‹ Les transformations du pouvoirChapitre 14 sur 91 · Voir notamment Lois sociales (Félix Alcan · texte numérisé non relu

Voir notamment Lois sociales (Félix Alcan

116 LES TUANSIOUM ATIOXS DU POUV(JlR ,^ j

existence sociale. Elle verrait dans la tendance de cette propagation à rayonner indéfiniment la cause de Tagraii-i dissement des marchés et des industries. L'opposition économique traiterait de la concurrence, de ses causes et de ses elTe ts, et de sa transformation dans le sens d'une amplification grandissante. Et T adaptation économique embrasserait Tinvention, récliange, Fassociatioi^k présentées comme les trois grands procédés connus (^)^ riiarmonisation des travaux sur une éclielle toujouMlpj plus vaste.

De mepie, la science du Pouvoir, la sociologie po| tique, devrait, pour être complète, envisager son obj^ sous ce triple rapport. Or, c'est surtout, et presque e clusivement, du premier que nous nous sommes occ pés jusqu'ici. Nous n'avons à peu près parlé que de qui a trait à la répétition politique. Nous avons vu p quelles propagations d'idées et de besoins, suscités p des initiatives fécondes, se produit, se reproduit, s'étea| le pouvoir ; que c'est, au fond, la cause de tous les déplacements et de toutes les transformations de Tautorité la raison pour laquelle l'autorité sociale et politiq passe, notamment, des noblesses aux capitales, devienî de rurale et de familiale qu'elle était, urbaine et natiaf nale, et s'impersoimalise en s'amplîfîant. Nous avon% il est vrai, touché à bien d'autres questions, et eflleuré en passant ce qui a trait à l'opposition et à l'adaptatioçi politiques. Mais il reste à traiter avec ^^lus d'étendue c deux grands côtés de notre sujet. Il convient même compléter d'abord, et ce sera l'objet de ce chapitre,^ ce qui a été dit sur le premier aspect, élémentaire fondamental, de la vie politique.

Insistons donc de nouveau sur le rôle que joue l'imi-

I \ HEPKTITION \MPIJIIANTK 117

tatioii dans la \ io polili(|uo'. Et, a ce pi opos, commençons par répondre a une objection, fondée sur un sim-

^ pie malenteudu, qui m'a été adressée par quelques sociologui s. J'ai dit que le caractère universel et permanent des actes et des faits sociaux quelconques (parler, prier, travailler, commander, peindre, sculpter, etc. — écouter, consommer un service, obéir, re^i^arder un tableau, une

' statue, etc.) était dViinpli([uer un rapport ou des rapports d'imitation, de se composer cractes ou de faits élémentaires qui, à Toi igine, ont été imités d'homme à homme. A cela on a opposé que beaucoup d'actes d'o-

' béissance et d'entraînement ont lieu par contrainte et non par suggestion de l'exemple, et que, en outre, (( si limitation est un phénomène social parce qu'elle est une forme de rinlluencc (suggestive), toute inlluence (toute suggestion) n'est pas initiative."^ » a Soutenir que 1 homme ne puisse iniluencer que par l'exemple les jugements, les décisions et les actes de son semblable, c'est vraiment pousser un peu loin l'analogie entre l'espèce humaine et les autres espèces biologiques. » Aussi

i n'ai-je pas dit cela, mais je prétends qu'il n'est pas une

- forme de l'inlluence suggestive ou même de la contrainte

- — si on laisse de côté la contrainte purement physique, « sans rien de social, — qui ne se compose et ne s'accom- ' pagne de rapports d'imitation. L'humanité, dans son ' passage préhistorique de Tétat de société animale à ^ l'étal de société humaine, a passé par degrés du com-

1. Dans sa Politiffue (cliap. m, p. 79 et suiv.), Bluntschli dépeint, sous le nom de \ esprit du temps, une puissance , mystérieuse suivant lui, et dont il parle en style de visionnaire didactique. Et il se trouve que cette puissance, qu il n appelle jamais de son Acritable nom, est tout simplement celle de V imitation-mode . Ce sont précisément les caractères et les effets de celle-ci qu'il attribue à i esprit du temps, sans les rattacher les uns aux autres ni à leur cause commune. Tout ce chapitre, lu au point de vue de U imitation , devient parfaitement clair en ce qu il a de ^rai, et ce qu il a de chimérique et de faux: apparaît non moins clairement.

2. C'est l'objection que m'adresse M. Edmond Goblot, dans sa Classi- >• ficalion des sciences , livre très creusé d'ailleurs (Paris, Félix Alcan).

mandement non verbal au commandement verbal.

