VUES GÉNÉRALES SIR TA SOCIALISATION
très aptes ;i la socialisation et qui n'arrivent jamais à la déleniiiner. Ils sont tombés sur un sol ingrat. D'autres n'y arrivent que péniblement, après un temps très long et de nombreuses vicissitudes. 11 y a certainement de ce fait un immense gaspillage de forces sociales virtuelles, d'inventions, dont la fécondité s'est endormie dans le royaume infini du possible. Quelquefois il leur faut renaître, s'incarner à nouveau dans un esprit humain pour parvenir à la vie pleine et débordante, sans qu'on puisse toujours distinguer jusqu'à quel point cet esprit a été influencé par ses prédécesseurs. La tendance à se servir de la vapeur comme d'une force utilisable ne s'est socialisée qu'avec assez de peine au début. Les idées, les désirs que nous voyons aboutir à des changements sociaux importants ont été précédés par des idées et des désirs semblables, restés ou peu s'en faut, à l'état de tendances individuelles, ou même de fantaisies capricieuses. Sans doute ces premières ébauches étaient imparfaites en ellesmêmes, mais l'interprétation sociale leur a souvent fait défaut. II est assez clair que l'énorme développement de l'industrie, et les conditions de vie qui en ont résulté pour les ouvriers, devaient, surtout dans les conditions politiques qu'avaient amenées l'importance croissante de la bourgeoisie et ses luttes pour l'influence, favoriser singulièrement des croyances, des désirs, des pratiques sociales qui ne pouvaient être que vaguement rêvées dans les âges précédents. Des exemples curieux et significatifs sont données par les religions. L'enseignement du Christ, par exemple, s'est socialisé de manières singulièrement différentes selon qu'il a été développé, interprété par les peuples ù mentalité formée jadis par l'empire romain ou par ceux qui étaient
restés en dehors de cette influence. A le considérer de l'extérieur, le catholicisme est le plus beau cas de socialisation d'une tendance. Son développement a certainement dépassé toutes les prévisions humaines, tant elle s'est enrichie, transformée, tant elle a grandi, et débordé de partout. Le catholicisme organisé ressemble à la société de Jésus et de ses disciples comme un chêne immense ressemble à un gland avec cette différence que dans la vie religieuse et sociale, le même germe pouvait produire et a produit en effet des êtres extrêmement différents et de caractères opposés.
Aussi, si l'on est frappé de voir quelles pertes continuellesdériventdes maladresses de notre vie sociale, on ne l'est guère moins de constater comment une société peut tourner à son bien ce qui lui est foncièrement hostile, ce qui est, par nature, antisocial. Un poison est aussi parfois un remède. On peut dire que lorsqu'une.personnalité puissante crée une œuvre originale, cette œuvre fùt-elle dangereuse, et parût-elle d'emblée antisociale ou extrasociale, la société peut toujours, par quelque moyen, la transformer en la socialisant, et en tirer profit. Evidemment, la misanthropie, le goût de l'isolement, la haine de la société heurtent vivement les préjugés et même la raison de l'homme social. Pourtant, ce sont des forces précieuses pour tonifier, si je puis dire, l'esprit social, pour en faire saillir aussi les défauts et lui donner l'occasion de se corriger, pour lui montrer des écueils menaçants, pour lui rappeler sa valeur relative et la possibilité de se transformer. 11 n'y a pas que le moi qui soit haïssable, le « nous» l'est tout aussi bien. La «tour d'ivoire » est un refuge pour quelques âmes, elle doit être un avertissement pour les autres. Au
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lieu d'en parler avec dédain ou avec haine, il serait plus sage d'en comprendre la nécessité et de s'y retirer quelquefois. Vigny, qui ne l'inventa point, mais à propos de qui Sainte-Beuve la nomma, n'a pas été moins utile à l'humanité que tel fondateur de grands magasins. C'est de la tour d'ivoire qu'on peut apercevoir au loin et de haut ce que ne découvrent point les combattants qui ne regardent que tout près devant eux.
De même, rien n'est plus antisocial que l'esprit d'anarchie et d'indépendance absolue. Ici, le danger est incomparablement plus menaçant. Et pourtant cet esprit intervient parfois avec efficacité lorsque quelque réforme importante est devenue nécessaire au régime social, politique, à l'idéal artistique ou littéraire. Car, en la plupart des cas, lorsqu'une autorité est devenue dangereuse, oppressive, en quelque domaine que ce soit, on la combat quelquefois en avouant qu'on veut lui en substituer une autre, mais souvent aussi en faisant appel à la haine de toute autorité, de toute convention, de toute formule, et au moins en s'appuyant sur elle. En littérature, le romantisme, le naturalisme ont pu croire qu'ils allaient renverser tout ce qui s'opposait au libre essor de l'esprit; en art on entend souvent exprimer non point tant le dégoût de telle formule tournée en routine ennuyeuse et banale que la haine de toute convention, comme si un art n'était pas forcément et essentiellement conventionnel, dès qu'il se traduit par des œuvres écrites, peintes, ou jouées par un orchestre. En politique, on a pu remarquer l'association de doctrines aussi directement opposées que le socialisme et l'anarchie, unies simplement par un besoin commun de destruction des pouvoirs actuels. Sans doute, d'ail-
leurs, l'esprit d'anarchie, l'esprit d'indépendance absolue qui tend à nier toute solidarité et toute société reste toujours infiniment dangereux. Quand la société est forte, il s'élimine peu à peu, ou se voit mis hors d'état d'agir dès que son œuvre utile est faite. Une scission se fait aussitôt que la partie négative de l'entreprise est menée à sa fin. Les organisateurs établissent les lois, les habitudes, les 'formules, les routines nouvelles, les anarchistes se convertissent, ou retournent à une opposition plus ou moins efficace et s'associent à ceux qui rêvent déjà une autre organisation.
Les périls de toute innovation, la socialisation des sentiments, des idées qui mettent en question l'état de choses actuel, ou qui simplement suggèrent certaines formes mentales nouvelles, se constatent continuellement. Le génie de Tolstoï nous a peut-être coûté bien cher. La socialisation du Werther de Gœthe se traduisit en partie par quelques suicides et par quelques ridicules. Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes n'ont pas été toujours et pour tous les esprits une nourriture saine. Le développement des grands magasins a cause en diverses façons bien des souffrances. Les chemins de feront provoqué bien des accidents et des catastrophes.
Mais si Tolstoï, si Voltaire, Rousseau et les chemins de fer ont leurs dangers, c'est leur faute, sans doute, en un sens, et le signe de quelque défaut, encore qu'il n'en soit pas toujours ainsi. Mais c'est aussi, sans aucun doute, et c'est bien souvent surtout la faute de la société. Si quelques lecteurs ont pâti de leurs lectures, que n'étaient- ils faits pour profiter de ce qu'elles leur offraient de bon et pour faire tourner à bien ce qu'il y avait en elles de