‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 19 sur 38 · CHAPITRE VI La déspiritualisation et la désocialisation · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI La déspiritualisation et la désocialisation

La spiritualisalion et la socialisation ne se fixent guère. Sans doute, pour un temps elles se maintiennent à peu près semblables à elles-mêmes, mais elles se transforment cependant. Les esprits sont toujours frémissants ot vivants, et jusqu'à ce qu'ils meurent même s'ils s'ankylosent- partiellement dans quelque attitude définitive, s'ils se figent dans un système d'instincts, la spiritualisation et lasocialisationy varient toujours de manière plus ou moins perceptible. Elles grandissent, elles s'étendent, elles s'élargissent, ou bien au contraire elles diminuent et se réduisent, s'elTacent, elles passent d'une tendance à l'autre, d'un groupe d'idées et de désirs à un autre groupe, avançant ici, reculant ailleurs, comme l'Océan sur les grèves, modifiant en même temps leur sens et leur caractère.

Elles cèdent du terrain sur certains points. Des tendances envahies par la marée montante de l'esprit ou des infiuences sociales, émergent de nouveau un peu plus lard, se dégagent, échappent à l'emprise qui en avait changé l'aspect et transforma

le fonctionnement. Sans doute certaines conquêtes sont, en un sens définitives, au moins dans les limites de la vie de l'homme, de la vie des peuples et de notre brève expérience. Il est possible aussi que lorsqu'une tendance a été spiritualisée ou socialisée, il lui en reste une marque, qu'elle ne revienne jamais absolument à son état primitif.

Mais les cas de recul de la socialisation et de la spiritualisation sont très différents par leur nature et par leur signification. Ils se rangent, sans beaucoup de rigueur, en plusieurs classes dont les limites ne sont pas toujours très exactement définies et qui peuvent parfois par certains points se toucher et se confondre.

D'abord, le retour simple, apparent et plus ou moins réel, d'une tendance spiritualisée ou socialisée à un état brut, tout au moins à un état de moindre spiritualisation ou de moiadre socialisation.

Gela se produit assez souvent, quand, par le changement des circonstances l'individu et la société y trouvent leur profit.

Nous avons pu constater déjà qu'en des circonstances exceptionnelles, qui sortent l'homme de sa vie ordinaire et de son milieu habituel, les besoins organiques se dépouillent assez vite de leur parure empruntée. La satisfaction animale reparaît, simple et grossière. Tout le cortège d'émotions sympathiques, d'impressions esthétiques ou sentimentales, la délicatesse, la pudeur qui l'accompagnaient se dispersent, s'évanouissent, et laissent seule la tendance animale. Sous la couche des alluvions psychiques dispersées et leur élégante végétation

LA DÉSPiniTUALISATION 135

reparaît la dure et solide roche primitive. Le radeau de la Méduse et diverses catastrophes ont écaillé et fait tomber les couleurs brillantes dont se paraient le désir de vivre et le besoin de manger. Les conquêtes de l'esprit et de la société restent ainsi chez bien des gens douteuses et précaires. On peut rappeler encore ici l'eiîet de certaines maladies nerveuses et mentales. Leschangements de caractère qu'amène la paralysie générale montrent des exemples de désocialisalion et de déspiritualisation.

Ce que les variations brusques de la vie et les altérations pathologiques opèrent brutalement, rapidement, crûment, les mille incidents de la vie de chaque jour, les changements dans la situation sociale, les modifications naturelles de certaines tendances le produisent aussi d'une façon moins apparente et souvent tout aussi sûre. Chacun sait combien les habitudes se modifient quand on change de milieu, les rites sociaux ne sont plus absolument dans le nouveau ce qu'ils étaient dans l'ancien. Une manière d être qui n'est plus utile ou qui devient nuisible, tend généralement à être corrigée, à disparaître. Des régressions plus ou moins franches s'opèrent continuellement chez l'homme.

Il en est d'accidentelles, il en est de normales. Les premières suivent des événements particuliers accidentels eux-mêmes. Une déception imprévue, par exemple, détruira la spiritualisation ou la socialisation des tendances déçues. Un amour spiritualisé, s'il est repoussé ou trompé, peut faire place au désir de la débauche, à la satisfaction animale et relativement simple de la tendance sexuelle, l'amour séparé des sentiments d'affection, de sympathie, de dévouement, des préoccupations intellectuelles ou familiales auxquels il s'était attaché

redevient la tendance brute au rapprochement sexuel. Une générosité dupée, une amitié exploitée peuvent ramener l'homme à l'égoisme, le séparer des autres hommes, donc désocialiser ses tendances. L'amour-propre blessé, la crainte d'être dupe, sont encore des facteurs fréquents de désocialisation, et de déspiritualisation aussi.

Les régressions normales dérivent de changements normaux dans les conditions d'existence qui accompagnent communément le cours de l'âge et le développement de la vie. Il est des plaisirs, des idées, des inclinations, des travaux et des jeux qui, dans l'enfance, pénètrent profondément dans l'intimité de l'âme, s'associent à ses principales tendances et qui, ensuite, se retirent peu à peu, rompent leurs associations, survivent encore par habitude et finissent par disparaître, n'éveillant plus les émotions fortes et diverses qu'ils excitaient si aisément jadis.