Or, que j^^^^'^^t être un ordre donné, avant Tin- i vention de la parole, si ce n'est un exemple suggéré? Alors, le rapport de maître à sujet, comme dans les troupeaux de chevaux ou de bisons, a été celui de modèle à copie. Mais, en même temps qu'il copiait le maître, chaque sujet copiait les autres sujets ou se copiait soi-même par cette imitation de soi-même, physiolo^iquement organisée, qu'on appelle riiabitude^ Et le maître lui-même ne répétait-il pas, dans ses initiatives plus apparentes que réelles, toujours partielles, jamais complètes, ses actes habituels, empruntés imita tivement à ses parents et à ses prédécesseurs? Rien n'est changé quand la parole apparaît, si ce n'est que l'obéissance cesse alors peu à peu d'être une imitation du maître par le sujel% i mais elle continue a être, ou plutc)t elle devient de plus enplus, un acte imité des autres sujets, car on ne peut jamais commander qu'un acte déjà connu, un acte pratiqué j et répété maintes fois : on ne décrète pas le génie. D'aulie i part, le maître, en parlant, fait acte d'imitation au pr( - i mier chef ; rien de plus imita tif que la parole ; et en com- i mandant, il imite aussi, il emprunte à la tradition que l- i ques-unes des formes du commandement déjà en posses- i sion de la vertu irnpérative qui s'altache aux produits de j l'imita tion-coulume, ou bien il emprunte à l'étranger \ des formes nouvelles du commandement que le prestige de la mode est en train d'acclimater. En somme, le maître ne saurait qu'être imitateur en ordonnant, à moins d'être incompréhensible, et le sujet ne saurait être qu imitateur en obéissant, à moins d'hêtre génial et de faire ce qu'on ne lui commandait pas. De l'imitation procède

1. Retenons, en passant, une excellente définition que donne quelque^ part M. Goblot de 1 habitude : « La transformation de l'org-ane par la fonction. »

2. Encore y a-t-il ici des transitions significatives : la parole commune peut être accompagnée d'une gesticulation intense qui est l ébauche de i acte à accomplir.

1 \ UKl>KTlTION AMPLIFIANTE 119

l'obéissance. Un peuple qui ne serait pas né copiste ne serait pas gouvernable, alors même qu'il sentirait très fort le besoin d'être gouverne. Une nation composée d'hommes de génie, qui seraient (par hypothèse) géniaux sous tous les rapports, donnerait le spectacle de la plus complète anarchie. — C'est donc bien a tort qu on m'objecte les idées de M. Durkheim sur la contrainte sociale, idées que je n'adopte pas du reste, mais qui, lussent-elles vraies et démontrées, n'entameraient en rien ma définition du rapport social élémentaire.

Cette parenthèse lermée, ne revenons plus sur les innombrables éditions LVexemples à millions et milliards d'exemplaires que la vie politique postule, comme tout autre aspect de la vie sociale, considérée par son détail intime et individuel. Mais, considérant les faits de masse, indiquons le caractère imitatif des inlluences que les nations diirérenles ouïes différentes classes ou provinces d'une même nation exercent les unes sur les autres au point de vue de leurs institutions politiques. Quand on a constaté les simili Indes frappantes de ces institutions dans vme vaste région, — dans une région qui s'élargit à mesure que les communications sont plus faciles — il reste à les expliquer. A l'époque contemporaine, c'est aisé. Nous savons, a n'en pas douter, que, dans l'ère moderne, la seule oii l'histoire voit très clair, il y a toujoiu's eu en Europe un peuple à la mode, jouissant du pri vilège d'être imité, grâce au prestige du succès ou d'une civihsation jugée supérieure : l'Italie au xv^ siècle, au xvi^ siècle l'Espagne, à partir du xvn*^ la France, et plus tard l' Angleterre. L'idée de l'Etat moderne, administratif, laûpic, est née dans les petites principavités italiennes, et s'est reproduite, amplifiée, dans les grandes nations voisines. Si l'absolutisme monarchique sévit dans presque toute l'Europe sous Louis XIV, c'est à l'imitation du type français de gouvernement. Après 1(S15, le parlementarisme anglais, dès que la France l'a

1 '20 LES TRA>SFOUMA I IONS J)L l^OLV OlU

adopté, se répand partout, des deux côtés de rAtlaiiti- (jue, jusqu'en Turquie, jusqu'au Japon*.

Mais ce qui est évident pour l'ère moderne n'est pas moins vrai des âges plus anciens. Si le régime féodal règne au moyen âge, ce n'est pas que les conditions d'existence qui Font rendu viable Faient suscité partout a la fois ; c'est que, suscité quelque part, on ne sait au juste comment, il a rayonné de là. Dans le monde liellénique de l'antiquité, nous remarquons, entre les nombreuses cités qui constellent la mer Egée, les riveiges de F Asie et de FItalie, des ressemblances qui attestent soit qu'elles procèdent les unes des autres par colonisation, sorte de génération imita tive, soit aussi que des vents de mode ont soufllé sur elles à certaines époques où Sparte et Athènes tour à tour fascinaient les autres villes. Et, s'il en est ainsi, Finduction nous conduira à expliquer de la même manière un grand nombre do similitudes, d'ordre politic[ue ou autre, qui sont signa-Har lées par les voyageurs entre peuplades sauvages ou bar bares, souvent même séparées par de grandes distancesJ Quand ce ne sera pas par voie essaimage, de colonisa

