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CHAPITRE V

Les rapports de la spiritualisation et de la socialisation.

La spiritualisation et la socialisation, en se déterminant réciproquement, se complètent, s'entr'aident et se combattent.

Souvent elles concourent au même but ainsi que nous l'avons en-trevu. 11 n'est guère facile de dire quelle est celle qui a commencé l'œuvre. Il est assez vraisemblable que la société soit, en un sens, antérieure à l'individu, dans l'espèce humaine, comme la phrase est peut-être antérieure au mot. comme la tendance est antérieure à l'idée, à limpression, à l'émotion qui ne sont des éléments quelque peu dissociés et n'acquièrent qu'après elle une existence relativement indépendante. D'ailleurs la question de priorité ne prend pas ici un grand intérêt.

Ce qui est réel, c'est que chaque socialisation produit ou rend possibles de nouvelles spiritualisations, c'est aussi que chaque spiritualisation tend à créer des socialisations inconnues jusqu'à elle. Une tendante qui se spiritualise peut être utilisée et dirigée autrement par la synthèse sociale et par là

même elle transforme superficiellement ou profondément cette synthèse, elle la contraint à prendre des formes nouvelles. De même une tendance transformée par la synthèse sociale se prête à une spiritualisation différente. La spiritualisalion de l'instinct sexuel a pu rendre possibles et provoquer les formes les plus civilisées du mariage. L'association au désir sensuel de sentiments d'^iîection, de préoccupations intellectuelles et esthétiques, a dû favoriser l'union durable. D'autre part, l'amour réglé, lié par les sentiments et les institutions sociales est rendu plus capable de s'unir à des sentiments variés qui, sans cela, auraient vécu loin de lui. Il est à croire que si les nécessités de la vie sociale ne rendaient plus difficile la satisfaction précoce et régulière de l'instinct sexuel, l'amour avec toutes ses complications psychiques et sous toutes ses formes diversement spiritualisées n'aurait jamais animé l'homme. De même si cette spiritualisation ne s'était produite, toutes les complications sociales et mondaines qui précèdent, provoquent, accompagnent ou suivent le développement et la satisfaction du désir, toutes ces modes amoureuses qui varient continuellement et donnent à chaque époque une forme d'amour plus ou moins caractéristique n'auraient pu naître. La coquetterie féminine en eût été transformée, la poésie et l'art, les livres et les musées ne se fussent point faits les serviteurs de l'amour, n'eussent point provoqué ou facilité les flirts, les mariages et les adultères.

Ainsi la socialisation et la spiritualisation conspirent universellement à la transformation des tendances en les liant de plus en plus étroitement à la vie individuelle et à la vie sociale, en les enfonçant plus profondément dans l'intimité des faits

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I isyclliques et des faits sociaux auxquels elles adhèrent <\i.' plus eu plus. Et elles se mêlenl de façon qu'on peut les confondre et qu'en fait elles se confondent souvent. Elles ne laissent point d'être dilîérentes et leur diversité éclate dans leurs discordes.

§ 2i —Les luttes de la spiritnalisalion et de la socialisation.

Tout individu limite d'autres individus, il s'oppose à eux et à la société qu'ils forment tous ensemble, en même temps qu'il dépend d'eux et profite d'eux. li est à la fois en accord avec le milieu qui l'a formé et en lutte avec ce milieu. En se spiritualisant, en étant de plus en plus assimilée par l'esprit, une tendance se conforme souvent à l'ordre social, et souvent aussi elle lui devient plus hostile.

La conscience morale et l'amour nous serviront à vérifier cela. La conscience morale, certes, est un produit social, et l'est si bien (ju'on ne peut guère la comprendre ailleurs que dans une société. Il est superlïu de montrer ici une fois de plus qu'elle est inlluencée dans sa nature, dans son développement, dans sa force, dans ses prescriptions et dans ses jugements par la société, par les- groupes sociaux en qui elle vit. Et il est assez clair, d'ailleurs, que l'existence mémo de la conscience, ses ordres, ses verdicts sont ordonnés par rapport à une vie sociale et s'y rapportent étroitement.

