‹ Les transformations du pouvoirChapitre 6 sur 91 · CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES

à des distances inouïes des masses humaines incalculables.

Le Pouvoir n'est, en somme, que le privilège de se faire obéir : et l'Autorité pu})lique est, comme la Richesse, quelque chose de très multiforme. Elle est la grande direction générale des courants d'exemples dans les lits multiples de la croyance et du désir, la grande voirie de ces voies navigables. — Mais il y a à distinguer l'Autorité indéterminée, imprécise, exercée par tous les directeurs extra-officiels de l'esprit public, du cœur public, — poètes, artistes, littérateurs, orateurs, journalistes, apôtres, hommes illustres de tout genre — et r Vutorité déterminée, précise, des chefs d'Etat. L'une ou l'autre, parfois l'une et l'autre, sont exercées par les supériorités sociales qui existent toujours à un moment donné : les corps aristocrati([ues hier, aujourd'hui les capitales, modèlent à leur image leurs admirateurs dociles. Les ancêtres, quand ils sont l'objet d'une vénération coutumière, ou bien les étrangers célèbres, quand l'exotisme est en vogue, sont vraiment des (( autorités sociales » dans un sens plus compréhensif que celui de Le Play. La plus grande des autorités sociales dans la France de notre siècle a été Paris.

Or, chacune des formes et des catégories de l'autorité indéfinie, extra-olTicielle, cherche et parvient a son tour, un jour ou l'autre, à prendre rang parmi les formes de l'Autorité ofTicielle. Chacun de ces grands prestiges sociaux, antiquité vénérée, caste respectée, capitale admirée, illustration étrangère, engendre des gouvernements qui lui correspondent et qui diffèrent profondément. Il y a des gouvernements ancestraux, iiobihaires, et des gouvernements urbains ; des gouvernements nationaux et des gouvernements en quelque sorte exotiques. Les pouvoirs d'un gouvernement provisoire, émané du prestige de Paris, n'ont presque

1 G J.KS TRANSFORMATIONS l>t POL VOIR

rien de comparable au pouvoir d'un Louis Xl\ , ap- ( puye sur le prestige d'une dynastie à demi-divinisée.

Cette nature ofTicielle de T Autorité, qu'est-ce qui la i caractérise? C'est non seulement sa précision, mais la £ brusquerie de son action, la soudaineté relative du \ rayonnement imitatifdont elle est le loyer. L'imitation rayonnée par une autorité extra-officielle se répand peu à peu de proche en proche ; Timitation imposée officiellement se répand tout d'un coup et presque partout a la fois. Presque, car il n'en est pas toujours ainsi : par exemple, on a eu beau décréter T adoption des mêmes poids et mesures dans toute la France, Fassimilation a cet égard, comme à bien d'autres, n'a été que lente et gra- (hielle. Cequi veut direque, pouretreefficace, le pouvoir officiel doit agir dans le même sens que les pouvoirs non consacrés et jamais en sens contraire. Il excelle à précipiter l'action exemplaire de ceux-ci, non a la refouler.

— Que signifie la célèbre distinction du pouAoir temporel et du pouvoir spirituel? Elle répond à celle de la croyance et du désir. Ces deux pouvoirs sont intimement solidaires. Cependant ils ne sont que rarement réunis d'une mfuiière expresse. Mais leur séparation n'est jamais que relative, plus apparente que réelle, et accompagnée de grandes difficultés. Auguste Comie a pensé, il est vrai, après Joseph de Maistre, que le grand progrès du moyen âge sur rantiquité avait été précisément cette séparation des deux j^ouvoirs. Mais, au fond, ce que veulent Comte et J . de Maistre, c'est la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, avec cette seule dilïerence que, d'après le fondateur du positivisme, le pouvoir spirituel de l'avenir, et déjà du présent, doit être celui des sa\ants positivistes, des conciles scientifiques dont il serait le pape. En réalité, il n'est pas douteux que les idées, encore plus que les intérêts, conduisent le monde, et, en ce sens, les deux grands penseurs ont dit vrai.

CONSinKl^ A I I( )NS PRKI.l^riXAIHFS

Une dîsliiictioii toiil antre et non moins fondanienlale est celle dn ponvoir intérieur et du pouvoir extérieur. Ils sont d'aulant plus dissemblables qu'on remonte plus piès de Torigine des peuples, quand les rapports du roi (ju du clief de clan avec ses sujets, avec ses lioirmies, sont empreints d'une autorité religieuse ou palriarcale qui lui donne un caractère intense et proloiul. tandis (pie ses rapports avec les autres Lltats voisins sont ce qu'il y a déplus sauvage et aiiarcliî(|ue. Peu a peu, les contacts miiltipli/^^ l^tats et, dans cbaque Etal, entre les cjji^yt>^^ posent, tendent d'une part a (less^f^i^i

