‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 9 sur 38 · VL'ES SUR I,A SPIRITUALISATION DES TENDANCES · texte numérisé non relu

VL'ES SUR I,A SPIRITUALISATION DES TENDANCES

cipe (le déviation et de perversion à côté d'une cause d'élévation. Selon les occasions, l'un ou l'autre l'emporte et déroule ses effets, ou bien leur action se combine.

Pour bien l'ontendre, choisissons encore quelques analogies dans la vie sociale. Un groupe quelconque s'altère toujours quelque peu en s'attachant de nouveaux membres, en s'alliant de façon un peu intime à d'autres groupes. Il s'enrichit, mais il se transforme. De nouveaux desseins, de nouvelles volontés viennent se mêler à sa vie, la modifier plus ou moins, ou même en changer l'orientation. Parfois c'est un progrès, cela dépend de la valeur des nouveaux membres et de leur adaptation à l'œuvre, mais ce progrès même entraîne quelques disparitions, quelques renoncements, quelques sacrifices. Il y a toujours, môme dans une amélioration évidente, quelques perles plus ou moins sensibles, il n'est guère de progrès qui ne fasse couler du sang ou des pleurs, qui ne jette tout au moins, à côté de ses parties lummeuses, quelques ombres de tristesse. Cela est vrai aussi des individus qui s'associent pour former un groupe. Les associations temporaires, les coalitions de partis politiques, de groupes parlementaires, les fusions de sociétés industrielles, les alliances de peuples, l'adhésion d'un individu aune société qui détermine et fi^e désormais ses croyances politiques, religieuses, économiques, qui lui impose un certain mode de conduite, le mariage, fournissent des exemples quotidiens de pareilles modifications dont la valeur varie et change de signe selon les cas.

Ainsi en va-t-ildes tendances qui en se spiritualisaut s'unissent à d'autres tendances et laissent

fusionner avec les éléments de celles-ci leurs propres éléments. Elles se transforment forcément par là et en un sens elles dévient, car elles doivent toujours se laisser influencer par les relations nouvellement établies, consentir quelques concessions aux compagnons nouveaux. Cela est visible dans les tendances organiques ; la tendance à la nutrition, par exemple, en se spiritualisant devient plus indifférente à la nutrition même. Elle arrive assez facilement à la négliger, à l'oublier. L'instinct souvent s'affaiblit et se corrompt. Ce n'esl pas toujours l'aliment qui flatte le plus la sensualité du gourmand qui le nourrira le mieux, ni celui qui rehausse le plus l'importance de l'amphitryon et plaît à sa vanité, ni celui qu'on offre avec le plus de sympathie. La spiritualisation (et la socialisation) de la tendance à se nourrir a certainement émoussé la sûreté de l'instinct chez l'homme, son goût est moins capable, semble-t-il, que celui de bien des animaux, de distinguer ce qui doit nuire à l'organisme. Il est vrai que l'homme peut corrompre aussi le goût de l'animal, à qui cette socialisation ne réussit pas toujours.

De même la tendance sexuelle a été bien souvent détournée, en se spiritualisant, de sa fonction normale : la procréation d'un être et la vie de la race. Bien des causes y contribuent, d'origine et de valeurs diverses. C'est la recherche plus savante et plus exclusive du plaisir pour le plaisir, c'est une sorte de raffinement de pureté et de pudeur qui fait considérer coramegrossier, peut-être comme honteux l'acte d'où dépend la fécondation, ce sont les nécessités sociales et les convenances diverses qui empêchent continuellement et systématiquement la satisfaction du désir sexuel, qui fout qu'un homme

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ne peut gii6re se marier qu'assez tard, c'est la sympathie, raiïeclion, l'aniour môme qui, dans les circonstances communes de la vie, ne se décide pas toujours par les qualités qui assurent le mieux la procréation. Ici, comme en bien des fonctions humaines, l'inslinct n'est pas sûr et la science ne peut y suppléer, d'abord parce (ju'elle n'est pas assez avancée, ensuite parce que presque personne ne songerait à la consulter et surtout à suivre ses avis. Et la spiritualisalion de la tendance, son association à d'autres désirs et à d'autres idées peut amener à des déviations bien plus graves, et bien plus défavorables encore à la création de l'enfant.