Il n'est pas moins vrai qu'en se spiritualisant, la tendance morale que symbolise la « conscience » devient plus apte à son rôle social. Plus elle s'attachera à intervenir partout dans la vie mentale, à tout y juger, à y régler tout, plus elle fera bloc, pour

ainsi dire, avec l'esprit entier, et mieux elle pourra remplir sa tâche sociale, plus grande sera son efficacité pour régler avec précision les rapports des hommes et leur activité, plus elle pourra donc ordonner la vie sociale, et plus elle pourra se socialiser. Inversement, qu'elle se socialise par l'enseignement, la prédication, les règlements acceptés, les habitudes collectives, les rites, les cérémonies, les lois et les contraintes, les châtiments et les récompenses, et elle devient en même temps plus capable de pénétrer l'esprit et d'en discipliner plus d'éléments, elle se spiritualise. Une injonction sociale soumet à la conscience morale des désirs et des actes dont elle aurait pu ne pas se soucier, dont la considération lui est maintenant imposée. L!éducation s'emploie ainsi à convaincre l'enfant qu'il faut accomplir certains actes, qu'il faut s'abstenir de certains actes, alors que tout naturellement il s'abstenait de ceux-là et s'amusait à ceux-ci sans songer à bien ni- à mal. Tout le long de la vie, l'éducation peut continuer, et la spiritualisation du sens moral se développer. La prohibition du mariage entre parents à un certain degré, par exemple, fait un cas de conscience d'un désir qui sans l'intervention sociale, ne soulèverait aucun problème de morale et qui, en effet, n'en soulève aucun dans les temps et dans les pays où la socialisation de l'instinct sexuel s'est faite sur un autre plan.

Mais tous ces accords et toutes ces combinaisons n'empêchent nullement que la spiritualisation et la socialisation aillent aussi l'une contre l'autre. Elles se favorisent l'une l'autre, mais aussi elles s'entravent j réciproquement.

Et en effet, rien n'est plus commun que de voir opposer aux droits de la société ceux de la cons-

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cience individuelle ou, inversement, les devoirs sociaux, les droits de la patrie, l'autorité du groupe et môme l'intérot général aux scrupules de la conscience. En se spirilualisant, la conscience s'est assimilée, partiellement identifiée à l'esprit individuel, elle s'est combinée avec ses passions dominantes, et s'est assez souvent laissé influencer par elles, elle a suivi sa logique, elle s'est développée conformément à l'idéal qu'il a accepté de la société sans doute, mais qu'il a retouché, refait, ennobli ou rabaissé selon sa nature propre. Et l'esprit individuel, réalité unique et irréductible est toujours plus ou moins en'0£>posilion avec le système social. D'autre part l'esprit social s'est fait, pour son profit et pour l'usage des autres, une morale de salut public, une cqiicej;)lion de la supériorité de l'Etat, de TEglise, du Syndicat, du groupe quelconque sur l'individu, qui constitue une socialisation des idées morales et qui s'oppose directement, quand nait une occasion de conflit, à la conscience spiritualisée. Et de là peuvent s'élever des luttes tragiques, des discussions infinies, et parfois aussi bien des niaiseries. De grandes hérésies ont pu se fonder ainsi sur des conflits de ce genre, (par une socialisation progressive des protestations d'une àme individuelle). Ils provoquent encore des actes comme ceux du conscrit qui refuse le service militaire non par crainte mais par amour du devoir. Il n'est pas inutile sans doute de remarquer en passant que celte révolte individuelle ne va guère sans quelque socialisation qui la provoque et qui l'aide (enseignements, influences d'amis), ni sans quelque socialisation qui la prolonge et qui l'élargit (influence de l'acte commis sur ceux qui le voient ou qui en ont connaissance).

122 LES TRANSFOnMATIOXS SOCIALES DES SENTIMENTS

Assurément des compromis sont possibles entre la socialisation et la spiritualisation. Chacune d'elles cherche en général à ramener l'autre à son propre point de vue. La conscience individuelle spiritualisée voudra, par exemple, convaincre l'esprit social que le véritable salut de la société est dans l'observation des lois qu'elle, la conscience spiritualisée, lui impose, mais que d'ailleurs ces lois sont une réalité supérieure à tout intérêt humain et qu'il faut renoncera la vie même plutôt que d'y manquer. Et la morale socialisée affirmera de son côté que l'esprit individuel n'a aucun droit d'opposer à la société une prétendue vérité morale, ou qu'il interprête mal ses propres principes, ou encore que le salut de la société doit passer avant tout.

