‹ Les transformations du pouvoirChapitre 5 sur 91 · CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES

main. C/est ainsi que de tout temps, quelque paillette d'or moral s'est mêlée à l'airain de la politique ; et peutêtre dans Tavenir y aura-t-il plus d'or que de bronze. Sans cire optimiste, on peut voir la justification de cette espéraîice dans la causalité réciproque qui existe entre la sympathie et l'imitation, le développement de la première stimulant la seconde, dont le progrès raiguillonne a son tour. A force de s'assimiler imitativement, ce qui est fatal, les hommes ne peuvent s'empêcher de sympathiser de plus en plus, et, parvenus à un certain niveau de civilisation, malgré un air de scepticisme égoïste qu'ils aflectent, ils s'aiment plus qu'ils ne croient.

De ce qui a été dit plus haut, il résulte que le pouvoir politique est dans une nation ce que la volonté consciente et personnelle est dans une âme. Sans attacher beaucoup d'importance à cette comparaison, il me sera permis de m'y arrêter un peu. Qu'est-ce qui devient conscient et volontaire dans la vie cérébrale ? N'importe quoi, fonctions des sens inférieurs ou supérieurs, fonctions de la circulation, de la respiration, de la digestion, quand l'exercice en est entravé ou en est surexcité. Alors les régions nerveuses atrérentes à ces fonctions ont leur retentissement dans le moi. Ma conscience et ma volonté, pourrais-je dire, sont tour a tour visuelles , audi ti v es , olfactives , tactiles , imagin atives , intellectuelles : elles sont tour a tour pectorales ou stomacales, bracchiales ou crurales, etc.

Une perception, umc volition, ont ainsi une double origine. Une perception a lieu, soit quand un point très brillant fascine l'attention spontanée et se subordonne aussitôt tous les autres éléments sensitifs, soit quand, au contraire, dans la pénombre, on saisit avec

une attention efTorcée divers signes coexistants et qu'oji tâche de concilier leurs significations CQntr.adictoircs. Une volition a lieu, soit quand un désir très vif surgit et prend aussitôt la te te de toutes les tenduncés, liierarcliisées et disciplinées par lui, qui se partagent l'esprit au menne moment, soit quand des tendances contraires qui se disputent obligent le moi à interAcnir et à rétablir entre elles la liiérarcliie rompue.

De la, deux manières de penser et de vouloir, comme deux manières de gouverner. Vouloir, c'est tantôt s'obéir à soi-même^ quand on ne fait qu'apposer, en quelcjue sorte, la formule exécutoire au bas de son désir le 2>lus puissant : tantôt se commander à soi-mêîiie quand on départage les désirs en coiiilit. Penser, c'est tantôt être crédule à soi-même, quand on se borne à dogmatiser les illusions de ses sens, les suggestions de sa fantaisie dominante ; tantôt s'enseigner soi-même, quand on met un terme au désaccord apparent de ses sens ou de ses représentations et de ses souvenirs. De même, gouverner (dans le sens temporel d'abord), c'est tantôt formuler en décrets, passivement, toutes les injonctions du parti régnant, tantôt s'interposer entre les partis et diriger celui que l'on préfère dans une voie plus ou moins opposée à ses velléités. Gouverner (dans le sens spiritaet) c est tafitôt, comme tant de fondateurs de religions inférieures l'ont fait, consacrer en dogmes toutes les folies de l'esprit public, tantôt, comme l'ont fait les fondateurs des religions supérieures et les grands pliilosoplies, lui imposer des vérités qui lui déplaisent.

Les vrais rapports entre la vie sociale en général et l'activité politique en particulier nous sont indiqués par la. La vie sociale consiste en courants multiples d'exemples qui se croisent, interfèrent, s'anastomosent. La vie politique consiste à diriger ces courants, soit en les contenant, soit en les activant, dans le sens de leur plus grande convergence et de leur moindre diver-

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gence. Seml3lablcs sont les rapports entre la vie eerébrale et l'activité personnelle : la jireniiere consiste en souvenirs et en hal^itudes, qui sont des répétitions de soi-même, des imitations de soi-même ; et l'activité personnelle consiste à faire s'harmoniser ces courants cérébraux d'images pareilles , d'i mpulsions pareilles , qui se répètent incessamment.

