LA LOI DKS TRANSFORMA I IONS POLITIQUES
une double erreur ires grave. D'une part, le travail a efTectuer ne reste jamais le même pendant révolution économique, qui consiste, avant tout, dans la transformation du travail, c'est-à-dire dans l'addition ou la substitution de nouveaux travaux aux anciens, par suite de nouvelles inventions et de nouveaux besoins. Or, quand il y a addition, peut-on dire que le travail s'est divisé? Il s'est compliqué, ce qui est bien différent. Et, quand il y a substitution, a savoir quand un métier ancien disparaît, remplacé par un autre métier, phénomène qui se produit chaque jour par les envahissements de la machinofactare , ou par la fabrication incessante de nouvelles machines jugées préférables, ou par la découverte d'articles jugés meilleurs, est-ce qu'il y a là division du travail ?
L'observation des ouvriers anglais et américains, parmi les populations réputées les plus progressives, a fait constater précisément l'inverse de ce qui a été dogmatisé comme la loi du progrès. De moins en moins l'ouvrier se spécialise à demeure dans une industrie, parce que, de inoins en moins, on est assuré de gagner sa vie en pratiquant un seul métier, alors même qu'on y serait devenu très habile. Un des observateurs les plus clairvoyants qui constatent ce fait, M. de Rouziers, en dit la raison : l'ouvrier anglais a sait parfaitement qu'aujourd'hui le métier ancien disparaît aisément devant l'invention nouvelle, et que la sécurité ne peut se trouver que dans l'aptitude à se retourner promptement. » De là la simi^lification de l'apprentissage et son orientation plus large : il s'agit de devenir apte non pas à un métier comme jadis, comme au moyen âge surtout, mais à un grand nombre de métiers indistinctement \ Une aptitude générale à c( faire des alïaires » et
1 . Les recherclies statistiques sur la récidive peuvent servir à montrer s il en est de la profession criminelle comme des autres où, pour réussir maintenant, l'ouvrier doit non pas se spécialiser de plus en plus et rester
lion une aplituclc très spéciale à faire une lâche disliiicte : voilà ce qu'on s'eftbrce d'obtenir de riiomme par reducation, si vantée, qu'on donne en Angleterre et en Amérique. Celui qui ne sait qu'un métier, dans bieu des cas, dans des cas qui vont se multipliant, est exposé à mourir de faim. Il en est ainsi à cause des inventions mécaniques qui, permettant aux machines-outils d'exécuter les genres de travaux les plus délicats à la place de la main humaine, réduisent la besogne de l'ouvrier à une simple direction.
Observons que, pour une raison identique au fond, dans le monde de la politique, on voit se produire quelque chose d'analogue. Le progrès démocratique nous vaut des hommes d'Etat qui, loin de se spécialiser de plus en j^lus dans des attributions distinctes, passent d'un Ministère à un autre, de la guerre aux finances, des travaux publics à la marine, de l'agriculture à l'instruction publique, avec une désinvolture croissante. Pourquoi cela.^ Parce que les perfectionnements de la machine administrative — qui, pendant ce temps-là, va se compliquant, encore plus que se difrérenciaiit — les dispensent ou semblent les dispenser d'une compétence spéciale. — Ce n'est pas, certes, que j aj)pi'ouAC ici, pas plus que là, cette abusive indistinclion i\cs métiers, cette factice universalité d'aptitudes. Je crois qu'il est un grand nombre de professions où le remplacement du travail humain, manuel ou intellectuel, par le travail machinal, est et sera toujours impossible, que, par suite, il importe de maintenir à la hauteur du passé, d'élever plus haut encore l'aj^prentissage en ce
fidèle au même métier, comme le veut la prétendue loi de la division du travail, mais au contraire passer rapidement d'un métier à un autre avec une grande souplesse de talent. S'il en est ainsi, on le verra en constatant que la récidive de délit à délit d'un même genre devient moins fréquente que la récidive de délit à délit différent. Mais, par malheur, c'est ce que l état actuel des statistiques criminelles ne permet pas de décider clairement.
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qui concerne les proressions non atteintes par cette marée montante du machinisme. Mais ces professions, cpi'est-ce, si ce n'est les industries d'art et les beauxarts, — y compris Fart supérieur de la Politique, la Politique conçue comme le premier des arts nationaux — c'est-à-dire précisément celles où l'on ne songe pas il invoquer comme formule suprême d'évolution la fameuse loi de la division du travail? Car, certainement, aucun esthéticien n'a prétendu que le progrès de rarcliitecture ou de la peinture consiste, avant tout, à ce que chaque architecte n'ait que son type de construction et chaque peintre son petit genre.
On aurait pu voir, cependant, une application esthétique de la loi de la division du travail dans l'apparition de l'opéra, qui, venant à la suite de la tragédie, du drame ancien, nés d'un seul auteur, nous a montré longtemps la collaboration d'un librettiste et d'un comj30siteur, travaillant chacun à part. Mais Wagner arrive et nous voyons, dans une nouvelle phase de l'évolution dramatique, jaillir des œuvres puissantes où l'inspiration poétique et l'inspiration musicale, engendrées l'une par l'autre, se présentent comme indissolubles. Tant il est vrai que ce n'est pas la division du travail qui importe, mais l'harmonie et Ja solidarité des travaux, en art comme en industrie, comme en science, comme partout.
Je ne dis pas, on le voit, qu'il n'y ait une j^art de vérité dans la formule en question. Mais c'est une de ces vérités vagues et demi-profondes qui, n'atteignant rien d'essentiel, font miroiter à l'esprit déçu l'illusion d'avoir expliqué le fond des choses. Elle s'applique surtout au travail exécuté par les machines. Ce travaillà se divise et se subdivise jusqu'à un certain point entre des machines distinctes. Mais est-ce là ce qui est le plus remarquable en ceci ? Le plus remarquable, ce n'est point cette analyse du travail machinal, mais la
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synthèse intelligeiile, faite par riiomme, de ces travaux mécaniques, leur coordination, leur harmonisation consciente et volontaire. L'union et non la division du travail, voilà ressentiel.