1. Voir, notamment, Touvragc de M. Dareste sur les Constitutions modernes et celui de M. Seignobos, sur \ Histoire politique de l'Europe contcni poraine . La France, battue par 1 Angleterre en 1814, n'a rien de j)lus pressé cpie de 1 imiter politiquement. La charte de 1 8 ! s inspire du modèle anglais c< qui attirait alors particulièrement Tatten-V^ lion ». Et toutes les Constitutions qui ont suivi, k savoir celles « der"^ Pays-Bas (29 mars 1814), de la Norvège (4 novembre 1814), de lî Bavière (26 mai 1818), du grand-duché de Bade (22 août 1818), du^ Wurtemberg (25 septembre 18J9), les deux chartes portugaises des 23 sep-j tembre 1822 et 29 avril 1826 », sont faites à l imitation combinée de; r Angleterre et de la France. — La Révolution française de 1830 eut pour ellbt de propager dans les pays germaniques un mouvement constitutionnel — d'origine britannique et française à la fois. La Révolution de 18'i8 a eu aussi son grand contre-coup européen. On voit alors s'étendre une crise des plus alarmantes, provoquée ])ar l'attrait des deux innovations de 1848 : la République et le suffrage universel. Partout on s'agil»" sous 1 action de ces ferments français. Une réaction terrible elFaça en majeure partie TefTet de ces changements politiques, mais « l'exemple cl<' la réaction était encore venu de la France ». La Révolution de 1870 est la seule de nos Révolutions qui n'ait eu ce aucun contre-coup en Europe ».

arr

LA UKl»KTITK)N A M IM . 1 1 I A \ I i: J2 1

tion familiale pour ainsi dire, que ces analogies seront explicables, ce sera, en général, par voie d'emprunts unilaléraux ou réciprocpies. 11 est certain cependant que si Ton partage le préjugé pseudo-scientilique relatif au ( prétendu misonéisme universel des primitifs, cette der- I niere explication doit être repoussée à priori. Si nom- ( bieuses, donc, si étroites, si précises que soient les ressemblances entre les grammaires ou entre les dictionnaires de deux langues, entre les dogmes ou entre les ' riles de deux religions, entre deux institutions, entre deux arts, entre deux industries, nous devons, pour nous conformera ce préjugé, admettre que ces cboscs si semblables sont autocbtones, nées sur place, et écarter l'iiypolliese d'emprunts faits à Tun de ces peuples par les autres. — Mais, fort lieureusement, les faits observés piotestent contre cette liorreur des innovations et des importations étrangères, que Ton prête aux peuplades barbares ou sauvages. Tous les bons observateurs, à commencer par les missionnaires, qui ont mis a profit j Tamour des nouveautés chez ces peuples pour les con- ' vertir si facilement, ont noté rextréme avidité du nouveau et de Texo tique chez les femmes et les jeunes gens des tribus réputées les plus routinières. Elles sont obli- ' s, comme le remarque Le Play, de prendre des UK^sures contre 1 humeur novatrice delà jeimesse pour se retenir sur la pente dangereuse de trop rapides clianfroments. Mais on a beau faire, leur langue change avec nue extrême rapidité, et la langue est le miroir le plus fidèle de leur état social \

I. Voir hn lioyaume polyncsirn, par Sauvin (18î)o). I/auteur a ^ovapré on Polynésie, il raconte ce qii il y a vu de la modernisation si rapide des îles SandAvitch. Elle s'est opérée à la suite de la conquête de ces lies par le grand Kaniahamaha I, le Napoléon polynésien, contemporain du nôtre. Tout sauvage qu'il était, ce chef a ouvert son pays aux exemples étrangers, et, après lui, ç a été une invasion d'idées, d'institutions anglaises et américaines, françaises aussi, à la suite de la conversion des indigènes au christianisme. Le Japon ne s'est pas modernisé plus vite

122 TJtANSFOHMATIOS J)L POLVOIU

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait souvent, entre le institutions quelconques de deux nations, force analo gies remarc[ua}3les sans ([ue les unes aient ete le moin du monde imitées des autres \ Mais ces similitudes in ternationales elles-mêmes, qui sont à bon droit dite spontanées — et dont le nombre, d'ailleurs, se rédui d'autant plus qu'on y regarde de plus près — se pro duisent, dans chaque peuple séparément, par apph'ca tion des lois de l'invention d'abord, et ensuite des loi de l'imitation. Celles-ci n'ont pas besoin d'être impor tées pour être appliquées, car elles sont essentielles à la

ni plus complètonieiil que les îles liawaï. Le parlementarisme s'y est enraciné, et le christianisme prolestant, sous sa forme la plus froide et la plus nue, s'y est substitué aux plus poétiques superstitions des aïeux, sans parvenir cependant, heureusement, à faire disparaître les danses nationales, amoureuses et charmantes. Cependant, depuis des siècles, le Hawaien vivait attaché aux mêmes coutumes, et, surtout après le massacre de Gook, pouvait passer pour le plus bel écliantilloii de inisoné isine. La vérité est que, si le sauvage souvent uiinito que Lanli(/uc. ce n'est nullement par horreur du nouveau, mais parce qu il n'a jamais eu occasion de rencontrer une nouveauté qui, par la manière dont elle lui est présentée ou par la classe de f^ens qui la lui offrent, lui inspire une sympathie adniirativc*. Il faut^ pour que son très réel amour du nouveau se révèle, que le nouveau lui soit olfert par ses supérieurs liabituels, reconnus tels — par exemple Kahamaha \... — c< La caractéristique du Canaque, nous dit M. Sauvin, n'est pas, comme on pourrait le croire, la brutalité ; c'est, au contraire, sous une enveloppe barbare, un fort penchant pour le mystérieux, une remarquable douceur de voix, de gestes et de mouvements, une générosité sans ostentation, un grand désir de l inconnu, et une ajititude spéciale à s'assimiler la civilisation étrangère... » Kt tout ce que NL Sauvin avance là, il en donne la preuve abondante. — Le Canaque n'est pas du tout husiness-nian ; « il a souvent les vices du blanc, mais n est jamais égoïste, jamais intéressé. » Sa langue est « une douce musique ». D'ailleurs, ii se modernise au point de dépasser ses maîtres, a L'obligation et la gratuité (de l'instruction publique) étaient établies dans le Royaume à l'époque où la question était encore en France très discutée... » A llonolulu, la capitale, il y a 14 journaux, dont 4 quotidiens. . .