garanties individuelles contre l'o

d'autre part, à étendre, à resseri|Qi::^^an inliiekr^^ et d'oljligations réciproques d'EtiitÛi Etat qiii^ i^ôilistiLiTc le Droit international. Jl n'en est pas moins vrai qux^ là di(Terence subsiste toujours très n^lte ejiitre ceà^^d^ branches du Pouvoir. Par exemple, on>4:^iaciïep[K^^^^^^ cours duxvii*^ siècle que le pouv oir de Louis XIV s'étend sans cesse sur ses sujets et aussi sur les peuples a oisins, mais pas de la même façon. Sur ses sujets, son autorité n'est pas faite de crainte surtout, mais de respect, de fierté nationale, d'admiration : il s'accroît de la terreur même que Louis impose à ses ennemis. A l'extérieur, le pouvoir de Louis, ou, en termes plus propres, sa puissance est la force même de ses armes et l'ombre portée de cette force. Comme ombre, elle est quekjue chose de moins brutal déjà mais d/immoral aussi. C'est ce qu'on appelle Y injlaence, fs. rintluence de la France en Syrie », c( rinlluence de rAngleterre en Extrême- Orient )), etc. Cette notion d'inlluence, qui complète celle de force militaire et en dérive, n'en dérive pas exclusivement. Il y entre de la sympathie, de l'admira tioji aussi, des souvenirs et des espérances mêlées, et non pas seulement de la crainte.

Tarde. — Ttaiisf. du [)(/u^'(>ir.

l.KS TRANSFORMATIONS DU POUVOIR

— Nous avons des inventaires de la Richesse publique, des Bourses qui nous donnent les variations numériques de ses sources diverses. Pouvons-nous es2:)oler d'avoir un jour de bons inventaires du pouvoir politique, des Bourses politiques? Ce seiait fort difficile, mais fort désirable. Si Ton pouvait, par de sûres statistiques, mesurer approximativement la hausse ou la baisse des quantités de pouvoir incarnées dans le cabinet anglais ou dans la reine d'Angleterre, dans les divers souverains ou ministres d'Europe, d'Amérique. d'Asie, rien ne serait plus précieux pour les diplomates. En apparence, ce serait aisé : en ce qui concerne le pouvoir intérieur, comj^ter les électeurs du parti gouvernemental en comparaison avec ceux des oppositions ; ne pas oublier non plus le nombre des gendarmes en ce qui concerne le pouvoir intérieur, compter les soklats et aussi les milliards dont peut disposer le crédit de l'Etat. Mais l'essentiel à saA oir est moins ces dénombrements que la quantité d'obéissance et de courage contenue au cœur des soldats et le talent de leurs chefs, la quantité de confiance, de dévouement et de fîdélilé inhérente au ca^ur des électeurs et de toute la population. Et, si Ton essayait de mesurer cela d'après des indices plus ou moins trompeurs, on verrait la difficulté de comparer entre eux les résultats numériques obtenus. Car les pouvoirs comparés seraient hétérogènes. Quoi de moins semblable au jiouvoir patriarcal de Fempereur de Chine que celui du président de la République des Etats-Unis?

Après avoir répondu plus ou moins sommairement, dans ce qui précède, a deux questions connexes : qu'est-ce que la vie politique ? qu'est-ce que le pouvoir?

CONSIDÉRATIONS PUKLIMIN AIRKS 1 9

il nous reste à dire un mot d'une troisième : qu'est-ce que VElat ?

L'Etat, en un sens étroit, c'est le pouvoir gouvernemental personnifie dans son chef, roi absolu ou président du conseil. Mais, d'autre part, que pourrait le gouve4'nement sans radministralion ? L'Etat, dans une acception plus large du mot, est donc le groupe des gouvernants et des administrateurs de tout grade, des fonctioimaires, dépositaires d'habitudes et de traditions séculairement formées et accrues, instrument nécessaire du pouvoir et sa condition d'existence. Mais, en outre, si le public, qui est la matière pétrie incessamment par les fonctionnaires, ne se prêtait pas a leur action, s'il n'était pas façonné a l'obéissance par un ensemble de coutumes et de nid^urs, traditionnelles aussi, dont il est imprégné, les diverses administrations ne seraient-elles pas frappées d'impuissance ? Il s'ensuit ([ue, à voir profondément les choses, l'Etat c'est la nation tout entière. Mais, la légitimité du premier sens indiqué n'en subsiste pas moins. Car, au regard du gouvernant qui commande, la nation tout entière qui lui obéit, y compris son personnel administratif, est un simple moyen dont il se sert pour atteindre sa fin momentanée ; et cette distinction de la fin et du moyen a sa raison d'être, quelle que soit la nécessaire liaison des deux.

