PREMIÈRE PARTIE
GONSIDÉKATIONS PRÉLIMINAIRES
Puisqu'il y a une science qui étudie, à un point de vue général, les lois en vertu desquelles la richesse se produit, se reproduit, se transforme, se répartit, se dépense, s'oppose a elle-même par la concurrence ou s'adapte à elle-même par l'association , on ne voit pas pourquoi il n'y aurait pas une science qui, à un point de vue non moins général, étudierait la genèse et la conservation du pouvoir politique, ses transformations, sa répartition, son exercice, ses oppositions et ses harmonisations. Ce n'est pas à dire que la science du Pouvoir doit se modeler sur celle de la Richesse : je critiquerai plus loin les divisions de rEconomie politique et nriontrerai l'utilité de leur suhstituer un autre classement des matières qui lui appartiennent. Mais laissons pou le moment cette question, après tout secondaire, et jetons-nous librement dans notre sujet.
Ta KDE. — Tranàff. du fjo/n'o//'. 1
Une même population se décompose en groupes de bien inégale étendue : groupes linguistiques, formés d'individus qui parlent la même langue; groupes religieux, formés d'individus qui professent la même religion ; groupes économiques, formés d'individus qui produisent ou consomment les articles d'une même industrie et en font échange ; grou23es politiques, formés d'individus qui sont soumis au même jiouvoir gouvernemental ; enfin groupes sociaux, expression plus compréliensive par laquelle on peut entendre la communauté d'un même type de civilisation, qui suppose un ensemble de similitudes économiques, juridiques, morales, religieuses, scientifiques, politiques. Gomme on le voit, la vie politique n'est qu'un des aspects de la vie sociale, à laquelle cependant on l'oppose souvent, et non sans raison, en prêtant un sens plus restreint à cette dernière expression.
Demandons-nous d'abord : qu'est-ce que la vie politique d'un pays? — Il n'est pas une forme de l'activité sociale qui, par quelque côté, à quelque moment, c'està-dire lorsqu'elle est entravée dans son cours, ou, au contraire, lorsqu'elle est surexcitée, ne devienne politique. Quand elle est entravée, cela signifie que, a propos de ce genre d'action sociale, se livrent ou se sont livrés d'innombrables duels logiques^ j^erplexités inquiétantes, dans le cerveau des individus. c( La langue tclièque doit prévaloir sur la langue allemande — la langue allemande doit prévaloir sur la langue tclièque » . Cette affirmation et cette négation affrontées se heurtent
1. Voir l'explication de cette expression dans nos Lois de 1* Imitation au cliapitre sur les lois logiques de Timitation.
COSIDÉRATIONS PRKT.1MI> AIRES
a chaque instant dans Vesprit des habitants de la Bohème, chaque fois qu'ils hésitent à parler dans Tune plutôt que dans l'autre de ces deux langues. Et quand deux d'entre eux ont mis fin à cette hésitation, Tun en optant pour le tchèque, l'autre pour rallemand, ce sont alors leurs deux cerveaux qui se heurtent, sinon les deux thèses dans chacun de leurs cerveaux. Alors, d'indîviduclle, l'opposition est devenue vraiment sociale. \ oila pourquoi il y a une question des langues en Autriche-Hongrie, et aussi bien en Alsace-Lorraine, en Belgique, en Suisse. Pour la même raison il y a une question des religions un peu partout, ou une question de la religion et de la libre-pensée ; une question du travail, sous forme de concurrence aiguë, de grèves importantes, etc. Les plus modestes questions de droit prennent un caractère politique des plus marqués, comme on le voit bien par les incidents de l'alïaire Dreyfus, quand le public se divise à leur égard en partis contradictoires. Il n'est pas jusqu'aux questions htléraires qui n'aient parfois de la sorte divisé le pays : querelle des anciens et des modernes sous l'ancien régime, querelle des classiques et des romantiques sous la Restauration.
Quand une forme de l'activité sociale, a l'inverse, est surexcitée, cela signifie qu'au lieu d'opposition il y a eu adaptation, union logique féconde, à la suite d'une entreprise, d'une initiative, d'une idée nouvelle qui s'est propagée. Si le génie inventif se tourne vers l'art, il surgit des créations nouvelles et harmonieuses du l)eau, d'où résulte une effervescence artistique, a laquelle le gouvernement ne saurait demeurer indifférent : par exemple, dans l'Italie de la Renaissance. Si des découvertes d'érudit ont exhumé le Droit romain, en harmonie merveilleuse avec des besoins nouveaux, une effervescence juridique s'ensuit, à Bologne et ailleurs. Si les inventions d'un âge, tel que le nôtre, sont surtout
de nature industrielle, une elTervescence de vie économique se produit, qui est la grande préoccupation des hommes d'Etat.
Cela veut dire que la politique est l'ensemble des activités quelconques d'une société en tant qu'elles collaborent ou s'ellbrcent de collaborer en dépit de leurs mutuelles entraves. Par suite, tout ce qui tend a fortifier ou à aiïaiblir cette collaboration, tout ce qui révèle qu'elle se fortifie ou s'airail)lit, a une importance politique : et l'Etat, détenteur du pouvoir, a pour tâche de diriger ou de rétablir cette convergence de toutes les forces nationales vers un môme idéal, de noter ses progrès ou ses reculs.