l. Dans mes Lois de l'Imitation^ tout un chapitre est consacré à l interprétation de ces similitudes non imitatives.

haliire humaine. — Par exemple, au Japon, comme dans noire Europe du moyen âge, comme dans d'autres pays, il y a eu une organisation féodale, et certainement il n'y a pas lieu de penser que la féodalité japonaise ait été suggérée par Texemple de la féodalité européenne. Mais, soit au Japon, soit en Europe ou ailleurs, la IV'odalité, quand les conditions qui la rendaient possible - ' sont trouvées réunies, s'est réalisée conformément a la loi de 1 imitation du supérieur par Tinférieur : après une conquête, le monarque conquérant cède des terres n ses c(3inpagnons d'armes devenus ses vassaux nioyeniiaiit certaines obligations militaires ; ceux-ci a leur tour, a son exemple, ont des vassaux, et ainsi de suite. ( ci échelonnement de fiefs et d'arriére-fieis est inéviliible dès que le roi a eu Tidée — bien simple invention j'i coup sur, s'offrant d'elle-même à l'esprit — de diviser \r pays conquis entre ses principaux ofïiciers à la charge le servir de nouveau a la guerre.

J'aurais pu choisir d'autres exemples comme celui de l'organisation et de révolution pénales comparées chez un grand noml)re de peuples. L'organisation et l'évoliilioii économiques feraient ressortir des rencontres encore plus frappantes et précises. Or, il n'est rien de j)lus essentiellement imitatif. Partout, chez les Incas ou l(*s Aztèques, comme en Grèce et dans tout l'ancien monde, une moiuiaie apparaît et se répand dès que l'assimilation iiiiitative des besoins et des produits a îil teint un certain niveau. Partout, en raison de la tendance des exemples à rayonner en tous sens, les mar- ( liés \ont s'étendant, et leur extension graduelle pro- Noque le passage à la petite à la grande industrie, en commençant par les industries de luxe. — Autre ( ven^ple. Nous voyons la lettre de change et les opéralions de banque usitées à Athènes dès une haute îMitiquité puis, après .une interruption de quelques siècles, nous voyons ces institutions reileurir à Venise

LES TRANSFORMATIONS Dl POLVOIR

et à Geiies. Y a-t-il eu suggestion imitative dans ce dernier cas? Ce n'est pas très probable. Dans beaucoup de sociétés, l'idée de la lettre de change ou du billet a ordre, l'idée de la bancpie, ont dû apparaître spontanément comme une nécessité logique dès que les éléments de ces inventions assez simples se sont rencontrés. Or ces éléments, à savoir la vente à crédit généralisée, récriture vulgarisée, et un marché commercial étendu au delà des limites de la tribu et de la cité, supposent le fonctionnement des lois de l imitation (et de la logique). Gela est évident pour la vente à crédit, car rien n'est plus alTaire d'imitation que la hausse ou la baisse de la confiance, et c'est en s'assimilant de plus en phis par l'échange des exemples que les hommes arrivent à se fier davantage les uns aux autres.

Ainsi, même les similitudes internationales, qui ne sont pas l'efTet direct de l'imitation, en procèdent indirectement. Et cela est vrai, spécialement, des similitudes d'ordre politique.

Mais l'assimilation imitative que requiert la vie politique n'est pas la même que l'assimilation imitative exigée par la vie économique, et il est à remarquer que la première est, en général, plus aisée à opérer que la seconde, qu'elle devance. Les besoins d'ordre économique, en fait d'ahmentation, de vêtements, d'abris, sont bien plus lents à se ^ répandre par contagion que

1. La refile n est peut-ctre pas sans cxce23tion. On peut se demander si les idées libérales an xviii^ siècle se sont propagées avec plus de rapidité que (je demande pardon du rapprochement) la culture de la pomme de terre. A coup sûr, elles ont fait moins de chemin, ont été moins loin, d un pas moins sûr et moins continu, moins sujet aux rétrogradations. On n'a pas assez admiré avec quelle continuité, malgré tout ce qu'on a dit sur la routine de nos paysans, s est généralisée, universalisée, cette culture féconde. Et cette remarque est appliquable à la plupart des pratiques agricoles. Elles sont, de toutes les actions humaines, celles qui se sont propagées le plus loin par l'action ininterrompue de l imitation de voisin à voisin. M. (iuiraud nous dit que 1 agriculture hellénique a subi lin-