De même la tendance sexuelle spiritualisée aboutit à mêler l'amour à la vie entière, mais cet amour est généralement contrarié par les nécessités de la vie sociale, les conventions, les usages, parfois même par la loi ou par la religion. Alors l'individu se révolte, il proclame les droits de la passion, ou même < son devoir de « vivre sa vie » . Le romantisme s'est plu à étaler cet amour soulevé contre les entraves de la vie sociale, à le grandir et à le glorifier. Mais chaque jour en voit éclore de nouveaux cas, tragiques ou ridicules, bruyants ou discrets, qui, pour ; être moins littéraires, n'en sont que plus réels.

Et inversement toute la socialisation de l'amour, je veux dire toutes les conditions imposées ou suggérées par la société à la satisfaction de la tendance jj sexuelle (développée pourtant et spiritualisée ei grande partie sous son influence) exerce fréquemment une puissante inhibition sur le développement de l'amour spirilualisé chez l'individu. Si l'amoui s'oppose si violemment aux conventions sociales^

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c'est que celles-ci gênent et combaltenl cet amour. Et en somme celte lutte de la sociiHé contre un sentiment dont elle a provociué la formation, c'est le fond commun de presque toute la liitérature, des tragédies comme des romans, comme de la poésie. Ayant créé l'amour, la société n'entend pas le laisser libre, mais s'en servir à sa convenance, et en prévenir ou en réprimer les écarts, et lorsqu'elle se voit obligée de les supporter, elle les voile hypocritement. Et constamment elle doit lutter contre les formes spiritualisées de l'amour, contre celles qui tendent précisément à envahir la vie mentale. Tout en tâchant de faire servira ses desseins l'instinct sexuel, elle gêne beaucoup plus la passion envahissante et développée, elle la condamne même plus sévèrement que la simple satisfaction brutale, non spiritualisée et non socialisée du désir. Elle tolère fort bien la débauche, et même, pour la rendre nsoins dangereuse, elle la facilite en détournant modestement les yeux. L'adultère même, s'il est simplement un caprice sensuel, une « affaire de canapé » comme disait Napoléon, la gêne moins qu'une passion suivie et, tout en le punissant en principe, elle s'en accommode en fait assez aisément. Et, en effet, une grande passion spiritualisée peut bien passer pour plus antisociale, plus nettement hostile à la vie collective, qu'une satisfaction passagère et simple de l'instinct.

Du reste les choses se compliquent étrangement dans la réalité quotidienne. L'esprit individuel y prend constamment des revanches, furtives ou éclatantes, graves ou légères sur l'esprit social qui, de son côté, ne demeure pas en reste. L'adultère, par exemple peut, dans une société qui le proscrit officiellement et où la religion le condamne, arriver à

se socialiser, plus ou moins ouvertement. Songez seulement au xviii'' siècle français, et à l'institution du « cavalier servant» en Italie. Inversement l'esprit social peut arriver à spiritualiser ses prescriptions, à suggérer avec le mariage légal un idéal d'amour en harmonie au moins apparente avec les désirs, les idées, les fantaisies mêmes de l'individu. Il est des gens qui se marient par caprice. Mais nous n'avons pas à pénétrer, pour le moment, dans ces complications.

Si nous généralisons un peu ces données de l'expérience, la spiritualisation et la socialisation apparaissent comme deux procédés qui dépendent l'un de l'autre, qui se combinent, qui s'entr'aident et se complètent, mais qui doivent fatalement aussi en venir à se combattre.

C'est cet accord et cette lutte des deux procédés qui ont créé l'homme moderne, incohérent et riche, composé discordant de tendances spiritualisées et socialisées en mille manières différentes et contradictoires, en qui l'esprit individuel et l'esprit social se contredisent l'un l'autre et se contredisent aussi eux-mêmes, et qui, parmi toutes ces contradictions et toutes ces absurdités, continue pourtant à vivre, et même, à certains égards, évolue et se développe, sans changer beaucoup sa nature foncière. C'est la preuve d'une harmonie forte et profonde, en partie apparente, en partie cachée sous le désordre et la contradiction, et qui sait se servir même utilement de cette contradiction et de ce désordre. L'homme ne peut s'en dégager. Un être incohérent comme lui, enveloppé dans un milieu incohé-

SIMRIÏLALISATIÛN KT SOCIALISATION i'^O

rent comme la société, exposé à un univers épars et divers comme le nôtre, ne peut vivre, ne peut grandir (ju'au jtrix d'une iiicoluTcnce marquée, au milieu des contradictions et des maux. Son harmonie est forcément troublée, mêlée de discordances sans cesse renaissantes, — quelque chose comme une marche de septièmes qui n'aboutirait jamais à l'accord parfait.

