, il en a été des premiers villages pré-pharaoniques eomnie de ces villages du Nouveau- Monde ?

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Nous devons insister sur la composition familiale ou corporative des agglomérations m haines. Elle a été contestée et donne lieu a des ohjections spécieuses. Dans les villes récentes et civilisées, il est vrai, cela nous paraît tout naturel que diverses familles s'unissent et se soumettent à la même autorité. Mais, dans les temps et les t^ays barbares, la chose est ardue. La difficulté (*st de comprendre comment deux ou j)lusieurs familles ont pu, à l époque où la vie familiale est dans toute sa force, se fusionner. Et la dilTiculté ap|)araîtra très grande si Ton songe à ce qu'avait d'abrupt le rempart de préjugés, d'orgueil collectif, où se retranchait chaque groupe domestique. Comment ce rempart a-t-il pu être ébréché:^ Il n'a pu Têtre que par la sympathie imitativc qui rend l'homme sociable et sans laquelle la famille elle-même ne serait jias, et d'abord par Téclat de quelque individu exceptionnel qui a attiré sur lui Faltentioii. l'admiration non seulement de son grouj^e mais d'autres groupes. Alors ces groupes peuvent tendre à se rapprocher et à s'ouvrir discrètement les uns aux autres, et il y a des signes auxquels on reconnaît que celte demi-fusion s'accomplit.

D après Lyall, quand deux Hindous étrangers l'un à l'autre ont mangé ensemble et qu'ils acquièrent la permission de se marier ensemble, eux ou leurs enfants, ils ont fondé une nouvelle caste. A ces deux signes extérieurs de la formation d'un nouveau groupe social, il en faut ajouter un troisième, qui est indiqué par Masqueray à propos des Arabes. Après que deux familles arabes ont échangé de bons procédés, pratiqué l'hospita-

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lilc réciproque, marie leurs eiii'aiils, elles eommeiicenl|| à se fédérer ; mais le sceau n'est mis à leur union qu'»^ partir du jour où elles enterrent leurs morts ensemble* Dès lors elles ne se sépareront plus. « Deux familles, d* cet auteur, se fusionnent ainsi, puis une troisième, pui une quatrième. Et, ainsi naît la cité chez nos Africain sédentaires, quelque nom qu'elle porte, Taddert clie les Kal)yles, Taqueletli dans TAurès, Arch chez le Béni-Mézal, Tireremt au Maroc. »

Gomment donc Masqueray peut-il dire, après cela que la cité arabe ne naît point de la famille!^ Il y a i un mal entendu. Il veut dire, cela est clair, que Vespr de cité est opposé à Tesprit de famille, à l'esprit d caste, en ce sens que T exclusivisme propre au group familial a été détruit par le groiqie urbain. Mais il es plutôt vrai de dire que cet exclusivisme s'est élargi Les remparts des familles ne se sont abaissés que pou la construction d"un rempart urbain commun à plusieur d'entre elles ; l'antipathie des diverses familles ne s'es dissoute que pour former l'antipathie des diverses cités Nous avons, nous, civilisés européens, poussé plu avant cette transformation. L'antipathie des cités a fai

1. Les Américains des États-Unis, ce peuple si remuant et si actif, qui ne saurait se fixer ni à un métier ni à une demeure, qui toujours change de campement et de profession, ne souffrent pas qu on déplace les tombeaux de leurs morts. Kt, dans des grandes villes dix fois plus aJfairéos que les nôtres, dans des capitales où on ne connaît pas de foyer stable, une tombe stable est si assurée aux morts qu on n'y désaffecte jamais les anciens cimetières. (Voir de Honziers, p. 489 et 490 à ce sujet.) ce En tVance, aucune de nos grandes villes ne présente Tactivité prodigieuse de jNew-\ork. Aucune n a cru pouvoir conserver dans son enceinte ses anciens cimetières : on a bati des casernes, des tliéatres ou des maisons de rapport sur des terrains qu ils occupaient, sans souci de la profanation que 1 on commettait ainsi. Et cependant, on loue emphatiquement le respect parisien des morts... Mais ce respect même est léger et passager, superficiel et peu durable, et il aflecte des allures théâtrales, comme tout ce qui est parisien. On enguirlande les tombes une fois l an — jusqu'à ce qu on les oublie et qu'on les laisse détruire. En cela la jeune Amérique s est montrée moins utilitaire et plus respectueuse que ses aînées. »

c< Chez eux ^les Américains), l'esprit de tradition s'allie très bien avec le culte du passé... »

place à ct'llo <los provinces, puis des États. Le champ de la haine, coniinc le champ de l'amour, a été ainsi 'élarirlssant mais s'amincissanl . VA la paix sociale, en sonnue. a gagne au change.