LA UÉPKTITION AMPLIFIANTE 125

les croyances ou les passions relatives a des droits nouveaux, à Tacquisilion de nouveaux pouvoirs, de nouvelles garanties, de nouvelles libertés. Aussi la grande politique a-t-elle partout précède la grande industrie : en France, eu Espagne, en Angleterre, en Russie, en Allemagne. Les anciens n'ont jamais connu la grande industrie, ils ont souvent prati([ue la grande politique. — La grande industrie suppose la diilusion (les mêmes besoins de consommation, ou de production m ce qui a trait au bien-être individuel : la grande polilicpie suppose la dilVuslon des mêmes aspirations idéales, nolamment juridiques, relalivement à la prospérité collective. Peu a peu, d'abord très faible et très clairsemé, puis plus intense et plus répandu, puis très fort et très général, le désir d'ac([uérir certains droits grandit, se précise, se fortifie. Alors, en agissant sur ces aspirations communes qu'il emploie à ses lins, riiommc

nuence de la l^crse,.(lo l Égyptc, de Cartiiage, de lionie. Il on est ainsi de tous les peuples, même les plus renfermés en soi et les plus sédentaires, l.t il est remarquable que ce soit précisément parmi les couches les plus s<'(lentaires de la population, les plus attachées au sol, que s'opère avec le plus de succès le transport des exemples aux plus grandes distances, en dépit de tous les obstacles des frontières et des mœurs. Sur toute l étendue de 1 Egypte, partout 1 agriculture était pareille, partout les mêmes procédés d'ensemencement et d arrosage par la noria, tandis que, d'un dême à l'autre, c était d'autres dieux, d'autres cultes, d'autres mœurs, d autres langues même. — C'est que, si rivé qu'il soit à son coin de terre, l'agriculteur ne cesse de regarder autour de lui, dans son voisinage, même les terres de son ennemi, pour en comparer les récoltes aux siennes, les procédés de culture aux siens. Lentement, mais sûrement, de la sorte, à partir d'une initiative heureuse, marche et rayonne l imitation dont elle est l'objet. Et rien ne l'arrête, tandis que souvent la difïérence des langues ou des religions arrête Fémigration ou 1 immigration des idées, que la ditïérence des mœurs arrête la propagation d autres industries et de la plupart des arts et des littératures. — L'agriculture est bien propre à montrer le véritable rapport entre rimitation-mode et l imitation-cou tume, celle-ci procédant de celle-là et la consolidant. Ici, les deux se font voir plus fortes qu'ailleurs. En elTet, si rien ne se transmet plus fidèlement et plus sûrement de voisin à voisin que les exemples agricoles susceptibles d'être imités avec avantage, rien non plus ne se transmet avec une fidélité plus invariable de père en fils. Leur pérennité est aussi admirable que celle des racines linguistiques. Voyez l'usage de la vigne liée aux ormeaux en Italie.

d'Etat dispose d'une grande force, ce meunier peut laii e iourner une grande roue.

imitalivité politique, pour ainsi parler, étant de nature plus rapidement contagieuse, mais non aussi continue ni aussi tenace que Y imitativilé économique\ il ne faut pas s'étonnei' que les révolutions politiques remportent en éclat et en soudaineté sur les révolutions sociales, qui cependant ont plus de profondeur et do durée. Sociales ou politiques, du reste, elles sont des accès d'imitation exaspérée, jusque dans leurs nouveautés les plus radicales.

Il arrive souvent que, sous Fempire d'une crise d'orgueil, un homme se propose de faire quelque chose qui ne ressemble à rien, qui ne soit copié sur personne. Mais alors, outre qu'il est toujours copiste sans le savoir, il cherche a offrir un modèle nouveau a 1 imitation du monde. C'est ce qui est arrivé au peuple français au moment oii la Révolution a éclaté. Un orgueil immense s'est emparé de tous les français, et, quand on lit les écrits du temps, dit Tocqueville, (( parmi tous les projets de réforme qui viennent d'éclore, on n'en trouve presque aucun où l'on daigne imiter l'étranger. On ne veut rien imiter, ni rien faire qui ne soit nouveau. Il n'y avait pas un Français qui ne fût convaincu qu'on allait introduire dans le monde de nouveaux principes de gouvernement applicables à tous les peuples de la

1. La vie artistique suppose l'assimilation imitative des sensibilités, surtout visuelles et acoustiques. Aussi, les sensations étant moins contagieuses que les croyances et les désirs, les changements de goût esthétique se montrent fort lents, comparés aux changements des idées politiques, lu' imitât iKÛLé esthétique , en d'autres termes, est d'une assez grande lenteur ; les révolutions du goût public ont moins de brusquerie que les révolutions de gouvernement — même à notre époque.

l.A UK1»KTITI< )N \M PT.IFIANTE 127

h rrc el iloslinés Fi roiiouvoler la face des affaires linmailles. » On sait assez qnc ces nouveautés gouverne-

I mentales, quoique les plus vraiment neuves qu'un peuple ait jamais enfantées, consistaient en combinaisons et ajustements d'emprunts faits à la ]lépubli([ue

\ américaine, à TAngleterre, à Fanticpité classique, le tout amalgamé sous Tinspiration des idées de Rousseau

I qui lui-même a été copiste plus qu'il ne semble à première vue.

