‹ Les transformations du pouvoirChapitre 8 sur 91 · L INVENTION ET LE POUVOIR · texte numérisé non relu

L INVENTION ET LE POUVOIR

Résumons-nous. Le Pouvoir est en quelque sorte un l)assin entretenu, malgré ses déperditions, par des -Murces cachées, toujours coulantes : famille, atelier, ('('ole, église, régiment. Et la nature du Pouvoir diffère (I après celle de ces sources qui prédomine. C^es sources, i\n début, se confondent toutes dans la famille, qui est à la fois atelier, église, école, régiment. Etat. Une partie de Tautorité paternelle passe, en s'ampliiiant, au prêtre, à Tinstituteur, au patron, au capitaine, au ministre, au journaliste même. Ce sont là des rejetons du pouvoir paternel, devenus figes à leur tour.

Mais pourquoi, si nous entrons dans le détail des laits, 1 autorité s'est-elle déplacée, à telle époque et en tel pays, dans tel sens et non dans tels ou tels autres comme ailleurs? Pourquoi l'autorité du père de famille passet-elle ici à des chefs militaires, là à des rois pacifiques et agriculteurs, autre part à des collèges de prêtres? Pourquoi aux prêtres de telle religion et non de telle autre, à telle dynastie plutôt qu'à telle autre, à tel capitaine plutôt qu'à tels autres? Et d'abord, pourquoi est- < e au sein de la famille qu'est née et a dû naître la première notion vivante du pouvoir? Ma réponse sera d'abord que les hommes, dès leur plus tendre enfance, tondent à se soumettre toujours à celui qu'ils croient

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le plus apte à protéger les biens qu'ils désirent le plus garder, ?i les diriger vers les biens qu'ils désirent le plus acquérir. Personne, mieux que le père et la mère, ne peut s'ofTrir à l 'en (an t comn^e protecteur et comme* guide ; de là F obéissance filiale, la naissance du pouvoir dans la famille. Une fois né là, il en sort pour une raison identique, et le sens de chacun de ses déplacements est déterminé de la même manière que son premier jaillissement. L'explication de ses transformations est la même que celle de sa première formation. A chaque modification, en effet, que subissent les désirs généjaux à diriger ou à protéger, ouïes croyances générales en ime aptitude tutélaire ou directrice, l'autorité change. Or, qu'est-ce qui modifie les désirs et les croyances, si ce n'est les inventions et les découvertes, les besoins suggérés, ou les idées suggérées, par l'exemple contagieux d'hommes novateurs et influents?

Il s'ensuit que plus, dans un groupe social, il y aura d'innovations, soit nées dans ce groupe même spontanément, ce qui est assez rare, soit importées de l'étranger, ce qui est plus fiéquent. et importées militairement, ou commercialement, ou religieusement, n'importe comment, plus il y aura de changements du Pouvoir, d'agitation politique. Nous voyons par là l'insuffisance des théories qui ont attribué le progrès des peuples à leur seul contact belliqueux (Gumplowicz), ou à leur seul contact commercial, ou à leurs seules communications religieuses, on même (Gobineau) au plus ou moins d'inventivité de leur propre race sans tenir compte des importations et des ensemencements d'idées étrangères. Il suffît, pour que le progrès soit possible partout, que des novateurs soient spontanément éclos quelque part.

Mais ceux-ci, comment ont-ils innové .3 En rompant pour quelques instants le charme de l'imitation ambiante, et se mettant face à face avec la nature, avec le dehors

imivorscl, représente, rélléelii, élahoré en mythes on en connaissances, en rites ou en procédés industriels. ( est luie erreiu de croire cpie les priinitils ne regaident pas la nature : bien plus (pie pour nous, elle est trou- Mante et magique pour (mi\. Animaux énigmali(pies, plantes stupéliantes, soleil, ciel : toujours apparaît, à Il a\ ers la mmcetzr transpar<Mit(^ dn |)eu (piOn sait, l'incoiinii inunense. Le grand prohlcme alors, posé par les rapports de riiomme avec la nature, est de se nourrir |);ti elle et de se garantir contie elle. La part du ristpie et de la chance, dans la \'ic du chasseur ou du pécheur |u imitif, est bien ])lus grande tpie dans notre vie à nous, i l le hasard est frère du merveilleux. Aussi voyonsnous (pic, bien longtemps avant d'avoir peuplé l'uni- Ncrs d csprits d ancèlres , réputés protecteurs, les lionunes enfants s'étaient donné pour protecteurs cpiasi- <li\ins des animauv ou même des plantes. De là la /nU'tii, qui dénote la préoccupation habituelle de la pensée extériorisée.