V ne considéralion semble venir à ra[)pui de l'idée de Mas(piera> : par la formation de la cité, dit-il, les liens de l'individu avec sa faniille sont rompus ou rclâchrs. et, au lieu d'être soHdaire de tous les siens et sans valeur propre, il acquiert ime personnalité relativenuMil libre, une responsabilité individuelle, (kda est certain, mais n'oublions pas que, si les liens de l'individu avec son groupe familial sont détendus, ils sont remplacés par des liens nouveaux avec son groupe urbain : et, en temps de guerre, il n'est pas moins assujetti à sa cité (ju'il ne l'était à sa famille. Et d'oii lui vient, si ce n'est de la famille, cette facilité d'obéissance, de discipline, de dévouement, que la cité emploie à ses fins.^ — Masqucray dit que l'explication vraie, universelle, des cités africaines, c'est, non pas la famille, mais la sympathie innée de l'homme pour l'honnne, de l'individu pour l'individu. Il oublie que, précisément, cette sympathie précieuse a été cultivée par la famille, et que. sans les développements qu'elle a reçus dans la famille, elle n'aurait pas manqué de se noyer dans un déluge de sang. — En somme, la cité n'est qu'une plus grande famille, et c'est pour cela qu'elle naît contraire à la famille puisqu'elle s'en nourrit et la copie en l'agrandissant. En eft'et, c'est sur le modèle de la l'amille (pi'cUe se constitue et qu'elle agit. Elle a sa hormn, son honneur collectif, comme la famille ; elle a son hospilahlé sacrée, inviolable, ses repas fraternels son

1. En KaliyHc existe un usage à rapproclier »les repas puMics do Sparte et d'autres villes. Avec le produit des amendes, la cité achMe un bu-uf ou des moutons et en partage la viande entre les maisons. Avoir mangé de CCS paris, cela engage, cela resserre la solidarité des copartagcants quasi communistes.

Tardiî. — Transf. du pouvoir. 7

culte des morts, comme la famille, et, comme elle, sa protection (anaya) accordée à tel ou tel voyageur. L'esprit de cite ressemble et s'oppose à resj)rit de caste, de même que plus tard l'esprit de nation, le 23atriotisme, né de l'esprit de cité élargi, resseml^lera ë| s'opposera a Fesprit de cité, l

M. Flach, résumant ses belles recherches sur léjS fondations urbaines au moyen âge, arrive à la memie conclusion : a C'est la famille élargie, par la parenté fictive ou la parenté spirituelle, qui a enfanté les éléments primordiaux de la commune Ç farci ou genealocjia, associations de voisinage, corporations, gildes, coiirréries) et fourni à la commune même son cadre essentiel. )) Les villes étant l'expression la plus intense de la sociabihté et de la sym23alhie humaine, l'élaboration domestique de la sympathie était leur préparation nécessaire : et cette origine familiale sert à comprend!* pourquoi, soit dans l'Amérique moderne, soit dans le monde antique ou au moyen âge, pelotonnées autoiar d'un temple ou d'un marché, d'un port ou d'un coW' vent, d'un chàteau-fort même, les villes ont toujours été fondées pour la défense ou le travail, rarement pou| le plaisir, jamais pour l'attaque. Quand les hommes sf sont rassend:>lés dans un but ciiminel d'agression et dé pillage, ils ont organisé des bandes, rempli des cavernesi, tout au plus construit un château-fort. Mais, quand c| chateau-fort est devenu le camr d'une ville par le groi* pemeiit des maisons peureuses autour de lui, c'est sâ. protection contre les ennemis qu'oii a recherchée, notf^ son aide pour attaquer les voisins. Il n'en est pas moins vrai que toutes les villes finissent par se militariser et quelquefois deviennent agressives. Mais leur principe vital est essentiellement pacifique.