Taine me paraît s'être trompé en attribuant à l'exagération de l'esprit classique, à son culte de la symétrie et de la raison, la fermentation intellectuelle qui a suscité la Révolution, ou qui a le plus contribué à la provoquer. 11 fallait, avant tout, ]iour déraciner à ce point toutes les institutions du passé, que la vieille France en vînt à concevoir un mépris profond pour tous les exemples des aïeux, pour tout ce qu'elle chéri et vénéré jusque la. Mais comment une Iclle perversion du cœur national eut-elle été possible sans un engouement et un enthousiasme passionné, Mialadif, pour des exemples étrangers, qui, contraires à ceux des ancêtres, devaient entrer en lutte avec ( 'ux-ci ? En fait, de 1760 à la Révolution, a sévi chez nous une anglomanie enragée, épidéniique, dont rien ne peut nous donner aujourd'hui l'idée. Ou plutôt, c'est dès les premières années du xviii'' siècle que cette maladie nationale apparaît : mais alors elle n'atteignait, et avec une bénignité iiioffcnsive, salutaire même d'abord, que quel([ues esprits novateurs, tels que Voltaire, et s'attachait surtout aux idées philosophiques et scientifiques \ dont l'importation commença a faire pâlir, devant NcAvton et Locke, l'éclat de notre Descartes et de

1. On peut voir la un nouvel exemple à l'appui de la loi de l'imitation cih interiorihus ad exteviora . L'imitation de 1 Angleterre a commencé par le fond des idées et des sentiments ; elle s'est continuée par les institutions, les usages mondains, les vêlements...

l'?(S I.KS TRAINSFORMATIONS DU POUVOIR |

ses disciples. Plus tard, elle s'est généralisée, se ré])a ridant parmi les classes élevées et dirigeantes, et descendant jusqu'aux moindres usages de la A ie mondaine. On en vint au point de s'appeler sir et non monsieur . ( t d'afïecter les manières brusques des Anglais en opposi tion avec la courtoisie des manières françaises. Gett invasion britannique dans les cœurs et les esprits, dan les mœurs et les usages, eut pour effet de substitue peu à peu à l'esprit exclusivement classique dont nous avions vécu jusque-là un esprit nouveau, ou bien de faire tenter entre cet esprit nouveau et F esprit ancie des croisements hardis, dont Jean-Jacques Roussea ' fut le produit à la fois hybride et fécond \

Ce n'est donc pas au moment de la Révolution qu l'esprit classique est dans toute sa force, et ce n'est pa à son excès qu'il est permis d'imputer ce grand soulè vement, car, si la tradition classique eût continué à régner, ou à régner seule, et fût demeurée toute-puissante, elle eût contribué au contraire à consolider, par une sorte de solidarité inconsciente et profonde, toutes les autres formes de l'imitation ancestrale et nous eût préservés de la Révolution. Mais, triomphant sur tant de points importants, grâce à l'anglomanie, 1 imitationmode s'est déchaînée, a débordé sur tout et produit \o plus grand cyclone social qui se soit vu. Et par là je ne veux pas dire que l'influence anglaise se fasse sentir beaucoup dans les programmes révolutionnaires. Non, ceux-ci sont dictés par un tout autre esprit que l'esprit anglais, par l'esprit de chimère et d'utopie, classique seulement par la symétrie des formes. Mais, avant touL il fallait trouver la force destructive du passé français, et c'est à cela qu'a servi l'esprit de dénigrement du passe français, inspiré par l'anglomanie.

1. Voir à ce sujet Toiivrage de M. Texte sur J,-J, Rousseau et le cosmopolitisme littéraire.

I \ UKPKTITION AMPT.IFIANTE I29

C'est ainsi que, grâce à ranglomanie, les idées du « contrat social, si peu britannique pourtant, ont pu se

- répand le et sévir sur nous. Or, ces idées d'où la Uéf volulion procède, d'où procèdent-elles elles-mêmes .3 . Certe s, je ne veux pas contester l'originalité du grand

Genevois. Mais elle a consisté avant tout dans une , combinaison de copies partielles et inconscientes. Car

- cet orgueilleux qui se piquait de n'imiter personne a i beaucoup copié. Il s'est inspiré, sans s'en apercevoir,

I des constitutions suisses dont il est tout pénétré, et il les 5 a cond)inées, chose bien plus étrange, avec une inspi- * ration d'un tout autre genre que Sumner-Maine a fort bien signalée. Dans son f/ouvernr/nen/ populaire, il nous , montre que la conception du l*euple souverain , del'Elat . démocratique omnipotent, a été inspirée à Jean-Jacques . par le modèle qu'il avait sous les yeux, par le Uoi de France*. « Le despote souverain du conlrat social, la ^ communauté toute-puissante, est une image renversée du Hoi de France, investi précisément de l'autorité que i réclamaient pour lui ses flatteurs courtisans et ses légistes obséquieux mais que lui refusaient tous les esprits . élevés du pays. La démocratie omnipotente est le roi propriétaire de toutes les fortunes et de toutes les personnes )). Supposez que la conception du Peuple souverain, souverain absolu, eût été proclamée au moyen- . '^^^ P'ïr quelqu'un de ces frères prêcheurs qui ont été les commis-vovagcurs révolutionnaires de ces temps-là. . Est -ce qu'elle y aurait été accueillie ou seulement coiu-

i. Dans le même ouvrage, Sumner-Maine montre que le Président des Etats-Unis a été conçu, d'une part, sur le modèle du roi Georges HI d Angleterre, et, d'autre part, à l'exemple de 1 élection des Empeinuirs d'Allemagne, dont le dernier venait d être élu quand la (Constitution américaine a été faite. — Il est à remarquer que ce t}'pe américain du pouvoir, destiné à un si grand avenir démocratique, a été créé par des

aristocrates, comme le type anglais. D'ailleurs, toute la formation des

Etals-Unis, à partir des premiers Etats dont la Constitution a été plus ou nioins copiée par les suivants, vient à 1 appui des idées ci-dessns exposées.