L;i nature de la faimc ou de la llore, du climat ou du sol lidluc sur l oiganisation de la famille et de la peuplade, en tant qu'elle suggère telles ou telles idées, tels ou tels actes. Suivant la nature de l'animal i^articulièrcment dangereux: ou particulièrement utile, ou plutôt réputé tel — lion, crocodile, serpent, àne, élépliant, lama, gibiei- d(; poil ou de plume, poissons de côtes ou (le rivière — les talents et les aptitudes physicpics re- (piises pour exterminer ou ca))turcr cet animal dillèrent beaucoup et désignent tel ou tel individu à la conliance, à l'obéissance de ses concitoyens. Car la légende s'cnq)aie aussitôt de ce talciit et le giossit. Ajoutez le mystère dont s'entourent à l'origine les moindres re- < ettes utiles, remèdes, poisons, les moindres inventions transmises de père eu tils, comme les rites du culte, comme des secrets d'Ktat. Tel charmeur de serpents devient sorcier. On lui prête non seulement le pou von*

qu'il a crapprivoiser les vipères, mais celui de faire pleuvoir à volonté ou de changer les hommes en loups.

Distinguons les découvertes réelles et les découvertes imaginaires, les inventions réelles et les inventions imaginaires. Qu'il y ait eu, dès les plus hauts temps, des découvertes réelles, les langues, la première création humaine, en sont la preuve. Chaque nom commun, chaque verbe, exprime une petite généralisation, une découverte vraie. Mais, en même temps, la mythologie, née avec les langues, est un ensemble de découvertes imaginaires. L'imaginaire et le réel, ici, découlent de la même tendance innée a se projeter soi-même au dehors. La phrase, la proposition verbale, consiste, en toutes langues, à regarder la chose nommée comme une personne qui agit ou pâtit. L'animisme, première et universelle forme de la religion, consiste à voir une âme cachée dans toute chose frappante. — Ou' il y ait eu, dès les époques les plus reculées, des inventions réelles, rien de plus manifeste aussi : le fer, l'arc, les poisons des sauvages, la poterie, T apprivoisement du chien, ne laissent pas de doute à cet égard. Et des inventions imaginaires : culte du foyer, sacrifices auv morts, pratiques de sorcellerie, divination. Le tout pêle-mêle, confondu.

Quiconque, par suite d'une croyance vraie ou fausse, (Tune découN erte réelle ou imaginaire propagée dans son public, parvient à s'approprier le monopole d'une de ces inventions réelles ou imaginaires, dispose d'un pouvoir spécial qui T impose aux autres hommes. Et son pouvoir subsiste jusqu'à ce que la croyance dont il bénéficie se déplace ou que quelqu'autre invention jugée préférable vienne supplanter celle qu'il monopolise. Remontons aux sociétés tellement éblouies par le prestige du monde naturel qu'elles sont fîères d'obéir à une dynastie qui se vante d'avoir pour ancêtre éponyme, pour protecteur divin, un animal, un végétal même.

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ou un asti'e, souvent un minuscule et ridicule animal 1(4 que le rat, ou la moins brillante des étoiles. Il est clair ([ue cliaque observation faite, |)ar un observateur ( laivoyant, sur la régularité invariable des instincts, des niœiu's de cette espèce animale, sur la régularité inva- I lable des mouvements de cet astre, qui semble comme iisservi à tourner quelque meule céleste — on nous a I a])j)orté les réllexions scepti([ues d'un Inca méditatif à

sujet — tend à ébranler, et peu a peu à détruire la loi admira tive et superstitieuse en la puissance de cet aucelre supj^osé, et, par suite, l'autorité divine de la (lynaslie qui fonde sur ce prestige son droit au respect.

C'est non la force réelle mais la force supposée d'un lioinme, pere, prêtre, capitaine, roi, qui fait son pou- \oii-. Et cette force supposée tient à un préjugé accré- (pi'un préjugé nouveau vient combattre. Quand on croit que la malédiction paternelle fait mourir, que la colère du patriarche de Constantinople — comme le croyaient les Grecs byzantins, d'après Ranke — empêche l(*s cadavres de se décomposer et les rend improj)res à la résurrection future, que tel sorcier peut faire tomber la lune du ciel, etc., il est certain que le progrès cl la vulgarisation des connaissances physiques ou |)liysiologiques doivent singulièrement affaiblir l'autorité de ce patriarche, de ce sorcier, du père même. De la non pas surtout un alfaiblissement, mais un déplacement de pouvoir. Car le besoin de crédulité et de docilité qui était auparavant satisfait par le pouvoir paternel, sacerdotal ou autre, ne disparaît pas pour s'être détourné d'eux; il cherche ailleurs à se satisfaire, il se lournevers le confesseur de la nouvelle foi quia détruit r ancienne, vers d'autres dépositaires de l'autorité.