Il l'est alors même qu'il s'agit d'une colonie milit taire, comme il y en a eu tant sous TEmpire romain. Ici, c est la légion qui a joué souvent le rôle de la fa-

'i mille initiale ( I pour ainsi dire ovulaiie. a Dans la Germanie romaine, les premières cites qui s'élevèrent sur la rive gauche du Rhin nacpiirent autour des camps militaires construits par les légions. Telle lut l'origine ^ de Colonid \(/rij)j)i/ia (Cologne), d Ulpia Noviomagus (jNimègue), de Mogotitiacum (Mayence). Il en fut de même sur la frontière du Bas-Danube, dans la Mœsie- ] Inférieure ou Scythie (par exemple Iglitza) » \ Les i Romains, depuis Auguste, ont souvent fonde aussi des ^ colonies de vétérans, de soldats licenciés. Seulement, f tantôt, sous Auguste et ses premiers successeurs, on r envoyait une légion tout entière de vétérans, avec son

* corps d olïîciers, ses tribuns et ses centurions, avec son organisation militaire, pour servir de noyau à la cité

I qu'on voulait fonder et (pii se complétait bientôt par rariluence de familles indigènes: tantôt, et Tacite dé- I plore cpiehpie part ce cliangement, cpii s'est produit de . son temps, on groupait ensemble, artificiellement, des vétérans isolés, pris dans des légions diverses, pour les ' envoyer coloniser. « Ignoti in ter se, diversis manipu- « lis, sine rectore, sine (ijfec/lfjas ma fuis, Jiumeriis niarjis \ rjuàni colonia. » Tacite a grandement raison, en un sens, de se lamenter sur cette substitution d'un groupe factice, sans unité de tete et de cœur, à une vraie corporation ou confrérie militaire : celle-ci, du temps d'Auguste, jouait précisément, parmi les familles d in-

* digènes accourus, le rôle joué au moyen âge par la cojporation dominante qui parvenait à s'imposer aux

/ aiiires et a constituer la commune jurée. Cependant, ! M. Toutain a aussi raison de remarquer que, grâce a ' sa moindre cohésion, le groupe des vétérans liétéro- I gènes rassemblés du temps de Tacite pour coloniser, avait l'avantage de se fondre ])lus aisément avec la po- 1 pulation autochtone. Dans les deux cas, d'ailleurs.

1. Toutain, J^ssai sur I hisloire de la colonisation romaine.

nous voyons la vie municipale se produire comme 1§ i fermentation cFune pâte soulevée par un levain. La pâte, ce sont les familles du j^ays : le levain, ce sont les vétérans et leur chef.

Il ne suffît pas de dire qu'une ville est née d'un rassemblement de familles, ou de dérivés de la famille, entraînés par une initiative individuelle. Car pourquoi cette initiative a-t-elle été suscitée ici plutôt qu'ail^ leurs .3 Et pourquoi ces familles ont-elles composé en sf rassemblant une ville de tel type et non de tel autre| Ici il faut faire intervenir, comme conditions fond^^ mentales, la manière d'être des campagnes environ* nantes, leur état industriel, religieux, moral, social eit; un mot, état produit lui-même, il est vrai, par d'autres initiatives individuelles imitées, mais anciennes, quir (suscitées elles aussi par d'autres plus anciennes en^ core, et ainsi de suite), ont fait l'industrie, les connaissances, les mcjtairs, les particularités locales et les singularités liistoriques d'une région. Il y a un lien étroit entre la nature des populations rurales et la nature de la ville qui se fonde au milieu d'elles. Campagucs et villes se sont mutuellement nécessaires et se complet, tent. M. de Rouziers explique très bien la naissance efe le progrès des ce villes de viande », dont la plus lloris^ saute est Chicago actuellement (jadis Giucinnati), là où elles ont apparu. Le développement de l'élevage des porcs et des bœufs dans les régions de l'Ouest, de porcs et de bœufs destinés à la consommation de l'Esti; faisait désirer, dans la zone intermédiaire entre l'Est et rOuest, un lieu de grand marché permanent, qui ne pouvait être qu'une ville. C'est ainsi qu'au milieu de steppes ou de déserts traversés par des tribus nomades

