‹ Les transformations du pouvoirChapitre 12 sur 91 · VI · texte numérisé non relu

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Mais Tere des capitales sora-t-elle sans fin ? Non, et, malgré raccroisseuient numérique de la ])opulalioii des villes en général, il y a loiiglenips que leur imporlance relative a commencé a décliuer. llevenons eu arrière. Au commencement de la j^ériode agricole, les villes, même déjà grandes, ont été d'abord bien pende cliose, poliliquement et même socialement, à côté des noblesses. Une ^ ille s'élevait, il est vrai, parmi des villages, comme une famille patricienne parmi des familles plébéiennes. Mais, tant que le groupe social le plus fortement organisé était le groupe domestique, la maisonnée, tant que le groupe villageois des maisonnées semblait quel(jue chose de factice et une pure entité, un nomJ)re plutôt qu'un être, que pouvait bien être la plus volumineuse de ces entités, une ville, si ce n'est une réalité bien faible encore ? Peu à peu, cependant, cette demi-réalité se piécise, s'accentue et atteint une organisation si puissaute que celle de la famille, qui s'amoindrit et se resserre, pâlit singulièrement \ Alors luit à tous les yeux, comme la réalité sociale par excellence, le groupe urbain ; et, sur divers points du globe, une ville, qui s appelle La \ille, éblouissante et retentissante, surgit : Memphis, Tlièbes, Babylone, ailleurs Mexico ou Tombouctou, — par-dessus tout Borne. Rome a réalisé l'apogée suprême du groupe urbain, son triomphe éclatant. A elle seule, elle paraissait avoir plus de réalité,

1. Les villes, néanmoins — ou plutôt par suite — se modèlent sur les familles qu elles remplacent. Elles adoptent des armoiries à leur image. Les corporations, à l'image des familles nobles aussi, avaient leurs blasons.

LES TRATNSIORMATJONS nU POUVOTU

de vie, d'impoi tance que 1 Empire romain. Et, de fail, n'était-il pas clair, encore une fois, que Rome avait fail I la romanité , que l'Etat romain tout entier n était que la multiplication variée de son image, que, sans elle, sans son visage augviste et déifie rayonnant au centre, tous ces innombrables reflets d'elle-même auraient perdu leur raison d'être? Son apothéose, chose toute nouvelle, était toute naturelle.

Eh bien, c'est pourtant Rome qui a le plus travailla a susciter le groupe social qui devait succéder au groupe urbain et le subordonner : la nation. Existait-îl, avant rEmj)îre romain, une nation sentie comme telle a j:>art de la cité qui en était l ame et le foyer Nulh* part. Mais l'Empire romain était si discipliné, et si homogène malgré sa grandeur, que le sentiment d'un(^ naiioîialitc commune a tous les sujets de Rome, et non pas seulement d'une concUoyenneté f^i\ tant que pourvus du droit de cité à Rome, prit naissance et se répandit. — Ainsi, en même temps que la Aie municipale attc ignait a Rome son plus haut faîte de gloire et d'éclal. elle inaugurait la vie nationale qui, en se dévelopani plus tard, devait la reléguer au second plan. Il ne faut pas, en eifet, s'imaginer que nos capitales moderne s soient a leurs Etats res^^ectifs ce que Rome était a l'Emj^ire romain. La France, pour le Français, subsisterait après que Paris aurait été détruit : de même la Prusse sans Berlin pour le Prussien, et l'Angleterre sans Londres ]:)our l'Anglais. L'esprit de patriotisnK . né du sentiment de la nation réelle et vivante, s'esl substitué a l'esprit de civisme urbain. Lue ville à t>r('sent, même capitale, est bien peu de chose à côtéd'unr nation, j'entends d'une nation véritable, auv racine historiques, France, Angleterre, Italie même, non Au triche-Hongrie .

