Socialisation et perversion
La diversité, l'opposition des groupes sociaux sont une des causes qui font qu'une tendance, lorsqu'elle se socialise, comme lorsqu'elle se spirilualise s'expose toujours à quelque déviation, à quelque perversion.
Que la société ait perverti le goût de l'homme par exemple, cela ressort de faits trop généraux, comme l'alcoolisme. En se civilisant, en se socialisant, l'homme est parfois descendu, à certains égards, bien au-dessous de la brute. La sûreté des instincts a
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perdu à la vie sociale, autant peut-être qu'y ont gagné la souplesse et la variété de l'intelligence. L'instinct sexuel par exemple a été perverti, comme je l'ai déjà indiqué, et sa socialisation n'y a pas moins contribué que sa spiritualisation.
Chaque groupe social, chaque syslèmc interindividuel, tend à fausser les désirs qui représentent la vie d'un groupe différent. Par cela seul que leurs tendances sont en lutte et qu'elles doivent cependant ■vivre et subsister ensemble, elles se poussent réciproquement à la déviation et au mensonge. Les hypocrisies dont la vie sociale est lissée sont, en grande partie, des déviations de tendances correspondant à la vie d'un groupe social et dont le jeu se trouve, en bien des cas, non sans quelque utilité, faussé, dévié, perverti par une socialisation plus large, plus compréhensive, [)ar la nécessité d'accorder des tendances naturellement divergentes. Ainsi la politique peut dévier et fausser les sentiments de famille et réciproquement. On a la preuve continuelle dans l'histoire que les considérations politiques, lambition et tout le cortège de sentiments qui s'y associent ont souvent alîaibli ou môme transformé les sentiments de famille au point de faire considérer comme ennemi un père ou un frère, résultats que d'autres passions aussi amènent assez fréquemment en d'autres milieux. Et quelquefois aussi l'esprit de famille a nui à la sûreté du sens politique et l'a fait dévier. Napoléon nous suflira comme exemple. Le développement intense et peut-être excessif de l'industrie a pu nuire assez souvent aux tendances familiales, et aussi faire dévier les relations des patrons et des ouvriers, empêcher le développement d'un équilibre régulier entre les gouvernants et les gouvernég. Une socialisation générale
IIG LKS TRANSFOHMATIO.N'S SOCIALES DES SENTIMEXTS
des tendances eomporte forcément, dans l'espèce humaine, si imparfaitement adaptée à la vie collective, des déviations nombreuses et parfois graves des erreurs, des perversions et des sacrifices.
En un sens on peut dire que toute transformation d'une tendance, que tout compromis entre tendances différentes — qui implique nécessairement quelque sacrifice et quelque perte — implique forcément aussi quelque déviation et quelque perversion sinon par rapport à l'ensemble de l'esprit (qui peut au contraire en sortir mieux harmonisé) mais au moins par rapport à l'état précédent de la tendance prise en elle-même. Un changement comporte toujours une renonciation, la mort, l'étoufîement de quelque désir. Et chez l'homme et dans les sociétés humaines un progrès s'achète toujours au prix de quelques souffrances, de quelques perversions, de quelques deuils. L'éloge du « bon vieux temps » suppose beaucoup de préjugés, de nombreuses illusions et aussi quelques impressions justes. Il n'est probablement pas une socialisation, si heureuse, si utile, si louable qu'on la veuille, qui n'ait gâté et corrompu quelque chose.