Avec une grande raison, le moi se distingue de ses habitudes et de ses souvenirs, de même que l'Etat se distingue de la société proprement dite. Mais il n'en est pas moins vrai que tout ce qui est simplement social a commencé par être politique, comme tout ce qui est purement psychologique, habitudes et souvenirs latents, a commencé par être conscient et personnel. On n'en doutera pas si l'on se rend compte que tout ce (pii est indiscuté avijourd'hui a été discuté au début, que tout ce qui est vulgarisé en actes et idées innombrables a commencé par être une innovation combattue et que, dans presque tous les combats, l'Etat a du intervenir, — soit l'Etat-famille, soit l'Etat-tribu, soit l'Etat-cité, soit TEtat-nation. Tout ce qui est maintenant le plus étranger au pouvoir a commencé par lui être inhérent. — Par exemple : je parle français, moi 11 Is du Midi : mais, il y a quatre siècles encore, ma région oflrait a l'homme d'Etat inie question des langues, très brûlante et très ardue. Je suis né catholique, mais, il y a trois siècles, c'était, dans ma province, une question terrible que celle des religions. Je pense à ma guise et je fais imprimer sur tous sujets sans permission, mais il n'y a pas si longtemps qu'en France on ne se bat plus dans les rues pour la liberté de penser et la liberté de la presse. Enfin, je professe, à F occasion, dans une école libre, et c'est une grosse question, a peine résolue, que la question de la liberté de renseignement. En somuTC, ma vie privée se compose d'une suite de solutions successivement apportées à une série de pro-

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blêmes 23oliliqiios. Et cliaciiii de nous peut eji dire autant. La vie sociale est Falluvion lentement déposée par le courant de la vie politique.

Ainsi, en un sens très large, tout ce qui est le plus exempt de caractère politique à présent, en fait d'actes individuels, écrire, voyager en voiture, acheter îf*îm- ]30ite quoi, etc., a eu jadis son heure d'importance polili([ue aussi bien qu'une déclaration de guerre ou une entreprise coloniale ou le dépôt d'un projet de loi. Pourquoi cependant ces derniers actes sont-ils proprement appelés politiques et ne peuvent-ils émaner que du pou- A oir politique.^ Parce que, seuls, ils visent directement cette convergence des forces nationales, qui n'est poursuivie que d'une manière très indirecte, quand elle l'est, par les découvertes scientifiques ou les inventions in- (UislricUes : et parce que autre chose est la mutuelle assistance à laquelle servent les initiatives privées dont il s'agit, autre chose la collaboration à un but commun où tendent les initiatives gouvernementales. J'ajoute (jue les inventions et les découvertes ordinaires servent a mettre fin au duel logique individuel, au conilit d'idée à idée, de désir à désir, dans un même cerveau^ : tandis que les initiatives gouvernementales, inventions d'autre sorte, inspirations du général sur le champ de bataille, de l'homme d'Etat dans son cabinet, ont pour effet essentiel, quaud elles atteignent leur fin véritable, de terminer un duel logique collectif, un conflit de deux partis ou de deux nations, une opposition de cerveau a cerveau. Ce duel individuel et ce duel collectir

1. Par exemple, certaine découverte de Fresnel a mis fin aux doutes des savants hésitant encore entre 1 hypothèse de 1 émission et celle de l'ondulation, en optique ; l'invention des chemins de fer, en abaissant le prix des voyages, a mis fin à 1 hésitation de beaucoup de gens dont le désir de voyager était paralysé par le goût de 1 économie . L invention des niovilins à eau avait eu pour effet de faire cesser le combat entre le désir de manger de bon pain et la crainte de la fatigue musculaire exigée par la meule antique, etc.