Ce déclin relatif de l'importance et de la réalité du groupe urbain, malgré l'émigration des campagnes

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vers les villes, deviendra de plus en j)liis a|)|)MrenL Jus- I qu'ici 11 est masqué par ce fait (juc le pouvoir politique, tout eu passant, comme la realilc sociale, des villes aux ^ nations, est resté le plus souvent localisé dans une ville, I dans la capitale, de mcnie que jadis, en passant des i familles aux >illes. il était resté attaché à une ramillc ' dynasli(pie. Mais rimj)ortance que la capitale accpn'ei t par là est de nature toute nati(3nale et non principalement url)aine. Si, ce qui pourrait bien ai riAcr dans TavcMiir, il n'y avait plus de caj)itale politique unicjue et j)ermanente, ramoindrissement de la vie mbaine comparée à la vie nationale apparaîtrait avec évidence.

Donc, c'est entre la prépondérance du groupe familiai, clans, tribus, noblesses, et la prépondéiance du i^roupe national. Etats, que se place la prépondérance du groupe urbain, cités, capitales, l^a loi dW mj)lilication progressive, ou de Répétition anq^lillante et diversiliante, que nous retrouvons partout en sociologie, s'appli([ue manifestement ici au groupe social.

On entre dans une ville moderne d'à présent avec la plus grande facilité, on s'y incorpore même sans la moindre peine, à la condition d'être mi national. Tout Français, né n'importe où, peut, en résidant six mois à Toulon ou à Lille, devenir citoyen toulonnais ou lillois. Il n'y a plus, à vrai dire, de droit de cité , expression qui est une survivance. En revanche, il faut toujours leni' |)lir des formalités assez dilllciles pour être naturalisé Français, et n'entre pas dans la nationalité française qui veut. — Qu'est-ce que c'est, comme étie collectif, ([uc cet immense rassemblement hétéroclite de Normands, de Bretons, de Gascons, de Berrichons, d'étrangers quelcon([ues, qu'on appelle Paris P On y professe toutes les religions, on y pratique tous les genres de mœurs ou d'immoralités, tous les partis politiques s'y dé- [ploient à leur aise. Qu'est-ce que ces gens-là ont de commun et de propre à la fois, qui les réunisse et qui les

distingue du reste des Français, si ee n'est de voir ensemble passer certains grands enterrements, ou le collège du Bœuf gras, ou de voter, quand ils votent, pour les élections municipales P Combien nous sommes loin des citoyens d'Athènes confondus dans le culte de Pallas, assistant religieusement a la procession des Panathénées, navrés d'une douleur unanime si les liermrs des coins de rue ont été ébréchés, ou si le feu sacré de la cité s'est éteint par mégarde ? — Ce sentiment do sympathique et amoureuse solidarité qui unissait jadis, dans r antiquité, au moyen âge, les citoyens d'une même ville en dépit de leurs discussions fréquentes, perd de sa force et de sa profondeur à mesure que la cité s'étend au-delà de certaines limites. 11 n'est réelle ment vif, efïicace, qu'en deçà d'un certain chiffre d'habitants. Le malheur est que si, par cette extension prodigieuse des villes qui est la caractéristique de la vie moderne, le cœur collectif, pour ainsi dire, s'afTaiblil, l'amour-propre collectif continue à grandir : et l'on est d'autant plus fier d'être Parisien ou Berlinois que Paris ou Berlin est plus populeux. C'est donc l'orgueil, ( t non r amour, qui bénéficie du développement moderne des villes, et aussi des nations : car on est d'autaiit plus fier d'être Allemand, Russe, Anglais, que la jiopulution allemande, russe, anglaise, répandue sur le globe, est plus nombreuse et j^lus rapidement croissante. Ce serait un danger pour la Paix sociale, si Failaiblisscment des liens de sympathie entre compatriotes n'étnil une condition nécessaire de ratténuatioii des antipathii > entre étrangers.

