CHAPITRE IV Vues générales sur la socialisation
La socialisation dune tendance est, dans la vie collective, l'analogue de la spiritualisation dans la vie individuelle. Elle implique l'extension, la régularisation des rapports de ce désir avec les éléments sociaux, avec les individus, les groupes, les formes différentes de la vie sociale, l'ensemble même de cette vie et les éléments directeurs qui représentent cet ensemble. Si la tendance sexuelle se spiritualise en se combinant à l'affection, à la sympathie, à la tendresse, à des impressions de beauté, à des préoccupations esthétiques, littéraires ou pratiques, elle se socialise dans la mesure où ces différents sentiments sont eux-mêmes des éléments sociaux, dépassant largement l'individu, et aussi en s'associant plus directement à diverses formes, à différents événements de la vie sociale, en se soumettant aux mœurs, même aux modes d'une époque, à des formalités religieuses, administratives et légales. Le mariage, par exemple, avec tout ce qui s'ensuit pour l'établissement de la famille, est une socialisation très nette de l'instinct sexuel, et aussi des sentiments de paternité et de maternité. Ce qui rend
cette socialisation possible, c'est d'ailleurs la spiritualisation accomplie déjà, sur laquelle à son tour elle ne restera pas sans effet. Pareillement la tendance nutritive se socialise en s'adaptant aux usages, aux convenances, aux nécessités de la vie sociale qui règlent, au moins assez communément, de façon très appréciable, l'heure des repas, et même leur composition. Cette socialisation devient bien plus rigoureuse chez les groupes différents, peuples ou communautés, où les repas se prennent en commun.
Certaines passions semblent socialisées par nature et dès leur naissance, ce sont celles qui ont pour objet spécial des biens sociaux, et par conséquent poussent l'individu vers ses semblables. Il faut pourtant distinguer avec précaution le but de la passion, et sa nature. Le premier peut être social sans que l'autre le devienne au même degré. En fait une passion d'ordre social reste parfois très peu socialisée. Il est des façons très personnelles d'être ambitieux, de désirer les honneiirs et le pouvoir. L'avarice, — qui est une sorte d'ambition — est une passion sociale en ce qu'elle désire une supériorité sur les autres hommes, une prise sur eux, un pouvoirpossible sinon toujourseffectif, ellesupposesouventl'existenced'une monnaie qui ne saurait avoir qu'une valeur sociale, l'industrie, le commerce, la comparaison elles rapports des fortunes. Elle peut tout de même être, en elle-même, presque purement égoïste, peu influencée par les facteurs sociaux, anti-sociale même si l'avare se borne à entasser des billets de banque ou des pièces d'or, s'il retire cette force de la mêlée et l'annihile. De même l'ambition reste peu socialisée si elle ne vise que les jouissances de l'orgueil, et non la réalisation de quelques formes sociales nouvelles, un changement important dans la vie
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politique, dans les croyances de l'humanité, dans le destin des nations. Ces derfiiers buts au contraire caractérisent des formes socialisées de rumbition, socialisées ainsi par leurs fins et non seulement par leurs moyens.
Et pourtant cette ambition peut rester méconnue il mal comprise. Il peut paraître étrange, par exemple, de parler de l'ambition de Spinoza. Plus volontiers vanterait-on sa »< modestie ». C'est que les passions, les traits de caractère sont assez mal entendus en général, et appréciés trop superficiellement et selon des conventions tr«is critiquables. En fait il n'est rien de plus immodeste, de plus furieusement orgueilleux et de plus imprudemment ambitieux que de prétendre avec ses propres forces, comme le philosophe, à dévoiler le système dn monde, à en reconnaître l'essence, ou bien à démontrer que la recherche en est vaine ou puérile. Il n'est pas d'ambition plus surprenante que de chercher la vérité et, l'ayant cru trouver, de vouloir la faire accepter aux peuples. Spinoza, vivant sobrement et péniblement dans sa mansarde, sans se mêler aux alfaires, travaillant à son humble tâche pour gagner strictement sa vie, ne désirant ni honneur, ni pouvoir, ni richesse, mais créant un système qui démolirait les croyances de l'humanité civilisée, qui tend à transformer la morale, le sens de la vie, et en somme à bouleverser les habitudes du genre humain, Spinoza est un orgueilleux et un ambitieux de la plus haute espèce*
1. Aussi bien l'orgueil déclaré et patent, un oi"giieil immense est-il assez souvent la caractéristique du philosophe. L'orgueil d'Auguste Comte est moins étalé, mais aussi énorme et peutêtre plus profond que celui de Chateaubriand ou de Hugo. Et ce dernier même doit une bonne partie de son orgueil à ses aspirations et à ses prétentions philosophiques.
Son ambition est très spiritualisée. Elle est aussi socialisée en ce qu'elle tend à une transformation de la mentalité humaine, et des opinions sur l'homme, et par là, à une transformation des relations sociales. Elle ne l'est guère en ce que Spinoza est l'homme le moins préoccupé des affaires, qu'il ne songe guère à mettre la main à une réorganisation sociale, que son ambition ne vise directement aucun fait social concret, aucune institution praticulière, que même il s'abstient d'influencer les idées de ceux qui l'approchent, et qu'il est à peu près seul. La portée sociale de son ambition reste générale, abstraite, à longue portée, elle n'en est pas moins considérable.
La socialisation est en général à la fois active et passive. Je veux dire que les tendances de l'individu portent l'empreinte de la société et aussi qu'elles donnent à cette société leur marque propre, et, réagissant sur elle, la transforment plus ou moins, la refont à leur image. Et tantôt elle est surtout passive, c'est le cas ordinaire, tantôt elle est surtout active, ce qui est le cas des inventeurs, des génies, des innovateurs. Dans ces deux formes, d'ailleurs, c'est toujours une similitude ou une harmonie qui s'établit entre la tendance individuelle et le milieu social, et les actions en retour compliquent toujours les phénomènes. La tendance transformée par^l'état social réagit sur cet état, et lélat social en s'accordant à une tendance créatrice individuelle, réagit sur elle pour en modifier plus ou moins l'aspect, la portée, et la direction.