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ne sauraient, évidemment, se conlbndre, j:)uisque le secoud n'est possible qu'après que le premier a pris fin. Quand les individus n'hésitent plus, qu'ils ont lait leur choix, c'est alors qu'ils peuvent s'opposer et que l'hésitation sociale commence.

Les actes du gouvernement, comme les innovations quelconques, teudent a se transformer en habitudes et en souvenirs sous la forme administrative . Le gouvernement, en elTet, est à l'administration ce que la volonté est a l'habitude, ce que la perception est au souvenir.

On pourrait, sans grand elfort d'esprit, pousser bien plus loin cette analogie entre la psycliologie et la science sociale a ce point de vue. La politique a ses maladies comme la volonté : aboulie et anarchie, — hyperboulie et autocratie, etc. Mais laissons ces images. Notons seulement que pour le pouvoir, comme pour la volonté, il y a lieu de distinguer la force d'initiative et la force de résistance, souvent en raison inverse l'une de l'autre. Telle volonté est très forte pour résister aux passions internes, qui est impuissante à les diriger hardiment vers un but. Tel gouvernement est très fort pour comprimer les émeutes, qui est très timide, très poltron en politique extérieure. Le pouvoir d'inhibition politique et le pouvoir d'entreprise politique font deux. Notons aussi que l'Etat, dans certains pays, comme la France, est d'autant plus entreprenant que l'individu l'est moins, et que l'un de ces caractères explique l'autre. Dans d'autres pays, c'est l'inverse.

Je suis assez frappé d'une certaine ressemblance que je crois remarquer entre le rang qu'occupe en psychologie la question si débattue du libre arbitre, et la place faite par les théoriciens de la politique à la question non moins discutée de la souveraineté. Il semble à beaucoup de psychologues qu'on ne puisse concevoir la volonté autrement que comme libre, et que nier sa liberté ce soit au fond la nier elle-même. Et

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la plupart des publicisies estiment que le pouvoir politique doit être souverain à moins de cesser d etre luimême. Le liljre arbitre, c'est (ou ce serait) la souveraineté du moi ; la souveraineté, telle que certains métapliysiciens de la politique Fentendent, ce serait le libre arbitre de TEtat. Incidemment nous voyons par là ce que gagne en clarté une notion en passant de la splière psycliologique à la spbère sociale. Car, autant ridée du libre arbitre est obscure et insondable, autant ridée de la souveraineté est claire. Dans les limites de son domaine propre, tout pouvoir est souverain, il n'y a pas de doute à cela. Il n'y a de pouvoir qu'à cette condition. Seulement, nous voyons aussi que le progrès a consisté non à développer mais à refréner ce libre arbitre gouvernemental en divisant, précisant et liarmonisant les pouvoirs.

Par suite de la cliute incessante de la volonté dans riiabitude et du gouvernement dans la coutume. \c pouvoir, comme la volonté, doit, à jiartir d'un certain point d'apogée, aller s'alFaiblissant, devenu moins utile. L'évolution psycliologique exige que la volonté, en se répétant, devienne liabitude, de même que révolution politique montre que le pouvoir personnel, à iorce de s exercer, s'épuise, se délègue à des chefs d'administration, ce qui lui donne l'apparence d'un pouvoir impersonnel, illusion des démocraties. Tout gouvernement nouveau qui se fonde ou se refond commence par être dû à l'exercice d'un pouvoir personnel très fort, celui d'Auguste, de Cliarlemagne, de Henri IV, de Louis XIV, de Gliarles-Quint, de Mahomet. Mais, inévitablement, après les grands sultans, viennent les grands-vizirs : après Cliarlemagne, Louis le Débonnaire et de nouveaux maires du palais ; après Auguste qui s'occupait de tout, ses successeurs qui ne s'occupaient que de leurs plaisirs ; après Charles-Quint et Pliilippe II qui administraient euN^-mêmes en détail

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tout leni* vaste emj>iro, l^liilippc^ III et autres qui ont été conduits par leurs ministres : après Henri IV, Louis XIII conduit par Richelieu : après Louis XIA , fjouis XV.