L'armée, surtout l'armée en guerre, est une sorte de colonie d'une espèce à part, un bourgeon détaché de la nation dans lequel celle-ci condense tout ce qu'elle a de sève et de vie juvénile et par lequel elle agit au dehors comme par sa vivante image. Dans ce microcosme national, donc, se reproduit en relief saisissant la grande société qu'il représente sovis sa forme la plus active, la plus politique, par conséquent. C'est là qu'il conviendra d'étudier les rapports de V individu et de Y Etat. Or, VEtat, dans l'armée, ce n'est rien de bien

50 \a:s i i\ \Nsi ohm V I ions nu imjcnoik

mystérieux, c'est tout simplemeut rautorilc du général I eu chef. Tout le reste, les deux ou trois cent mille on j les millions d'hommes qu'il met en mouvement à son j gré, (|u'il envoie à la mort certaine pour le succès d'un de ses plans, c'est V individu.

Voyons donc ici ce (|ue pèse le droil l/idirlduelcoiilvi' le droit socird, pour parler comme M. Henry Michel, cpii a étudié à fond celte question dans son grand ouvrage sur Vidée de VEtat: voyons ce que pèse le droil de ces millions d'hommes à vivre, à être libres, à joui i de leurs libertés de pensée, de conscience, de presse, de réunioji, d'association, condition supposée et siu<' quâ non de leur personnalité autonome, ce que pèse el vaut tout cela quand tout cela s'oppose au droit c[ui . appartient au général en chef de faire servir toutes ces personnalités, toutes ces Jins en soi, dirait Kant, comme de simples instruments passifs et sacrifiés de sa volonlé ])ropre. Ici le droit individiiel, qui est précisément celui d'une collectivité, s'annule, s'évanouit devant le droit social, qui est remis aux mains d'un seul individu ; car, remarquons-le, ce n'est point du tout le triomphe de la force sur la faiblesse. Au contraire ; où est la force, si ce n'est du coté des millions d'hommes.^ oii est la faiblesse, si ce n'est du côté du général? Toute la force de ce dernier lui vient de ce que les individus, propriétaires de droits qu'on nous dit sacrés et constitutifs de leur personne, cessent d'y croire et ne croient qu'au sien, hostile au\^ leurs, au moment de la bataille, et non seulement à ce moment, mais dans tout l'exercice de la vie militaire, en vue de la guerre éventuelle .

Mais ce qui est vrai de la guerre extérieure, oi^i éclate avec tant d'évidence l'écrasante supériorité de l'Etat sur l'individu, l'est aussi, au degré près, de cette guerre intérieure, sourde et permanente, qui est la vie politique des partis, en temps dit de paiv. Dans chaque

CON SIOKH ATION S PHKT.IMIN AIRKS \> |

pni li, le cher, le meneur, el, dans le parti au pouvt)ir, le pi ésident du conseil des ministres, ou, si l'on veut, le y^roupe des ministres, voilà l'Etat. Car, remarquonsle, l'Etat n'est presque jamais unifié, il est presque toujours multiple, comme le moi, presque toujours en proie à des rébellions internes, à des dissidences qui tendent à fractionner la nation en deux on plusieurs morceaux. — Or, dans les moments où la vie politi(|ue s exalte, se soulève, aux dépens de la vie économi(|ue, intellectuelle et artistique, qui va se resserrant, les libertés de l'individu sul)issent des mutilations presque aussi fortes que sur les cbamps de bataille ; on |)roclame l'état de siège, plus de journaux, plus de réunions, les cafés fermés, la parole étouffée, toute dissidence expulsée ou comprimée par la Aiolence. Et personne ne pioteste, même, souvent, en son for intérieur : on sent ou l'on croit que cela est nécessaire.

C'est donc seulement aux époques où les conflits intérieurs, aussi bien qu'externes, s'apaisent, où la vie politique languit devant la vie privée prospère et exubérante, où md danger ne menace ni la nation ni le parti triompliant, que, dans les limites tracées par la j-églementation juridique émanée de ce parti, réalisation de son programme, les libertés des individus tendent à se déployer et s'affirment avec une conviction croissante. Mais alors, aussi, elles ne tardent pas à se licurler douloureusement contre ces limites dont je parle, à les battre de flots révoltés : nouvelle lutte interne qui commence, appelant de nouveaux excès de \'ic politique, essentiellement tyrannisants.

On peut, maintcnani , se poser la question de savoir si, dans les intervalles des guerres et des luttes intérieures les plus vives, l'Etat ne saurait faire un meilleur usage de sa liberté à lui, c'est-à-dire de son autorité, que de tendre à accroître de plus en plus celles des citoyens, — qui se développent nécessaire-

ment aux dépens de la sienne, — alors même qu'il verrait les citoyens faire de leurs libertés un emploi nuisible à eux-mêmes et aux autres. Est-ce que le devoir de l'Etat n'est pas plutôt de ne viser ainsi à se rendre i-mpuissant que dans la mesure où il voit qu'il devient inutile, c'est-à-dire où il voit s'orienter d'elle-même la conduite des citoyens vers des buts jugés louables P En définitive, c'est la direction de la conduite soit collective, soit individuelle qu'il importe de considérer.

Page 1