Dans l'individu môme, la spiritualisation n'est pas tixe et immuable. Sans doute, dans les moments calmes de la vie, des tendances relativement simples, comme les besoins nutritifs, se satisfont assez régulièrement, ils semblent peu impérieux, dociles, convenablement spiritualisés et socialisés. Mais tout cet édjfice psycho-social s'effrite vite, se disjoint, menace ruine et tombe si les circonstances deviennent menaçantes, et la tendance retourne à son état de simplicité primitive et de brutalité. 11 y suffit souvent dune privation un peu longue, d'une difficulté à pourvoir à des besoins dont la bestialité ne disparaît guère que tant qu'elle reste inutile. Qu'on se rappelle seulement les histoires des naufragés errant sur la mer. Sans doute il y a des exceptions, et qui mesurent la différence des natures et de leur aptitude à la spiritualisation et à la socialisation. Mais ce sont des exceptions. Et le simple désir de vivre, lorsque la vie est directement menacée, a souvent vite dépouillé un homme du monde de tous ses ornements de civilisation, de vertu, de politesse, de délicatesse et de sympathie pour son prochain. Cependant le sacrifice volontaire de la vie n'est pas une chose très rare, mais il semble qu'il doive se produire dans certaines conditions réglées d'avance, prévues dans leurs grandes lignes, et au.xquelles la spiritualisation et la sociali-

salion onl pu s'adapter. Et puis les différences iudividuelles éclatent ici. Mais elles entretiennent, peutêtre aussi, à certains égards, l'incohérence sociale.

L'amour est bien plus riche en variations que le besoin nutritif, et bien plus riche aussi en incohérences individuelles et sociales. Deux hommes n'aiment pas exactement de la même façon une même femme. Mais le même homme n'aimera pas non plus, simultanément ou successivement, tout à fait de même deux femmes différentes. Musset n'aimait pas George Sand comme une autre de ses maîtresses. Sans doute même un même homme n'aime pas toujours une même femme de la même manière et pour les mêmes raisons, et l'on a pu dire qu'une longue constance n'était qu'une inconstance déguisée. Il est naturel d'être différent par rapport à deux réalités différentes, mais qu'il y ait là quelque germe d'incohérence et de contradiction, souvent très développé d'ailleurs, c'est ce que montrent les cas extrêmes, qui sont le mensonge, l'hypocrisie ou la contradiction inconsciente et profonde.

La socialisation de l'amour varie pareillement d'un individu à l'autre dans une même société et aussi chez un même individu selon les circonstances. Mille contradictions, mille discordes naissent de là que l'on remarque souvent et que c'est un lieu commun de reprocher à l'homme. Et l'on n'a pas tort en ce reproche, mais il faut reconnaître aussi que l'homme ne peut guère ne pas le mériter dans l'incohérence des conditions où il vit. 11 est certainement des gens plutôt portés aux affections régulières, à la soumission aux lois civiles et religieuses, au respect des convenances mondaines, chez qui l'amour se socialise volontiers sous la forme du

PIMRITUALISATION RT SOCIALISATION 127

mariage. Cela n'empêchera pas toujours chez eux, non seulement les caprices de l'instinct mais l'abandon à ces caprices selon les suggestions d'autres influences sociales : maximes de morale relâchées d'un cercle d'amis, impressions d'art et de littérature, etc.

Ces discordances frappent naturellement bien davantage si l'on envisage le milieu social lui-même et toutes ces forces si diverses et souvent opposées qui agissent de toute part sur l'homme pour le former et le déformer, pour le socialiser en dilTérentes façons et lui donner sur le môme point, des idées contradictoires et des sentiments opposés. La natur* différente des individus mêmes, mais celle aussi des positions sociales différentes, des devoirs professionnels, des habitudes de classe, de milieu, la diversité des opinions politiques et des religions, toutes les mille variétés des aptitudes et de la vie des individus et des groupes, qui ne s'accordent jamais absolument entre eux ni même avec euxmêmes, tout cela détermine continuellement des contradictions entre les socialisations d'une part, entre les spirilualisalions de l'autre, et aussi des oppositions entre les socialisations et les spiritualisations.