Mais peut-il y avoir des sociétés sans gouvernement et sans administration a la fois, sans organisation [politique P Spencer railîrme ; et ce serait là pour lui l'idéal futur. Pour nous de même, car cela supposerait que la convergence et l'unanimité de toutes les forces, de toutes les pensées s'opéreraient d'elles-mêmes. Mais, si la chose est possible dans une toute petite société, elle elle ne Test pas, elle le devient de moins en moins à mesure que le monde social grandit. Même dans une société minuscule, combien la réalisation de cet idéal est ardue î On compi end que, dans une paix profonde, des familles laborieuses de l^ons sauvages échangent, sans collaborer à rien de commun, les fruits de leur industrie séparée. Seulement, on ne va jamais très loin, sans nulle coWiboralion civile ou militaire, dans cette voie de mutuelle assistance . Puis, là où le jiouvoir politique paraît manquer, en réalité il existe, mais dispersé, dans chaque famille ou dans cluujue clan régi par son chef, chef élu ou héréditaire, sans lequel la production agricole ou pastorale ne pourrait s'eilectuer.

On voit l'erreur des anciens économistes qui aoulaient réduire à néant le rôle de l'Etat. Elle est analogue à celle des psychologues qui regardent la conscience et la volonté comme un épi phénomène, simple traduction de rinconscient et de l involontaire.

D'après Spencer, le véritable gouvernement, c'est l'opinion commune. Si l'on entend mal cette formule, d'ailleurs banale, on peut en déduire qu'un gouvernement ne saurait jamais être illégitime ; qu'il ne saurait jamais contribuer à faire naître l'opinion et le sentiment commun puisqu'il est censé en naître ; qu'il ne saurait jamais les diriger, ni avoir aucune initiative propre.

Cependant il est indubitable que son A rai rôle est d'être initiateur et directeur. — La formule spencérienne n'est exacte qu'au sens négatif. Un gouvernement ne peut longtemps gouverner contre Fopinion ; on ne navigue pas contre le vent. Mais comment Topinion commune est-elle devenue commune ? Ce n'est pas spontanément, vu la diversité des gens et la complexité des questions. Il y a eu suggestion par des inspirateurs qui, à toutes les époques, font Topinion en l'exprimant ; et il y a eu imposition par des despotes militaires ou civils qui, en faisant violence à l'opinion, l'ont entraînée. Rectifions donc : le gouvernement véritable, c'est l'opinion du groupe des meneurs ou du groupe des terroristes militaires ou civils.

Ce groupe varie d'après les temps et les lieux : propliètes et sorciers, cliefs de clans, patres famillas et tribuns, prédicateurs, suzerains féodaux, journalistes. A travers toutes les variétés, on voit se dessiner une espèce de loi générale : c'est que l'écart va grandissant entre le nombre des meneurs et le nombre des menés. Avec 20 orateurs ou chefs de cjentes dans la main, on gouvernait dans l'antiquité une ville de 2,000 citoyens, par exemple : rapport de 1 à 100. A présent, avec 20 journalistes dévoués ou achetés, on gouverne dans certains cas 40 millions d'hommes : rapport de 1 à 200,000. De même, l'écart va srrandissant entre le nombre des défenseurs armés du pouvoir (gendarmes ou soldats, licteurs, prétoriens) et la masse des citoyens contenus ou dominés par eux. C'est que les moyens mécaniques (parole, écriture, imprimerie, — ou bien pique, arc, arquebuse, fusil à aiguille) destinés à porter loin et fort l'action suggestive du meneur ou l'action impérative de l'homme armé, n'ont cessé de progresser. Par la simple éloquence, on hypnotisait cent ou mille auditeurs ; par le livre manuscrit, déjà beaucoup plus de lecteurs ; par la j^^^^^se, on fascine

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