Les tendances plus purement psychiques mêmes sont constamment perverties par le développement de leurs associations. L'amour des parents pour les enfants, par exemple, a pour fonction normale d'assurer la vie de l'enfant tant qu il n'est pas en mesure d'y veiller lui-même avec efficacité, et plus tard de le préparer à la vie sociale et, au besoin, de l'aider dans cette vie. Cette fonction est constamment pervertie, non seulement par l'ignorance et la maladresse qui ne sont assurément pas des formes de la spiritualisation, mais par l'intervention de la vanité, de l'ambition, d'idées toutes faites et mal confectionnées sur l'éducation, sur la morale, sur l'hygiène et la physiologie. Elle est comjjromise même quelquefois par la violence de l'amour maternel, par la partialité, par l'injustice dérivée des sentiments, des idées que suggère cet amour en s'adaptant aux différentes circonstances de la vie. C'est une des misères de l'homme que les passions les plus saines, les plus normales, les plus nécessaires sont souvent et fatalement amenées à prendre

de mauvaises voies, à égarer l'esprit et à le conduire à l'opposé de son but.

Nous pourrions passer en revue bien des tendances humaines, je crois que nos constatations seraient partout les mêmes. L'amitié, selon la façon dont elle se développe en s'adaptant à resj)rit, peut conduire à la familiarité vulgaire, à la tyrannie plus ou moins acceptée ou subie, à l'exploitation de Taml. L'amour de la science, à ne pas se renfermer en lui-même, risque de se compliquer de vanité, de recherche puérile des honneurs, de prétentions mesquines, toutes choses qui finissent par nuire à la recherche de la vérité qui en est la fonction propre. Et ainsi de suite. Il y a dans toute chose humaine un germe de corruption, et souvent le développement d'un sentiment dans l'âme le dévie et le pervertit. La perversion à un faible degré est une chose habituelle et peut-être nécessaire. Mais trop souvent elle s'accentue assez pour que, en se développant, un sentiment tende à manquer à sa fonction et à se supprimer lui-même avant d'avoir abouti.

C'est une conséquence de la nature générale del'homme qui n'est pas fixée, qui se modifie sans cesse, et qui de plus est assez mal adaptée à la condition nécessaire et universelle de l'existence humaine qui est la vie sociale. L'homme cherche sa voie à tâtons, comme un aveugle qui n'ayant pu trouA^er sa route, se trace péniblement un chemin à travers champs, trébuchant sur les pierres et les mottes de terre, se heurtant aux arbres, s'accrochant aux ronces, ne sachant pas s'il va dans la bonne direction ou s'il doit errer vainement jusqu'à ce que l'épuisement de ses forces le jette à terre, parmi la nature indifférente. Et cependant, de tous

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ces maux sortent quelques occasions de bien. Une tendance qui néglige sa fonction peut en remplir, en créer une nouvelle.

^ 1. — La spiritualisation de l'esprit.

La spiritualisation peut discipliner des tendances plus ou moins complexes, des groupes de tendances. Elle peut réformer l'esprit lui-même. L'esprit peut aussi se spiritualiser, c'est-à-dire devenir de plus en plus un esprit. Il n'y arrivera pas en se détachant du corps, puisque l'organisme doit toujours être représenté en lui et qu'après tout les tendances organiques sont une partie de l'esprit, mais sans doute il subordonnera ces tendances à celles qui dans l'esprit représentent l'esprit même, c'est-à-dire la coordination générale des tendances organiques, psychiques, sociales, et des actes qui en sont la manifestation,

11 se spiritualisera de la même manière que les tendances, et sa spiritualisation n'est que la systématisation des tendances généralisées et spiritualisées. Elle comportera donc une pénétration plus intime des tendances les unes par les autres, et surtout par les tendances directrices générales, qui représentent plus exactement et plus profondément le moi, la personnalité — comme un gouvernement peut représenter plus fidèlement l'ensemble, la personnalité d'une nation, que n'importe quel autre ensemble de personnes. En mèm« temps elle suppose aussi des rafiports établis entre les éléments des tendances, les idées, les désirs, des rapports plus étroits, mieux délinis, mieux subordonnés à la direction générale qui doit pénétrer partout.