Toutes les inclinations que nous interrogerions sur les mêmes points nous donneraient les mêmes réponses. L'amitié, l'ambition, la cupidité, les passions intellectuelles ne témoigneraient pas autrement que la tendance nutritive, l'amour, le sens moral et l'instinct religieux. Dans de telles conditions l'incohérence et la contradiction ne peuvent que se perpétuer indéfiniment, elles adhèrent à l'hamanité, elles deviennent les conditions de sa vie, elles sc^ules peuvent lui permettre de subsister et de se déve-

128 LES TRANSFOBMATIONS SOCIALES DES SENTLMENTS

lopper tant bien que mal. La vraie logique pratique, la vraie morale pratique ne sont pas celles qui éviteraient toute contradiction, qui écarteraient de l'homme tonte erreur ou tout mal, mais celles qui sauraient choisir et recommander au besoin, présenter au moins comme des vérités relatives et des biens relatifs, les contradictions profitables, les incohérences nécessaires et qui peuvent le mieux, en un cas donné, en un lieu donné, en un temps donné, servir à préparer une harmonie un peu plus haute, un accord un peu plus riche. On peut déplorer une pareille nécessité, mais qu'on accepte ou non de la reconnaître — et il peut y avoir parfois intérêt à la nier, — ce n'est qu'en s'y conformant par instinct ou par raison que l'homme pourra peut-être en rendre l'empire un peu moins vaste et le poids un peu moins lourd. Si l'on objecte d'ailleurs qu'il n'est peut-être pas nécessaire que l'homme continue à vivre pour un pareil résultat, je n'affirme pas qu'on puisse répondre dé manière bien décisive, mais c'est itne tout autre question que je n'ai pas à résoudre

Tous ces accords et toutes ces contradictions se rencontrent et se combinent en chaque individu et en chaque groupe, et cette union achève ou constitue même leur nature propre. Un homme est caractérisé par sa mesure propre de spiritualisation, par l'association plus ou moins intime, profonde et systématique que forment ses idées, ses désirs et ses tendances,,j conscients, subconscients et inconscients, il est ca-; ractérisé aussi parles socialisations que son esprit a, dû subir ou qu'il a volontairement acceptées on*

SPIRITUALISATION ET SOCIAI-ISATIOX 120

recherchées, et aussi par celles qu'il provoque, dont il est l'initiateur ou le transformateur. Un groupe quelconque, syndicat ou patrie, religion ou cercle d'amis est une sorte d'ensemble de socialisation objective. Il représente une possibilité permanente de faits sociaux semblables et systématisés plus ou moins rigoureusement où les oppositions mêmes sont plus ou moins habilement utilisées. Mais si du groupe et de l'individu nous descendons aux éléments psychiques, idées ou désirs, nous les trouvons tous aussi transformés par les deux procédés que nous avons étudiés, engagés par eux en des combinaisons nouvelles où leur nature primitive est tantôt conservée profondément, tantôt modifiée au point qu'elle ne peut plus, autant qu'on en peut juger, reparaître sous sa forme primitive, et -portant éternellement la trace des accords et des conflits de la socialisation et de la spiritualisation.

Il n'est peut-être pas sans intérêt d'examiner ces } procédés en les rapportant à la classification des types telle que jai essayé de l'établir ailleurs ^ La spiritualisation est évidemment un mode d'association et de groupement des éléments psychiques et >les tendances, la socialisation aussi, et elles coml'Ortent dans les différents esprits divers degrés de Systématisation. Elles intéressent aussi plus ou noins certaines qualités de l'esprit, la plasticité par exemple, sa finesse, la puissance ou la faiblesse de la personnalité. Par elles-mêmes et par leurs qualités, leurs combinaisons et leur orientation propres, elles sont déjà des caractéristiques souvent assez neltés et importantes, et peuvent servir à définir pa-tiellement, et synthétiquement les individus et

i Voir Les Caractères.

les groupes. Il y a des « spiritualisés » et des « socialisés », il existe aussi des personnes qui ne sont ni l'un ni l'autre. Il est des groupes très socialisés en eux-mêmes, d'autres qui le sont bien moins. Le régime des castes, par exemple, témoigne d'une socialisation générale peu avancée, de même celui des classes très séparées dans une nation, de même des institutions comme l'esclavage, le harem clos. Et l'on en peut conclure qu'une socialisation restreinte dans sa forme générale est compatible avec une civilisation avancée et même brillante, comme un degré très peu élevé de spiritualisation n'empêche pas le génie. On pourrait soutenir môme que, sauf en des cas exceptionnels, la spiritualisation et la socialisation poussées très loin favorisent plutôt une certaine médiocrité de l'esprit ou du groupe.