Les noblesses, inconsciemment, ont travaillé à se rendre inutiles. Nées pour servir de château d'eau social, elles fonctionnent un certain temps, réjiandant autour d'elles la fécondité, souvent malsaine, de leurs exemj^les. et quand, par leur inégalité même, elles ont contribue* à égaliser, elles tendent à disparaître ou à se survivre

sons lorino ostlicliquo. En sora-t-il de même des villes, des capitales surtout? Est-ce que, aj^rès avoir rempli leur olTice de vulgarisation et d'égalisation démocratique, elles déclineront, perdront de leur puissance et de leur prestige et ne conserveront plus que leur beauté - ou leur charme de vie? La question mérite d'être exa- ' minée. Ile venons encore en arrière. Quand le cercle urbain s'est tracé autour des familles, le pater familias de ^ chacune d'elles a cessé d'être roi : la famille est restée ' famille mais elle a cessé d'être un petit Etat. Quand, au- " tour des cités, s'est tracé le grand cercle national, la ^ ville à son tour a cessé d'être un petit Etat, et les ma- ' gislrats municipaux ont dû abandonner aux chefs du groupe national le pouvoir politique^ Seulement, par- ' mi les familles fusionnées en cité, il en est d'ordinaire une prépondérante, dynastiqae, quia d'abord monopo- Ksé le pouvoir politique de la cité d'abord, de la nation ' ensuite. Et, parmi les cités fusionnées en une nation, il ^ en est une le ]ilus souvent en qui s'est localisé le pou- ^ voir politique de la nation. En général môme, et encore ' de nos jours, on a vu coexister ce monopole du pou- « voir dans une famille régnante et sa localisation dans ï une capitale. Or, quand une nation monarchique s'est ^ transformée en république, est-ce que, après avoir sup-

* primé le privilège dynastique, elle songe aussi à faire i disparaître le privilège municipal de sa capitale? Est-ce ^ que la France de 1792, après avoir décidé qu'il n'y aué rait plus de dynastie, que les dépositaires du pouvoir i!i seraient librement élus dans n'importe quelle famille

française, a décidé aussi qu'il n'y aurait plus de capitale, et que Paris deviendrait une ville française comme une

1. Le pouvoir politique est toujours le pouvoir suprême, celui qui

• l'égit le cercle social le plus étendu, dans lequel sont emboîtés des cercles , moindres, province, canton, ville, famille, qui, jadis pourvus du pouvoir

politique, en ont successivement été dépouillés à mesure que se traçait un ^ cercle supérieur à chacun d'eux.

ÏAHDE. — Transf\ du pouvoir, 8

autre, de même que la famille Capet était devenue une famille française comme une autre? Au contraire, le monopole politique de Paris s'est renforcé de la suppression du monopole politique enlevé aux Bourbons, el jamais Paris n'a autant régné sur la France que depuis que nulle famille royale ne règne plus sur la France el Paris. Or, doit-on voir là une inconséquence destinée ii être sentie et elTacée, ou n'est-ce pas plutôt une nécessite pratique de compensation instinctivement recherchée : En réalité, les Etats démocratiques, pour être vraimen|| d'accord avec leurs principes, devraient promener de ville en ville la tente nomade de leurs ministères. M cela ne se peut et la fixité locale du gouvernement s i pose d'autant plus qu'il grandit davantage. Toutefois|i de môme que les Etats qui ont conservé la forme mo^ narchique parce qu'ils ont jugé son maintien commode et rassurant, l'ont vidée d'à peu près tout son contenu de puissance et ne lui ont laissé qu'une valeur de. symbole vivant, encore utile, de même, les capitales maintenues commencent a voir leur absolutisme ébi an-, le, démoli chaque jour, par les progrès de la représen-i tation nationale, d'où résulte inévitablement une décentrahsation politique de fait, très supérieure dans la( France actuelle à la décentralisation apparente et del droit. Le Conseil municipal de Paris de nos jours, comparé à la commune de Paris de 1793, suffît à donner; l'idée de cette diminution de pouvoir.

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