el ronimorçanlos, il fauf aussi, — (juancl la période a^^rieole a donné l'idée de la vie urbaine, — des villes spoc ialemcnt affectées au repos des caravanes, à leur apj>rovisionnement , à leurs échanges. Cette explicalion pont être étendue à toutes les villes du type commercial. Partout où il existe dans une région une culture spéciale, une industrie spéciale, le besoin s'y fait sentir d'une ville spéciale pour la fixation des prix et la commodllé des transactions : ici d'une ville de viande, ailleurs d'une ville de blé (Minnéapolis), ou d'une ville de vin (Bordeaux), ou d'une ville de soie (Lyon), etc. Si la nécessité dont il s'agit est plus rapidement et plus inrailliblement sentie en Amérique que jadis dans notre Eui ope, c'est parce tpi'il y existe, grâce à l'invention des chemins de fer et des télégraphes, des moyens de communication plus faciles. S'il y avait eu au xni" siècle des voies ferrées, combien de villes y auraient prospéré qui n'ont pas pris naissance î

( )r, pourquoi l'élevage du porc et du bœuf s'est-d pandu dans l'Ouest américain? D'abord, parce que CCS animaux y ont été importés et acclimatés par l initialivc de colons entreprenants: puis parce que d'autres colons, trouvant ce mode d'exploitation des ressources du sol plus avanlagcuv (jue les autres modes à leur portée, les ont imités. Mais pourquoi n'avaient-ils à choisir qu'entre ces divers modes .î> Cela dépendait de l'état de l'agriculture, qui tenait à la nature des découvertes ou des inventions déjà faites et connues. Que telle ou telle culture, par suite d'inventions agricoles vulgaires, devienne ou paraisse plus avantageuse que celle utilisation pastorale du sol, el l élevagc sera rcinplacé par elle. C'est certainement à des initiations individuelles aussi qu'U iaut attribuer l'importation de la fabrication des soieries dans le Lyonnais, de la fabrication des cotons à Manchester.

Les villes du type miUtaire, ou reUgieux, ou artis-

( rc

102 LES TRA>SFORMATIO\S nU POUVOIR

tique, s'expliquent de la même manière, au fond, et avec pluf^ crevidence encore. C'est le caprice de tel moine d'Occident, c'est l'état de son ame, mystiquement éprise des bois ou des rochers, des vallées ou des monts, qui a décidé de la fondation et de remplacement d'un monastère, centre de cristallisation d'une ville chrétienne. La ^ renommée d'un pèlerinage, d'ime grotte d'ermite, rendue fameuse par un miracle, phénomène individuel s'il en fut, a de tout temps suili à susciter des villes saintes ou à sanctifier les localités les plus profanes. Tel seigneur féodal est allé percher son i donjon sur ce plateau rocheux, où bientôt une vdle se | formera, parce que, de son temps, l'état de Fartillerie i rendait ce lieu presque inexpugnable. Un siècle ou deux plus tard, il se fût bien gardé de se planter la et eût préféré un tout autre site, à cause des inventions qui t ont renouvelé l' armement et transformé la balistique. Il est à peine besoin d'indiquer qu'une ville dévie

un foyer d'art à raison des génies esthétiques qui y ont lleuri et qui lui ont laissé leur couleur. ^

En somme, une ville n'a pas qu'un fondateur, elle en a des milliers. Son fondateur apparent, et aussi l)ieM chacun de ses transformateurs successifs, n'est venu là, comme toutes les familles et les individus qui l'ont suivi, que pour mettre a profit les ressources oiTertes par de nombreux inventeurs obscurs ou célèbres, sans lesquels la cité ne serait pas ou ne serait pas ce qu elle est. 11 faut toujours en revenir à cette cause profonde : le fonctionnement de l'invention et de l'imitation, la propagation iniitative d'initiatives.

Il est surtout une nature ou une a oie spéciale d'inii**

1. Flach nous apprend qvie Sens, en 1308, émerveille les contem* porains par sa prospérité ce grâce à la foule des pèlerins qui y accourt, à la nouvelle qu on vient d y découvrir des reliques extraordinaires, la verge de Moïse entre autres. »

