VIKS GÉNÉRALES SI U I.A SOCIALISATION
Dans la socialisation active, il faut distinguer l'actuel et le virtuel, l'action réelle et l'action possible. La socialisation active d'une tendance ne dépend pas seulement de cette tendance ; pour qu'elle se développe, il lui faut un milieu favorable, qui ne se rencontre pas toujours.
Cette socialisation virtuelle est importante, parce (ju'il dépend de la société et jusqu'à un certain point do ceux qui, à des titres divers et d'une façon ou de l'autre, mènent la société, de la préparer, de la rendre plus ou moins efficace, de la faire entrer plus ou moins profondément dans la vie sociale, de la diriger en tel ou tel sens, de la canaliser et d'employer à des travaux utiles et à la fertilisation un torrent qui risque de ravager le pays.
Il est rare qu'on aperçoive bien l'importance de cette socialisation virtuelle, et communément on en restreint beaucoup trop le champ. Auguste Comte considérait comme inutiles certaines recherches scientifiques dont la fécondité n'est plus contestable. De même on considère trop souvent comme antisociales ou en dehors de toute possibilité de socialisation des tendances dangereuses ou hostiles à la société actuelle, ou simplement un goût de l'isolement et de la retraite dont la signification est parfois tout autre.
L'isolé, le misanthrope, le << sauvage », celui même qui fait profession de se séparer des hommes et de haïr l'humanité ne sont pas en général si insociables qu'ils le paraissent et peut-être même qu'ils voudraient l'être et qu'ils croient l'être. Ce qui isole un homme, c'est moins un désir formel de vivre seul que l'impossibilité pour lui de trouver chez les autres des compagnons agréables ou supportables, de reconnaître en eux les membres de
la société qu'il rêve, d'un rêve plus ou moins conscient, que jusqu'à un certain point il représente et que même, dans une eerlaine mesure, il réalise.
Chaque homme en effet représente une société, et toujours même une autre société que celle où il s'encadre, une société de gens qui lui ressembleraient à certains égards et par leur idéal social, et qui s'adapteraient à lui, parce que sur d'autres points, ils différeraient de lui. Napoléon, Fourier, Louis XIV, Renan ont cherché, par des moyens bien différents, à réaliser un monde qui fût leur image ou leur écrin, un monde où se réaliseraient leurs conceptions des choses, où leurs désirs seraient exaucés, où leur volonté, ou des volontés d'accord avec la leur, dirigeraient tout. Et le plus humble de nous tous couve, sans s'en méfier, de pareilles ambitions. Chacun, selon ses moyens et, selon ses forces tend à transformer la société pour la conformer à ses idées et l'adapter à ses besoins. Mais tous les hommes agissant de même, chacun de son côté, la société réelle est toujours un compromis singulier, variable, et incohérent entre tous ces rêves confus, toutes ces idées précises, ces velléités hésitantes et ces dures volontés. Elle dépend de la force mentale et aussi de la situation sociale des individus, de l'accord ou de l'opposition de leurs désirs et de leurs idées avec les idées et les désirs de ceux qui les entraînent, elles dépend des circonstances qui rendent possible ou non, facile ou non, la réalisation de telle ou telle forme de société, elle dépend de la pression exercée sur chaque esprit par l'ensemble social, pression différente de la pression exercée par chaque individu sur ses voisins, puisqu'elle est non leur somme, mais leur synthèse ; elle dépend secondairement des
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(luîililés des organismes, puis encoro des conditions jibysiques, et, à desdegr<'•^^lécrois.sants, de tous les faits de l'univers.
La socialisation active d'une tendance individuelle dépend donc du milieu dans lequel elle intervient autant que de cette tendance même et de l'individu en qui elle est née, en qui elle s'est déjà socialisée passivement. Sa nature, son sens, peuvent varier complètement selon les dilTérents milieux qu'elle traversera successivement et qui combineront souvent ou opposeront leurs influences différentes ainsi que les produits de ces influences.
Une conception comme celle de la lutte pour re.xistence et de la sélection naturelle va se socialiser en mille manières. Elle est née sous l'influence de certains faits sociaux, les pratiques de l'élevage, par exemple et l'état des sciences naturelles au temps de la jeunesse de Darwin. Elle s'est spirilualisée, chez celui-ci, en s'associant à des connaissances très variées, à des idées qui ont formé avec elle la doctrine darwiniste pure, à des croyances philosophiques et à des sentiments comme un déisme peut-être un peu vague et un optimisme un peu candide. Répandue dans des milieux différents, elle s'est socialisée par le développement et certaines rectifications de la théorie darwiniste, mais aussi par diverses conceptions d'ensemble de la vie mêlées de sentiments très différents. Ici, c'était l'apologie de la force, le sacrifice des faibles, le dédain de la pitié, une sorte d'optimisme joyeux et féroce. Ailleurs au contraire, le pessimisme naissait de l'idée que les qualités qui assurent la vie et la perpétuité de la race ne sont point, en beaucoup de cas, celles qui ennoblissent l'existence, créent le bonheur et procurent un développement harmonieux de l'humanité.
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Ailleurs encore, on insistait plus yolontiers sur la nécessité de s'unir pour se défendre et l'on arrivait à substituer, en partie, l'idée d'accord et de solidarité à l'idée de lutte et de massacre.
Voilà donc des socialisations actives différentes, contradictoires d'une même tendance. On pourrait en envisager d'autres, qu'eussent rendues possibles et réelles des milieux sociaux différents. Ainsi la tendance individuelle, en se socialisant, peut s'incarner en des systèmes d'idées, de sentiments, d'actes ! divers qui la rendent très différente de ce qu'elle était et l'opposent même, bien souvent, aux désirs et aux idées de celui qui l'a introduite dans le monde. Il n'est pas du tout impossible qu'une idée de liberté, en se développant dans un milieu social donné, aboutisse à un despotisme rigoureux et c'est ce qui arrive en effet. Il est même normal, il est nécessaire qu'une tendance, en se socialisant, comme à un degré moindre, en se spiritualisant, arrive à se restreindre, à se rectifier, à se contredire elle-même à certains égards.
Aussi serait-il d'une extrême importance pour les sociétés de régulariser la socialisation des tendances, d'en prévoir les éventualités, de les provoquer ou de les prévenir. Malheureusement, c'est ce qu'elles ne peuvent guère faire, parce qu'elles y sont maladroites et qu'il est réellement difficile de déterminer les virtualités, que leurs complications ou leur nouveauté cachent très souvent. Il est cependant permis de rêver un état de choses où celte opération serait moins livrée que dans le nôtre à tous lesj hasards de l'improvisation et de la vie au jour 1« jour, et aussi moins malheureusement réalisée quant on la tente.
Il est des tendances ou des éléments de tendances