Ce qu'on ajipelle dijférenciation , ce qui fait croire à la realité du progrès des choses par la substitution d'une hétérogénéité relative à une homogénéité relative, quand il n'y a, comme nous l'avons dit, que la substitution d'une diversité logique à une diversité illogique, c'est le plus souvent le passage d'une dilTérence invisible à une différence apparente. Par exemple, voici une foule qui, à force de se reproduire périodiquement, est en train de se constituer en corporation. Qu'elle reste foule ou devienne corporation, les caractères dilTérentiels des individus qui la composent, leurs diverses aptitudes, leurs diverses tendances, n'auront ni augmenté, ni diminué en diversité, par hypothèse. Leurs actions, il est vrai, auront changé s'ils s'organisent, mais, si de nouvelles espèces d'actes apparaissent, telles que celles de servir de secrétaire ou de trésorier, beaucoup d'autres espèces d'actes irréguliers, indisciphnés, non orientés vers le but général, auront été éliminées. La foule, en eflet, est pleine de libres fantaisies, de remous dans son courant. Mais, si la foule reste foule, l'amas de toutes ces différences emmêlées aura quelque chose d'indistinct, et cette confusion semblera être de l'uniformité. Si la foule devient corporation, on verra se dessiner en elle nettement deux ou trois classes de personnes, distinguées par la spécialité de leurs fonctions, un groupe de chefs, subdivisé en président, secrétaire, etc., un comité délibérant, des membres actifs de diverses catégories, des membres honoraires, etc. Et l'on dira alors que cette masse humaine, homogène à l'origine, s'est différenciée. A vrai dire, c'est tout le contraire en un sens, car le
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principal changement qui s'est produit a consisté en ceci, qu'une ségrégation des aptitudes et des fonctions, j)réexistantes a Tctat confus, s'est opérée, que les aptitudes ou les fonctions les plus semblables ou les moins dissemblables ont été groupées ensemble — ce qui est un effort vers l'assimilation, non vers la différenciation — et que plus d'ordre, plus de régularité et de hiérarchie, plus de discipline, nullement plus de diversité, caractérise à présent cet agrégat humain.
Il en est de même peut-être, probablement même, du changement qui transforme une masse protoplasmique, d'apparence homogène, en un être vivant. Y a-t-il homogénéité réelle dans le protoplasma primitif? Rien de moins vraisemblable. Cette « foule » d'éléments cachés, si nous pouvions les dévisager de près, nous a])paraîtrait aussi riche en physionomies variées que les multitudes de nos places publiques. Le progrès en organisation est donc un progrès en union des forces, non en diversité des forces, quoique cette union serve a révéler cette diversité, à l'émanciper en la disciplinant. Seulement, grâce ?i la cohésion et à la durée que son unité lui procure, la masse organisée devient attractive et conquérante, elle absorbe et s'assimile des éléments hétérogènes du dehors qui lui apportent de nouvelles diderences, des innovations parfois fécondes. La foule devenue corporation se grossit, recueille des informations, devient un centre d'inventions et un foyer de leur rayonnement. Et c'est par suite de cette alimentation croissante qu'elle est forcée de monter de pins en plus sur l'échelle de l'organisation, dont chaque degré plus haut lui confère une vertu d'assimilation plus puissante.
L'organisation, par elle-même, ne crée rien, n'invente rien, ne différencie rien, elle ne sert qu'à coordonner et propager les inventions. Le progrès en organisalion et le progrès en diversité font deux, et le
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second n'est pas né du premier. C'est phitôt l'inverse, nous venons de le voir. Le progrès en diiïerence se produit quand une société organisée accueille des nouveautés dues à la méditation ou aux recherches solitaires d'individus exceptionnels qui se sont abstraits de leur foule ou de leur corporation natale, et sont sortis ainsi du courant général des exemples. Mais l'organisation aurait beau se perfectionner spontanément, par respèce de différenciation mal nommée dont je parlais tout a l'heure, c'est-à-dire par voie de simple ségrégation et de sous-ségrégation, il n'y aurait pas, dans la masse sociale, une nouveauté de plus, une invention de plus. La locomotive n'est pas née par différenciation des anciens modes de locomotion : le télégraphe électrique n'est pas né par différenciation des anciens moyens de communication : réclairage électrique n'est pas né par différenciation des anciens modes d'éclairage : notre système astrononii([ue n'est pas né par différen- (^iation de la science confuse des Grecs, ni notre cliimie par différenciation de l'alchimie. Si nous ignorions cpi'il eût existé un Watt, un Papin, un Ampère, un Edison, unNcAvton, un Lavoisier, nous serions peut-être obhgés, comme pis aller, d'adopter ce genre d'explication, comme le font les naturalistes, qui, eux, ignorant ce qui se passe dans le sein des éléments vitaux, doivent ou renoncer à expliquer une variété nouA^elle, une race nouvelle, ou se contenter de formules analogues aux précédentes. Pour eux, puisqu'ils ne sauraient aperce- Aoir la riche diversité intérieure des éléments et les nouveautés fécondes, comparables à nos idées générales, qui doivent éclore là, tout progrès organique apparaît comme une véritable dilVérenciation . Mais, plus heureux, les sociologues ont la connaissance intime et profonde des éléments individuels, source des phénomènes généraux ; et il ne leur est donc pas permis de se payer de mots. \ oilà pourquoi ceux qui proposent —