latioîi qui joue un giaïul rolo dans la loimation ou la transformation des villes, et dont nous n'avons encore rien dit. Les villes ont un peucliant jirononcé à so ef>|)ier les unes les autres ou plulot a copier Tune ( d'entre elles. Le premier sentiment collectif qui se déi veloppe dans une ville naissante, dès que les maisons : commencent à s'y aligner le long d'une rue uuique à ba|)lisée fjramVrue (car à peu près toutes débutent 7 ainsi, quand elles naissent |)(mi à peu), c'est ramourpropre et Temulation. 11 n'est pas de si petite ville américaine (pu' \\c licMuie a honneur d'avoir un eclai- ! rage él(^clri(pie et d(^s trnmways, alors même que leur inulilile est manifeste — Avoir toutes les villes de rEnq)ire romain, même les j>lus éloignées de Rome, même les plus étrangères nationalement au génie de Home, par exemple les cités africaines, se peupler d'arcs-de-ti iom])he. de thermes, d'am])hithéatres, d'exèdres. de basiliques, de monuments de tout genre en loiil semblables, au degré près, a ceux de la ville Eternrllo, on pourrait croire que cette romanisation splendidement monotone de Tunivers a été imposée par les mnîires du monde. Mais non ; dans son livre sur les Cités romaines de Tunisie (1896), \L Toiitain démontre que l;i plupart de ces grandes constructions ont été édifiées par les municipalités elles-mêmes ou par des associations privées. Il y a eu là imitation spontanée, tout au plus suggérée, mais nullement obligatoire et co/itrain/e. Tel a été le prestige de la ville impériale.

1. M. (Je Rouziers cite une petite ville nommée Giithrie, où l'on allume consciencieusement chaque soir 5 on 6 feux électriques pour éclairer lin espace vide au sommet d un coteau, mais bien en vue. — Sous cette vanité, il est vrai, il y a un calcul, et cet étalage est une réclame qui, donnant à une bourgade l'apparence d'une \ille en progrès, tend à faire monter le prix des terrains. De tout temps, la vanité a été cupide ou la cupidité vaniteuse. Au moyen âge, les soigneurs qui faisaient annoncer à son de trompe la fondation prochaine d une bastide sur leurs terres ne ^^ongeaient-ils pas à voir s'élever, sinon le prix de leurs terres environnantes, du moins celui de leurs produits agricoles ?

Il y a à clislinguer, cliez les villes, le désir d'en imî^ ter d'autres et le désir d'en être imitées. Ce dernier désir, qui est la forme active du premier, est, au lbnd|^ l'inspiration principale de ces entreprises de colonisation qui, depuis la plus haute antiquité, se sont multipliées à certaines époques. Il n'est pas une cité grecque un peu ancienne qui n'ait essaimé en Grande-Grèce,^ en Asie-Mineure, en Sicile, des images vivantes d'elle^ même et agrandies, où elle se rev oyait avec fierté. Toute . ^ ville prospère a toujours rêvé d'être métropole. Il y a ;r un peu de ce besoin de maternité urbaine, ou plutô% iî^ nationale, mais sous une forme très amplifiée, danj|el les colonisations des nations modernes. Il y aiuaiWnr peut-être lieu de ne pas confondre, avec les colonisai 3^ tions qui procèdent de ce mobile conscient ou incon-^ i scient, celles qui naissent d'une imitation plus passiAO,* du besoin de reproduire la mère-patrie ou la ville-mèi 0 et non, chez celle-ci, le désir d'être reproduite. Mais,' dans un cas, comme dans l'autre, il y a fièvre coloniale, sorte de rut social. Ce n'est pas seulement depuis la découverte de l'Amérique que l'Europe a connu celle maladie féconde. Le moyen âge n'y a pas échappé. Seulement, c'était surtout de colonies à V intérieur qu'il s'agissait, quand, par exemple, après la Peste de 1346 ou la guerre de cent ans, il a fallu songera repeupler les territoires dévastés. Alors a commencé la série rayonnante des bastides, des villes symétriquement bâties sur un plan presque uniforme à par tir de la première, avec des privilèges calqués les uns sur les autres, et conviant les émigrants de toutes les villes, de toutes les campagnes, à venir y chercher refuge. La colonisation de ces petites Amériques-la ^, ou plutôt

1. a Le cas n'était pas rare, au mojen âge, de domaines entièrement ^ déserts et puis repeuplés par de nouveaux colons. » Exemples : A la fin;. du viiic siècle, la Septimanie ce que les guerres des Arabes avaient réduite en solitude, est repeuplée par des réfugiés espagnols. » Dans les siècles sui-

de ces petites îles océaniennes de TEurope, s'est opérée à la faveur de grands courants, intermittents et ficvn iix. comme celle du Nouveau-Monde.