La forme de la spiritualisation et de la socialisation et la hiérarchie des éléments qui s'y établit permet ainsi d'apprécier et de classer à certains égards les individus, les peuples, les groupes. Ger-i tains individus se distinguent par une spiritualisa-| tion extrême de l'intelligence, ou de certains de ses procédés en particulier (l'analyse par exemple) qui se mêlent à tout et interviennent dans toute la vit mentale. Chez d'autres ce sera une tendance affeotueuse qu'on verra se manifester dans des occasions mêmes où on ne l'attendait pas. Certaines personnes éprouvent un désir actif de sympathiser même a.\hc celles qu'elles rencontrent par hasard et avec qui elles n'ont que des relations fugitives et insigiiliantes. Chez d'autres, au contraire, l'intelligence et l'affection ont des compartiments réservés d'où eles ne sortent pas. Stuart Mill, Renan, Jules Lemalre sont à des niveaux différents, et dans des gem-es différents aussi, des intelligences spiritualiséesl II

SPIHITUALISATION ET SOCIALISATION i'M

est assez fréquent (jue les grands poètes relèvent d'un autre type et que la fonction d'analyse par exemple, ne soit pas intimement appliquée chez eux aux émotions el aux passions, ou le soit d'une manière très dilTérente.

Quelques formes caractérisent à la l'ois des individus et des é{)oques, en tant qu'un individu est toujours à quelque degré l'image de la société de son temps. Certaines époques, certains peuples sont plus ou moins spiritualisés ou socialisés que d'autres, ils le sont aussi différerament et à d'autres égards, par rapport à d'autres qualités. L'intelligence, par exemple, en tant que tendance active, est autrement spiritualisée et socialisée au xvii^ siècle et au xvni* en France. Elle est aussi profonde, au moins, aussi intense, au xvn« siècle, mais elle aborde moins de domaines, elle s'arrête devant plus de clôtures, elle se dilîuse moins largement, tandis que le respect de la hiérarchie des questions pour ainsi dire et le sens de la différence de valeur des opinions et des doctrines y domine, une critique libre et parfois impertinente pénètre de toute part les esprits du xviii' siècle *. Il est intéressant de comparer de ce point de vue Pascal et Diderot, Bossuet et Voltaire, l'Hôtel de Rambouillet et le monde des encyclopédistes. Une des grandes caractéristiques Ju XIX* siècle a été la socialisation et la spiritualiialion de l'esprit scientifique. Par où il ne faut pas «iitendre seulement que les connaissances, et les

1. Ceci comporte naturellement certaines réserves. La « > icialisation » littéraire, par exemple était plus raide, moins Siiipli' au'xvnr siècle, les formes classiques moins vivantes, pu» strictement imposées en général malgré certaines innoviUtiis — pas toujours heureuses — comme le drame de Diiorul.

procédés généraux de la science ont été mis à la portée de plus de gens et se sont largement répandus, mais aussi que l'esprit scientifique s'est appliqué à un nombre bien plus considérable de questions, qu'il a prétendu présider à l'histoire par exemple, et même à l'appréciation des religions, à la constitution des sociétés, qu'il a inspiré de plus en plus des règlements, des lois, des habitudes individuelles et sociales, qu'il a tendu à s'associer activement à toute la vie humaine. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les avantages en même temps que les défauts et les illusions que procure un pareil événement. Nous pouvons encore remarquer en France une tendance toujours croissante à la socialisation générale. Notre égalitarisme, les progrès du socialisme, le recours continuel à l'Etat, la centralisation croissante en sont des symptômes favorables ou malheureux. L'Angleterre, au contraire, a offert un bien intéressant exemple d'une sorte de socialisation de l'individualisme, je veux dire d'une tendance à fonder une société de plus en plus étendue, et de plus en plus unie en accordant le plus de droits possibles à l'individu et de la rendre de plus en plus unie par l'exercice même de ces droits. C'est l'application de la théorie libérale, fondée sur l'harmonie trop facilement supposée des intérêts de l'individu, de ceux des autres et de ceux du groupe. Il est vrai que de nouvelles tendances semblent devoir remplace* les anciennes.

Et l'on pourrait continuer ainsi à rechercher, d3 notre point de vue, quelques traits caracléristiquœ des esprits et des groupes sociaux.

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