Un esprit vraiment spiritualisé, si l'on peut s'exprimer ainsi, est en quelque sorte tout entier dans le moindre de ses actes, dans une perception, dans une impression, dans un sentiment, dans une croyance, dans un acte de volonté, c'est-à-dire que tout se tient étroitement en lui, et chaque parcelle de son actirité, si elle n'évoque pas toutes les autres, les suppose cependant. J'indique ici bien entendu une limite qui n'est jamais atteinte, la perfection du type dont on s'approche, mais qu'on ne réalise jamais pleinement.

L'esprit spiritualisé ne s'oppose pas seulement à l'esprit diffus, incohérent, éparpillé, où chaque désir est indépendant, où la volonté n'est qu'un caprice passager, sans préparation et sans suite. Il s'oppose encore à l'équilibre obtenu par l'harmonie de tendances qui ne se pénètrent point, où chacune d'elles ignore les autres. Cette forme d'esprit relativement équilibré, non spiritualisé, , s'offre plus communément à nous. C'est celle des personnes dont la vie est devenue un peu automatique, un composé d'habitudes distinctes et sans imprévu, qui ne se mêlent point et ne s'influencent guère l'une l'autre, chacune prenant à son heure la direction de la conduite. C'est encore celle des gens dont les tendances s'organisent à part et se contredisent plus ou moins nettement sans se heurter, des pères de famille rigoureux chez eux, et débauchés au dehors à des jours fixes, des savants qui laissent leurs croyances religieuses « à la porte de leur laboratoire », des hommes politiques qui mettent naïvemeni, et parfois avec quelque candeur, peut-être sans y penser, leur conduite, leur action, en contradiction avec leurs proclamations ou leurs discours. Le signe de la nonspiritualisation est l'absence, en pareil cas, de tout

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remords, de loule gène. Tous les hommes cl même les plus s()irilualisés conservent au moins quelques traces de cett,e disposition. On en trouverait jusque chez Pascal, qui |)arail pourtant avoir été un des représentants les plus .s|)iritualisés de l'humanité. Les conditions complexes et contradictoires de la vie laissent toujours quelque contradiction et quelque séparation dans le cœur et dans l'esprit de l'homme, les dilïeronces n'en sont pas moins énormes d'un homme à l'autre.

La gêne et le remords sont i)récisément en bien des cas le signe d'une spirituaiisalion qui commence. Le spiritualisé, ou celui qui tend à l'être et s'efforce de le devenir, peut avoir des troubles intérieurs, précisément parce que ses tendances sont mises en rapports étroits les unes avec les autres et que les oppositions, les contradictions qui existent toujours entre elles, au moins à l'état latent, vont souvent être dévoilées; excitées, aggravées par ces rapprochements. Le voisinage est souvent une cause de guerre entre les peuples, le rapprochement, des rapports de famille, d'intimité, de voisinage amènent fréquemment des querelles, des brouilles, des procès entre les individus. Il n'en va pas autrement avec les tendances. Un homme pieux pèche parfois sans songer à mal. 11 oublie sa religion en savourant son péché et son péché quand il s'absorbe dans ses pratiques religieuses. Mais si le rapprochement de ces deux états s'impose à lui, ou lui est inspiré par quelque autorité extérieure, alors, s'il est vraiment sincère et simplement léger, le remords le tourmente et la lutte commence. C'est un pas vers la spirituaiisalion. Ainsi le contact, le rapprochement de nos tendances, de nos désirs, de nos croyances est assez naturellement une occasion

de froissements et de conflits aussi bien que d'aide réciproque. Aussi, quoique le spiritualisé type, le spiritualisé parfait soit avant tout un être d'ordre et d'harmonie, en fait le spiritualisé imparfait que la réalité nous montre, le candidat à la spiritualisation, peut être un type de contraste et de lutte. Pour l'homme, la tendance à Tharmonie raffinée, complexe et de plus en plus riche, est une cause continuelle de troubles intérieurs et de discordes au dehors.

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