Tardk. — Transf. du pouvoir, 9

prise ? C'eût été impossible, ear, a cette époque, il n'existait nul pouvoir humain supérieur a la Coutume, ' et ridée d'un homme jouissant du droit de faire la loi à son gré, de légiférer envers et contre la Coutume, le Droit ' romain ou le Droit Canon, ne pouvait venir à personne. " Cela eût paru monstrueux, quoiqu'on jugeât tout simr ^ pies des pouvoirs qui nous scandalisent, tels que le pouvoir personnel d'un suzerain sur son vassal ou d'un seigneur sur son serf. Il fallait donc, avant de pouvoir faire accepter la notion (V un pouvoir législatif illimité^ ^ qualifié souverain, et attribué a une assemblée ou à lâ î masse populaire, qu'il se fût réalisé quelque part, dans la personne d'un roi. z Ainsi, il n'est pas jusqu'aux procédés révolutiorii i ?i naires, qui par leur mode de formation et de développe- ^ ment, ne se conforment aux lois de l'imitation. Et par là ils sont un démenti à ce qu'il y a de chimérique dan» Ji l'esprit révolutionnaire. Sa chimère, c'est sa prétentioii trop fréquente d'établir partout à la fois dans un grandi il pays le type de perfection qu'il a rêvé. En admettant que ei ce type soit réalisable, — et il Test parfois, — il né ¥ peut l'être, d'après notre manière de voir, confirmée par l'histoire tout entière, que pav un ^^rocédé antipathique au parti de la Révolution, alors même qu'il s'exerce dans le sens de ses vœux. En effet, le procédé naturel pour établir l'égalité, par exemple, dans la me^ ^ sure où elle est possible et désirable, c'est celui qui lu consiste dans la formation d'un 2^c^lit groupe, isolé d'à-? i bord, exceptionnel, — la cour du roi, un salon, unç petite assemblée — dont tous les membres se trai^ )ii tent familièrement de pair à pair. Peu à peu cet exenipM w est imité et le cercle des égaux s'étend. L'essentiel est % donc , pour qu 'un grand progrès j)opulaire s'accomplisse, lii que son germe ou son bourgeon éclose quelque part — fi dans une aristocratie ou dans une capitale. La première [ fois qu'il s'est formé autour d'un prince une petite sot %

IV UKPKTITION AMPTJFIANTK

ciélé de gens polis, le contraste entre cette politesse et la brululitc des mœurs iimhiaiilcs a du être choquant et creuser une inégalité plus profonde entre les classes. Il n'en est pas moins vrai que le résultat dernier de celte nouveauté, (juand elle s'est répandue et généralisée, a été d'égaliser et de niveler les rangs. — Dironsnous cependant (ju'il est impossible à l'Etat, supposé maître absolu et tout-pulssanl, d'iuq^oser de toutes pièces et partout à la ibis, un progrès nouveau, en faisant Ibnclionner cette sorte d'imitation obligatoire dont il a le monopole.^ Non : mais du moins faut-il que l'innovation ait été préalablement expérimentée en petit, assez pour servir d'exenq)le à l'appui du commandement législatif. D'ailleurs, en admettant même que tel ou tel piogramme révolutionnaire vînt à se réaliser d'emblée et sans nul essai préalable, ce ne serait là qu'une apparence. N'aurait-il pas fallu (jue les idées de ces programmes, avant de devenir réalisables en fait, eussent fait leur chemin dans les esprits, lentement, soulerrainement dans les classes supérieures d'abord et les centres urbains ?

Nous n'avons encore rien dit de la forme, sinon la plus impoi tante, du moins la plus frappante et la plus vol inni rieuse, sous huiuellc se présente à nous la loi de Répétition am])lifiante applicjuée à la Politique. Ce ne sont pas seulement des exemples isolés qui se répètent ' ( I qui, en se répétant, se conforment ou tendent à se < r)aformer à la loi du rayonnement imitatif qui les amplifie. Ce sont encore des groupes d'exemples, des groupes partiels et des groupes totaux, et la répétition de ces derniers donne lieu au phénomène connu sous le nom de colonisation. Une oeuvre, uneaction humaine,

est imitée parée qu'elle est adaptée à son but, harmonieuse et logique. Mais ces harmonies s'harmoui- ii sent les unes avec les autres, s' utilisant les unes les autres ou convergeant vers une fin commune, et cette adaptation complexe, c'est-a-dire le système social, soit partiel (grammaire, crédo. Droit; t science, gouvernement, industrie, art) soit total (typé n national), tend a se reproduire en bloc. De là, d'une b part, les conversions religieuses, linguistiques, gouvernementales, économiques, esthétiques, juridiques, morales ; d'autre part, les colonisations par lesquelles le type national tout entier se réj^ete et se multiplie, 1© plus souvent en s'agrandissant. i

La colonisation peut s'opérer à l intérieur comme 1 extérieur ; et, quoique ce mot s'entende d'habitude dans cette seconde acception, la première n'a pas moins d'importance. Dans la France du moyen âge, dépeuplée par la grande peste ou la guerre de Cent ans, chaque ville qui se fondait autour d'un monastère, chaque' bastide, chaque ville franche, était une colonie intérieure, comme l'est de nos jours, aux Etats-Unis, chaque nouvelle ville de blé ou ville de viande qui se cristallise autour d'une gare. L'émigration des populations rurales vers les grandes villes, qu'elle hypertrophie, peut être aussi regardée comme une colonisation intérieure,' et ne dilTère en rien d'essentiel des émigrations européennes vers les deux Amériques. Mais occupons-nous seulement des phénomènes de colonisation extérieure.