Dans une société où pénètrent de nouvelles idées et de nouveaux besoins, à la suite d'innovations imitées, il arrive inévitablement que beaucoup de prestiges sont cbranlés ou démolis : celui du vieillard, du cher de clan,

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du noble de race, du riche propriétaire, etc. Mais les habitudes d'obéissance, de confiance, de respect, que ces prestiges ont fait naître, leur survivent comme nous venons de le voir, et se reportent sur un auliH^ objet. C'est ainsi que, par exemple, vers la fin du moyen âge, quand les divers fiefs ont été mis en communication plus facile et que le résultat de cette comparaison a été défavorable au seigneur local, éclipsé j3ar l'éclat du roi, naguère seigneur comme un autre, les populations ont laissé leur docilité habituelle aller naturellement vers le représentant de 1 autorité royale ; et, peu à peu, s'est formé ainsi, comme un fleuve par la convergence d'innombrables ruisseaux , F absolutisme d'un Louis XIV. — Il n'est pas même nécessaire (juo les besoins nouveaux impliquent la négation des besoins anciens pour que leur opposition alfaiblisse les pouvoirs nés de ceux-ci. En effet, une société, comme une personne, ne dispose, à un moment donné, que d'une certaine quantité d'obéissance et de confiance, qui se répartit entre les divers pouvoirs auxquels on se soumet. Si Ton vient a se montrer docile à un nouveau pouvoir, ce ne peut être qu'au détriment des autres. Par exemple, les protestants du xvi"" siècle et les jansénistes du xvii'% à mesure qu'ils s'humiliaient davantage devant Dieu, se montraient plus fiers et plus roides devant les pouvoirs civils et politiques.

En somme, le changement des idées, résultant de la série des découvertes, et le changement des intérêts, résultant de la série des inventions, ont le double eflet de Iransformer la nature de l'avitorité en chacune de ses catégories, et de la déplacer. Ils la transforment : suivant que le père a été envisagé surtout comme un guerrier possesseur d'armes invincibles, ou comme un sacrificateur disposant de secrets magiques, ou comme un cljcf d'industrie possédant des secrets de fabrication, ou

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comme un vieillard doue d'une sagesse supérieure, ou ( ( )nime un simple tuteur légal et ini banquier donne par la nature, son aulorilo a beaucoup eliangc de nature, |)lus ou moins mélangée de crainte ou d'amour, de superstition ou de tendresse. On en peut dire autant de l'autorité du prêtre, ou de celle du roi. Quant aux déplacejnents du pouvoir, ils accompagnent d'iiabilude - s transibrmations, mais peuvent s'opérer sans elles.

Y a-l-il un sens, une direction générale et irréversible, à cette suite de transFormalions!^ \ a-t~il un sens, une direction générale et irréversible, a cette suite de déplacements!^

Oui, dans la mesure on il y a un encliaînement logique des découvertes et des inventions. Et nous n'en douterons pas si nous jetons un coup d\xMl d'ensemble, d'une part, sur le progrès des connaissances, d'autre part, sur les grands groupes d'inventions solidarisées (pii ont formé successivement l'art de la pêclie et de la cliasse, l'art pastoral, domestication du bœuf, du mouton, de l'àne, du cbameau, du lama, l'art agricole, domestication des diverses plaiites alimentaires ou textiles, enfin Tart industriel. A cbacune de ces grandes étapes du progrès liumain, et à cliacun des pas qui mènent de 1 une a l'autre, nous voyons le cliamp social toujours, et même le plus souvent le cliamp politique, s'agrandir, el les pouvoirs publics se déplacer en passant du clief d'un groupe plus étroit au clief d'un groupe plus ample, du clief de clan au magistrat de la cité, ou bien du seigneur au représentant du roi, et en même temps le pouvoir perdre de son caractère relativement sentimental, personnel, imprécis, pour revêtir un caractère relativement précis, impersonnel, objectif.

Toutefois, remarquons que le sens des l vans for nidlions du Pouvoir est beaucoup moins nettement indiqué ([ue celui de ses déplacements ^ et plus loin nous verrons pourquoi. Pour le moment, revenons au lien des idées

liV lis rn \Nsi ( )UM A rioNS m poinoiiv

et des intérêts avec la nature et l'étendue du Pouvoir, et lâchons de le préciser.

En essayant d'esquisser ailleurs une théorie de la valeur \ j'ai cru montrer que, dans la valeur des objets, il entre deux éléments : l'' le j3lus ou moins de foi dans leur aptitude a satisfaire un désir, et le plus ou moins de généralité de cette foi ; 2 * le plus ou moins de vivacité et de profondeur de ce désir, et sa dillVision plus ou moins grande ^. De telle sorte que, si la foi en l'aptitude d'un objet se généralise ou s'intensifie pendant que le désir auquel il répond se resserre ou s'affaiblit, sa valeur restera égale (quoique ayant changé de nature). 11 en est de l'autorité, du pouvoir d'un homme, comme de la valeur d'une chose. Le pouvoir d'un homme d'Etat, d'un fonctionnaire, d'un magistrat quelconque, a deux sources : 1*" le plus ou moins de confiance qu'on a dans son aptitude a remplir ses fonctions, et le plus ou moins de diffusion de cette confiance ^ ; 2"" le plus ou moins de besoin qu'on a de cette fonction, et la diffusion plus ou moins étendue du sentiment de ce besoin. Quand, dans un temps de troubles, le besoin d'une police de sûreté grandit tout a coup et se répand, le pouvoir du préfet de police, l'autorité dont il est in-

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