Comparée à l'activité économique, scientifique, esthétique, religieuse, l'activité politique est d'une grande simplicité relative, soit comme buts, soit comme procédés. Elle suppose toujours la division d'une société en partis ou en nations, en partis qui apportent des réponses différentes aux problèmes posés par les duels logiques, en nations qui ont des prétentions diamétralement contraires. Et il s'agit toujours d'établir ou de consolider en politique intérieure la prépondérance d'un ])arti sur d'autres, en politique extérieure celle d'une nation sur d'autres : c'est-à-dire, d'imposer de nouvelles lois ^ ou de nouveaux traités de paix. Les lois, à a rai dire, sont aussi des traités de paix auxquels le parti vaincu est forcé de se soumettre jusqu'au jour de sa revanche. Tel est le but constant: et, si les moyens employés pour l'atteindre sont variés, ils le sont beau-
1. Si, aux époques barbares oti demi- civilisées, les rois n'ont pas pour fonction principale, comme à présent nos ministres, d élaborer de nouvelles lois, s ils reconnaissent ou ont 1 air de reconnaître l'autorité d'une coutume réputée souveraine et invariable, c'est qu en réalité elle ne les gêne guère d habitvide. Ou bien, si elle les contrarie, ils la violent. L essentiel alors est de posséder la terre ; l expropriation violente et l'implantation de nouveaux propriétaires, vassaux fulMes du roi, sont les véritables procédés pour établir la prépondérance d'un nouveau parti ou mieux d'une nouvelle classe.
COSIDKHA TIONS PUKI.l M I \ \ 1 1\ I S 5
coup moins que les procèdes industriels pour réaliser les lins multiples des besoins de l'individu, ou les procédés ai listiques pour répondre a la diversité infinie des goûts individuels.
Si Ton descend au détail, empressons-nous d'ajouter que la vie politique ne laisse pas d'être passablement complexe, soit au point de vue intérieur, soit au point \ ue extérieur. Qu'on songe, d'une part, aux intrigues de chaque commune, de chaque canton, durant Tagilation électorale, îi la hausse et à la baisse alternatives des inlluences, aux achats de journaux: d'autre part, aux levées, au recrutement, aux exercices des troupes, au service d'espionnage, à la diplomatie.
La vie politique s'appuie nécessairement sur la vie économique d'un pays, et, en général, sur toute sa vie sociale. Mais, d'autre part, la vie économique fermente, en grande partie, sous Faction du IcAain p(jlitique. Jl n'est pas de temps, il n'est pas de pa^ s où les travailleurs en s'enricliissant, et aussi bien les apôtres en convertissant, les poètes en s'illustran t, n'aient cherclié à acquérir, après la richesse et moyennant la ricliesse, le pouvoir, — après et moyennant le prestige ou la gloire, le pouvoir. L'activité économique, — ou même religieuse, scientificpie, esthétique, — est donc toujours politique par un grand côté. Par suite, elle est toujours aussi, sciemment ou à son insu, législative, car elle tend à créer ou à grossir des intérêts qui, parvenus à un certain degré de développement, susciteront des droits nouveaux pour les consacrer ou les contenir^
1. Les soclclés liiimaines se distinguent des sociétés animales, entre autres diOérences, par le développement proportionnel du coté politique de leur activité. Presque toute la vie des sociétés animales (du moins telle qu elle nous apparaît, car je ne laisse pas d y soupçonner autre chose) est économif[uc ; toute la conduite de leurs membres est dirigée vers la production industrielle du miel, par exemple, ou la construction de digues, ou la chasse d'une proie. Il y a là souvent une grande activité collective, convergeant vers un but, mais vers un but propre a satisfaire directement les besoins organiques des sociétaires. Jamais il n'y a de volonté collective
Mais cela veut-il dire que toute politique soit essentiellement égoïste, comme, d'après certains économistes, toute activité économique le serait par nature? Non ; pour les mêmes raisons qui ont fait corriger Terreur de ces savants, on doit dire ici que, soit en politique intérieure, soit en politique extérieure même, il s'est toujours mêlé à la poursuite du triomphe d'un parti ou d'une nation autre chose que le désir de triompher, à savoir le désir de réaliser un programme de réorganisation sociale qui, conçu par les chefs d'un parti, est sa vraie raison d'être, ou un programme de réorganisation internationale dans lequel l'idée d'un bien public commun aux vaincus et aux vainqueurs, d'une commune civilisation à sauvegarder, à développer par des voies différentes dans un groupe fraternel do peuples, se fait jour lentement niais avec une clarté déjà perceptible aux yeux les plus attardés. Les nations tendent a devenir elles-mêmes de grands partis ayant chacun son programme de réforme idéale du bonheur hu-
poursuivant une fin librement choisie, et qui ne tend qu indirectement à la satisfaction des besoins primitifs. Parfois, il est vrai, on voit des moyens collectifs employés pour obtenir la domination de la tribu sur une autre tribu ; on voit même des batailles rangées entre tribus animales, des guerres entre fourmis et entre essaims d'abeilles. Mais ce sont là des faits exceptionnels, car, en général, la lutte pour la vie s'y opère par l'action des forces extérieures, suivant qu elles favorisent la propagation des mis ou ein pèchent celle des autres, beaucoup plus que par les conflits belliqueux. D ailleurs, rien qui ressemble à nos luttes civiles, à nos guerres civiles entre partis différents : cette vie proprement politique de nos sociétés fait défaut aux sociétés animales. Qu on relise, à ce point de vue, les Sociétés animales d'Espinas.
On peut dire que, par deux caractères de plus en plus accusés, les Sociétés humaines se séparent peu à peu de leurs sœurs inférieures : par le développement du côté intellectuel d abord, des croyances collectives , et en second lieu par le développement du côté volontaire , des desseins collectifs ,
La religion et la science et la politique , donc, caractérisent, par 1 éminence de leur rôle, nos sociétés humaines.
On peut trouver dans les sociétés animales l'équivalent de toutes nos industries (tissage, bâtisse, cuisine, extraction de substances chimiques. . .) on n'y trouvera rien d'analogue h nos constitutions politiques, a notre diplomatie, à notre tactique militaire.