‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 16 sur 38 · VUES OK.NÉRALES SIR LA SOCIALISATION · texte numérisé non relu

VUES OK.NÉRALES SIR LA SOCIALISATION

liser, chacun à sa manière, un désir ou une idée. Qu'il s'agisse de croyances religieuses ou de doctrines sociales, qu'il faille satisfaire l'instinct sexuel ou le sens esthétique, il arrive que la famille nous pousse dans un sens, que l'Etat nous tire dans un autre, que l'inlluence de nos amis nous indique une troisième direction, et que nous sentions en nous une opposition intime à toutes ces forces. Chaque groupe cherche à nous socialiser selon les besoins qu'il en a, et l'àme humaine iînit par réunir en un singulier mélange des inclinations originales et des tendances plus ou moins compliquées, socialisées dilîéremmcnt et sous des influences parfois opposées, ditïéremment ornées, contrariées, rectifiées par ici et déviées par là. Et comme l'âme ainsi formée est un élément social et influence à son tour les autres, des socialisations ondoyantes ou stables, apparaissent sans cesse, et vont se compliquant, sedéveloppant, s'atténuant ou disparaissant selon les conditions de vie qui les accueillent.

Ainsi le besoin religieux, par exemple, en s'accordant à des idées, à des connaissances, à des états politiques et sociaux, à des civilisations différentes a produit une immense quantité de doctrines, de mythes, de pratiques. Pour ne prendre même que le christianisme, nous voyons encore des socialisations très différentes, opposées à certains égards, naître du rapprochement d'une même doctrine fondamentale avec les âmes et les sociétés influencées par la culture et l'organisation romaines et celles qui étaient restées en dehors de leur influence. A ne prendre que le catholicisme, nous voyons encore diflérents systèmes sociaux extérieurs déterminer des variations sensibles sinon dans les dogmes essentiels, au moins dans les opinions encore

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libres qui les accompagnent, dans la discipline, dans les pratiques et créer des groupements sensiblement divers. Le gaUicanisme, par exemple, est une variété de catholicisme produite par l'influence du sentiment national, et surtout de l'ambition des rois de France. Le Jansénisme est la socialisation du catholicisme conformément aux tendances d'im groupe d'esprits fervents, sévères et plus rigoureux peut-être que ne le comportent les conditions de la vie humaine. Mais différents ordres religieux, les dominicains, les jésuites, représentent encore des socialisations différentes, diverses adaptations d'un même corps de doctrines, d'un même ensemble de pratiques à des buts convergents peut-être mais quelque peu différents, par des procédés divers aussi. De même le patriotisme est socialisé en des systèmes bien divers. S'il a pu imprimer sa marque parfois à la religion, celle-ci a contribué aussi à lui achever sa physionomie. De nos jours encore on a pu examiner et distinguer pour leur attitude devant la guerre les « différentes familles intellectuelles de la France ». Un catholique n'est pas patriote exactement comme un protestant, ni un socialiste à la façon d'un conservateur, ni même telle famille à la façon de telle autre et, au fond, il y a autant de patriotismes divers qu'il y a d'individus, mais des socialisations analogues permettent d'en rapprocher un grand nombre en quelques groupes. Le son fondamental est le même partout, mais les harmoniques diffèrent ; la hauteur du son est la même, son intensité peut être pareille, le timbre donne à chacun sa nuance et sa caractéristique. Une société suppose toujours ainsi des socialisations différentes, qui s'entr'aident et se combinent, qui, à certains moments aussi et dans certains

VUES r,ÉM''RVLKS SLH I. A SOCIALISATION ii'i

ras luttent et se combattent. Que la société soit ■|uclque peu incohérente, dans les conditions

iclneiles, et on peut dire dans^ toutes les conditions "Il l'expérience nous a montré des sociétés, cela est nécessaire à leur vie. Mais si un certain degré de

■DUtradiction, sous certaines formes, est utile, la variété des socialisations n'en est pas moins une cause continuelle de discordes, de troubles, parfois de mort des sociétés si elle n'est pas contenue, réprimée et utilisée par quelque solide principe d'unité, prédominance d'un sentiment commun très puissant, autorité reconnue d'un chef, ou vieille organisation traditionnelle.

On peut dire qu'une société se socialise de plus en plus, quelle devient de plus en plus une société quand ses éléments, individus ou groupements divers, entrent en relations plus intimes, plus suivies, mieux systématisées. C'est là une évolution tout à fait analogue à la spiritualisation de l'esprit précédemment examinée. Les avantages, et aussi les inconvénients possibles y prennent des valeurs et des apparences analogues. Il faut remarquer d'ailleurs qu'une société n'est jamais un organisme clos et fermé, elle comprend toujours, à moins d'exister dans une île ignorée, des éléments qui font partie d'autres sociétés. Une nation comprend des croyants unis dans une même Eglise, des commerçants en relations d'affaires avec des commerçants étrangers et formant avec eux une sorte d'association ayant des habitudes analogues, des préoccupations semblables et quelques intérêts communs. Bien des liens sociaux plus ou moins définis unissent toujours ainsi les membres des groupes les plus serrés à des membres d'autres groupes analogues et dilTérents, en les reliant dans

des groupes plus ou moins précis, allant des religions jusqu'au commerce, à l'art, à la science, à l'industrie, jusqu'aux simples relations particulières. On trouve du reste quelque chose d'analogue dans la vie mentale. Quelques-uns de nos sentiments sont étroitement liés avec les sentiments d'autres êtres que nous, on peut dire qu'ils ne nous appartiennent pas pleinement, ils sont à nous et en nous, mais ils nous sortent de nous-mêmes et* nous unissent à d'autres hommes; l'clre psychophysiologique est néanmoins mieux défini, plus clos, plus séparé des êîres semblables à lui que ne l'est le corps social. Une seule société serait à peu près close et rigoureusement délimitée, ce serait celle qui comprendrait l'humanité entière, mais elle n'existe pas actuellement, ou si peu qu'on ne la saurait prendre en sérieuse considération. Même réalisée, il faudrait tenir compte encore des relations de Thomme avec les vivants inférieurs, et avec le monde matériel, mais ici la distinction serait tout de même plus assurée et la coupure plus nette.

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