Ces villes neuves ressemblaient étrangement aux anciennes, aux a illes-mères, d'oii elles sortaient et fj qu'ellc^s c(^piaieni . Mais elles s'en distinguaient aussi, ^ et précisément comme les Etats-Unis dilïerent de l'Angleterie. c'est-a-dire en accentuant Ijeaucoup plus fort les tendances naissantes et a demi-avortées dans leur pays d'origine. Ailles de refuge, villes relativement exoiriples de traditions ou de préjugés, elles devaieiit à cet allraiicliissement relatif leur prospérité matérielle souvent supéi ieure. Sans compter cpi'elles étaient for- 1 niées d'éléments plus audacieux et plus actifs. — La ' mode des villes neuves, des bourgs neufs, qui commence au xi^ siècle, est née, d'après M. Flacli, a l'imi- ' talion des bons elfets produits par Fimmunité ecclésiasli(jue, par la jirotection dont un monastère couvrait ! l'agglomération ui baine qui, spontanément, se formait I autour d'elle. La puissance protectrice d'un saint, du i tombeau et des reliques d'un saint, a paru d'abord - supérieure a celle d'un grand, d'un prince, d'un roi. La première confiance collective suflîsante pour grouper des masses d'hommes en une ville est née de ^ croyances religieuses. On appelle sauveté wn asile d'origine religieuse, bien que garanti plus tard par le pouvoir la'ûpie. Le territoire d'un sauveté était délimité et rendu ripparent par quatre croix, qui indiquaient oii s'étendait (( la paix de Dieu ». Imj^unité était assurée aux ci iminels \ Or, cette paix de Dieu a été imitée par la |)ai\ du roi » des sauvetés plus récentes, d'origine

Nauls, les dévastations des Normands dans le jNord, des Sarrazins au Midi, des Hongrois à l'Est, sont réparées de la même manière (Flacli).

1. N'est-ce pas là. au fond, ce qui a attiré tant d émigrants en Améri(jue ? Les États-Unis eux-mêmes, en dépit de tous les traités d'extradition, inexécutables, n'ont-ils pas été longtemps un véritable asile ?

LES TRANSFORMATION Dl POUVOIR

seigneuriale ou royale. De meuie que le terrain compris entre les quatre croix avait ete assimilé à unv église, il le fut dorénavant au palais du roi. C'est luw xn"" et xiii*" siècles que s'opéra cette laïcisation des ville ^ de refuge.

Nous venons de répondre, un peu longuement, a la cpiestion de Sîxvoir comment se forme ou se transfornu* une ville*. Nous pouvons être plus brefs dans nolic réponse a cette autie questi<^n : Comment une devient-elle ou naît-elle capitale?

Une ville est caj:)itale, d'abord, parce qu'elle est. en pays monarcliique, la résidence du monarque. La capitale de TEgypte ancienne a cliangé d'après les dé- [)lacements des Pliaraons. Le sort d'une ville est sonvent lié aux destinées d'une famille puissante qui l a choisie pour séjour : la prospérité des Habsbourg a fait celle de \ ienne : celle des IlohenzoUern, la supri'matie de Berlin : celle des ducs de l'île de France, lo succès de Paris. Si la dynastie des Bourbons avait persisté à habiter Versailles, sans nul esprit de retour a Paris, la vraie capitale politique de la France eût fini parêtre Versailles. — Il y a ainsi quelcpiefois, dans un Etal, plusieurs villes cpii se disputent la prépondérance . deux ou trois capitales, rune ancienne, Tautre nouvelle (La Ihiye et Amsterdam au commencement de ce siècle encore, Lyonetl^aris sous les Mérovingiens, etc. ) . de même qu'il y a dans certains pays mie ancienne ( I une nouvelle noblesse en rivalité. Madrid est devenn(^ capitale de T Espagne pour deux raisons ; parce que ii^^ événements historiques ont favorisé la primauté de la maison de Cas tille parmi les maisons régnantes des petits royaumes de la péninsule : et parce que Pbilippe II > a transporté le siège du gouvcrnemeni .

Avant lui, sous Charlos-QuinI , Tolède était capitale de toutes les Espagnes, après Tavoir été de la Gastille uleinent. Si la dynastie carolingienne avait dure, si 1 Empire de CharUMuagne ne se fût j)oint morcelé, Aixla-Chapelle eût jMi être la capitale de toute l'Europe occidentale.