Pour être frappé de la similitude entre la métropole et les colonies, il convient de ne pas établir la comparaison entre ces deux termes pris en masse, car ici les différences semblent l'emporter sur les ressemblances. Mais, si l'on compare les villes principales de la nationmère ou des nations-mères avec celles des nations-filles, on apercevra des coïncidences remarquables, d'origine imitative, au point de vue architectural, industriel.

LA HÉPKTITION AMPLIFIANTE 133

relii?ieux, politique ou autre. C'est ainsi que, d'un arbre à l'autre, dans la même espèce, la dilTérence de i) port et de volume est considérable, tandis que Tanalogie est parfaite entre leurs bourgeons ou entre leurs ileurs.

Etant donné que la colonisation est une imitation en grand, concrète et complète, pourquoi n'y aurait-il pas des lois de la colonisation comme il y en a de Timitaj tion, et dérivées de celles-ci ? Est-ce qu'il n'y a pas, par exemple, une tendance de tout groupe social à émigrer et coloniser pour se mullipliei- en se rellétant? Et, si cette tendance ne se réalise jias toujours, n'est-ce pas parce qu'elle est neutralisée par une propension contiaire et plus forte, telle que le besoin du luxe et du bien-être casanier, de même qu en s'engraissant un organisme devient moins prolifique? — Un peuple est-il émigrant et colonisateur pour des raisons principale-

1 ment climatériques et physiques, parce que la fertilité de ^oii sol le fait se propager et s'essaimer, ou au contraire parce que la stérilité de son habitat le force à se débarrasser d'un excédent de poj^ulation qu'il ne peut nourrir? Ou bien est-ce pour des raisons physiologiques, tirées du tempérament et de la race ? Faisons remarquer que toutes les races, tour a tour, ont eu leur moment

' d'expansion colonisatrice, que l'Angleterre, jusqu'au xvj/' siècle, n'avait donné aucun signe de l'aptitude a coloniser, qu'avant cette époque la nation la plus colonisatrice peut-être de l'Europe était l'Italie, qu'après celte époque et pendant un siècle, les Espagnols, à présent si recueillis dans leur péninsule, ont colonisé le iS ou veau-Monde tout en s'annexant une bonne partie (le rAncien. Eux et les Portugais ont été pendant longtemps les grands navigateurs, les grands agitateurs, les grands exploiteurs de la planète. Nous, Français, nous avons eu, à cet égard comme à bien d'autres, une suite de sommolences et de réveils en sursaut. Au temps

134 LES TRAXSFORMATIOjVS DU POUVOIR

des croisades nous étions le boutc-en-train dcrEurope. Après la guerre de Cent ans, nous avons été saisis d'un(^ frénésie de conquêtes et d'expansions en Italie, cpiî ont un caractère quasi-colonial. On sait nos colonisations rapides et passagères au xvir, au xviii*" siècle. De nos jours nouvel élan.

Dirons-nous que c'est là une afTaire éducation? Soit, et cela n'est pas douteux, car l'éducation c'est, avant tout, Texemple domestique. Mais il ne faudrait pas croii (* (pie rexemple domestique et scolaire soit tout, ni c[n(\ sans lui, on ne puisse rien. Dans telle région du sud de la France où l'organisation de la famille et de l'école ne dilVère guère de l'organisation environnante, on émigré beaucoup parmi les adultes qui s'entraînent 1( s uns les autres dans telle ou telle direction à travers l'Océan. Qu'il y ait suggestion exercée soit par les parents ou les frères, soit par les amis et les voisins, dans cc!^: courants d émigration si bien nommés, cela est mani-^^ feste. Mais pourquoi, parmi d'autres exemples entraînants, dilïérents ou contraires, celui-ci et non d'autr es| a-t-il prévalu ici et succombé ailleurs? Il faut compter en première ligne l'accident individuel des initiatives^ heureuses c\y\\ y a la faveur des circonstances, ayant ouvert la voie a l'émigration d'un certain côté et fait luire| de ce côté des perspectives imprévues, des espéranccs| inespérées, ont ébloui la jeunesse aventureuse.

La colonisation est, du reste, un fait aussi vieux cpie le monde social ; mais il a évolué dans le sens d'une am- . pliiication presque continue. A l'origine, les tribus es-v saimentautom- d'elles ; dans la Grèce primitive, les ysvy;, les clans, formaient autant de petits Ktats domestiques, dont l'intervalle était rempli par les excommuniés ou les déserteurs de la famille*, par les aventuriers de la famille. Ils l'abandonnaient pour coloniser, comme les

Page 1