Pour la formation d'une capitale aussi bien que d'une ville (pjclconque. et de même que pour la formation d'une aristocratie, il faut distinguer un procédé évolutif, j naturel, et un procédé brusque, artificiel. De même j qu il y a des noblc^sses créées par décret, il y a, nous le ' savons, des villes bâties sur plan, et aussi des capitales qui, comme l^yzance, montent sur le tronc du soir au l(Mi(lemain.

Même sans être la résidence d'une IVunille dynasti(pie, une ^ ille peut, par sa situation privilc'^giée comme port, < omme route commerciale, s'enrichir et se peupler à h I point qu'elle est regardée comme la capitale sor'tiic, sinon politique, d'un pays : telle est NcAV-York ji l'égard de \\ ashington. — Une > ille devient encore ( iq)ltale, soit par sa fécondité coloniale qui lui fait ime iiuréole de villes-filles la reconnaissant pour métropole, soit j)ai- la conquête de villes voisines, soit à la fois par l<'s deux voies, comme Rome.

Nous avons distingué la capitale politique de la capitale sociale dans certains cas. Cette dernière catégorie demande a être subdivisée: elle comprend: 1 des capitales religieuses, des villes saintes, La Mecque, Jérusalem, Moscou, qui corresjiondent aux nobh^sses religieuses, a la sainteté héréditaire des familles des marabouts: 2"" des capitales économiques, puissantes j)ar leur richesse, 1 yr, A^enise, équivalent des noblesses linancières : 3" enfin des capitales esthétiques, rectrices de Tart, du luxe et du goût, comme certaines noblesses finissantes. En sorte qu'il y a quatre types de capitales comme d'autres villes. ^ ^

If.

108 T.ES TRAINSFORMATIOINS nU POUVOIR ^

Mais, en gênerai, la capitale politique, autant vaut (lire militaire, tend a allirer à soi tous les prestiges. Elle suppose la centralisation du pouvoir et grandit a mesure c[ue celle-ci progresse. Plus un Etat est centralise, plus il est capilalisé, pour ainsi dire. Une capitale a raie, une capitale sans epitliète, est souvent le foyer dont la nation n'est que le rayonnement : ainsi Rome a fait l'Empire romain, Athènes l'Empire athénien, Carlliage l'Empire punique, Venise la repuhlique vénitienne Londres même, jusqu'à un certain point, 1 Angleterre D'autres fois ce foyer n'a été allumé qu'à la longue pari la convergence des rayons partis de tous les points du^ territoire. C'est le cas de Paris. Mais, une ibis née^ n'importe comment, une capitale est toujours l'ouvrière de la prospérité ou de la ruine d'un peujile. Et quand^ ce peuple est en déclin, elle continue souvent à prospc-t*^' rer et à hriller, comme Paris au cours de ce siècle, / comme Alexandrie sous les Ptolémées, comme Cons-| tantinople sous le Bas-Empire, comme Florence et Ve-^ nise pendant la décadence de leurs Etats Et, quand un peiq^le est mort, la capitale h^ phis souvent lui survit : Home a survécu à l'Empire romain, Athènes à la puissance athénienne, etc. — l^st-ce qu'une ca])ilale, tout en humant et absorhant les forces d'une nation, ne contribue pas, malgré tout, à la retenir sur le penchant de sa décadence, comme fait ini grand arbre pour lui terrain en pente, qu'il épuise et retient à la fois P

lleinarquons eniîn que. à toutes les époques, dans le groupe des peuples (|ul ont fojiné une même civilisation, dans le monde asiatlcpie, dans le monde grec, dans le monde romain avant même rachèvement de la conquête romaine, dans la chrétienté du moyen âge, dans l'islam de la conquête arabe, dans l'Emope moderne . il

1. ]\ ost-cc pas réclat grandissant do l^aris qui a dissiiniilo aux l'raiiçais de notre siècle, jusqu on 1870, la diminution f^raduolle do 1 inlluonrc de la France dans le monde ?

y a ou parmi la conslollation des villes-reines une étoile de première graiidem% une capitale des capitales : Baïjylone, Athènes, Rome, Bagdad, Gonstantinople, Paris.

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