De même les socialisations primitives disparaissent et relâchent les tendances qu'elles avaient conquises. Et ce n'est là qu'une façon d'exprimer ce fait bien connu qu'un changement de milieu soumet l'individu à des influences différentes, et l'engage en des rites sociaux, en des pratiques nouvelles, entoure ses sentiments personnels d'une couche nouvelle d'apports sociaux qui les transforme plus ou moins. L'entrée dans une carrière quelconque, administration, enseignement, commerce, fonctions ecclésiastiques, socialise aussi d'une nouvelle manière les tendances du caractère personnel et les marque d'une empreinte spéciale.

Une spiritualisation, une socialisation particulières naissent et prospèrent en fonction de l'âge, puis pâlissent, s'altèrent, disparaissent. L'amour en

LA DÉSriRITl'AF ISATION 137

fûiirnit de fréquents exemples. M physiologiquement, ni psychologiquement, ni socialement on n'aime sur le déclin de l'âge mûr de même façon qu'au temps de la jeunesse. Certains changements tiennent peut-être moins directement à l'âge même qu'aux modifications qu'il introduit communément dans les conditions de la vie. L'exercice de l'intelligence se généralise et se spiritualise à un certain âge, chez les jeunes gens qui font des études suivies, puis quand la carrière est choisie, il se restreint, se spécialise, se déspiritualise et 'se réduit presque à la routine nécessaire. La poésie est particulièrement envahissante de 15 à 25 ans. Et cela aboutit généralement, par bonheur, au « poète mort jeune à qui l'homme survit ». La poésie cesse d'occuper réellement l'esprit pour n'être plus qu'une distraction éventuelle. L'esprit professionnel, l'ambition, le désir de la fortune, le souci de la famille, parfois l'amour de la bonne chère ou quelque gpût de collectionneur, viennent à leur tour se spiritualiser et se socialiser en attendant quils se retirent à leur tour et que d'autres les remplacent.

Ainsi la spiritualisation et la socialisation ne paraissent jamais définitivement fixées et après s'être faites, elles se défont. Pourtant ici encore les différences sont nombreuses et considérables. Il est en chacun de nous des tendances, variables avec chaque individu, qui sont particulièrement tenaces et gardent longtemps, et parfois toute la vie, la forme qu'elles ont prise. D'autre part il est des gens chez qui la spiritualisation et la socialisation avancent et reculent rapidement, qui se donnent vite tout entiers en apparence et se déprennent aussi aisément qu'ils se sont pris. Il en est aussi de plus constants, et parfois ils le sont trop, comme

les vieillards chez qui l'amour reste la grande affaire de la vie.

§ 3. — Évanescence et spiritualisation.

Le recul de la spiritualisation et de la socialisation est souvent une forme de l'évanescence, de la marche vers l'inconscience, de la disparition des faits psychiques ou sociaux qui, ayant accompli leur tâche, doivent s'effacer. Il indique alors qu'une tendance, pour arriver à remplir la fonction assignée par sa nature, a dû envahir l'esprit, ne pas se contenter d'agir seule, mais se mêler intimement à une grande part de la vie mentale. Une lois sa fonction remplie, ou une fois atteint le degré de perfection qui lui permet de s'accomplir automatiquement et sans trouble, la spiritualisation, devenue superflue, recule et s'efface.

La spiritualisation, en pareil cas, suit d'assez près la conscience ou l'attention, mais à une distance variable qui en marque à peu près les limites. Elle arrive avec elle, et disparaît avec elle. L'exemple classique de l'élève qui, apprenant à jouer du piano, doit d'abord apporter la plus grande attention au mouvement de ses doigts, à la lecture des notes et à la coordination de tous les éléments donnés, nous servira fort bien ici. L'exercice se spiritualise à peu près dans la mesure où il devient conscient. Puis, peu à peu, l'habitude intervenant, l'attention diminue, la conscience s'efface, l'esprit se dégage et peut s'occuper ailleurs, la tendance s'exerce indépendamment de ses voisines, et laisse beaucoup plus libres les autres éléments de l'esprit. La déspiritualisation est évidente.

LA DÉSPIRITIALISATION 139

Toutes les habitudes qui aboutissent à un certain automatisme prêteraient aux mêmes remarques. La tendance envahit un moment l'esprit pour l'intéresser à elle, puis, quand elle peut se passer de lui, se retire et, pour ainsi dire, rentre chez elle. Elle laisse une trace de son passage, une disposition organique, une sorte de routine systématisée qui reste d'ailleurs en général à la disposition de l'esprit. Celui-ci s'en sert alors selon son caprice ou sa volonté. Et une nouvelle spirilualisation peut se développer alors, non plus comme jadis sur les éléments de la tendance, mais sur la tendance même prise dans son ensemble. Après avoir momentanément spirilualisé la lecture des notes et le maniement des doigts, on peut spiritualiser à son tour et plus définitivement l'habitude acquise, faire de la musique la grande affaire de sa vie, mais l'on ne pensera plus guère expressément, sauf en des circonstances spéciales, aux éléments de la tendance dominante, aux notes et aux mouvements partiels. Là passion amoureuse satisfaite montre aussi bien clairement des procédés analogues. Elle envahit peu à peu l'esprit, elle se mêle à tous les sentiments, à toutes les idées, elle contribue largement à les diriger, mais elle gagne aussi à ces associations des teintes plus raffinées et plus complexes. Elle triomphe, puis au bout d'un temps plus ou moins long, elle peut commencer — et cela est assez habituel — à se transformer, à se dissocier de bien des idées, de bien des désirs qui s'attachaient à elles. La vie s'en dégage peu à peu. Autrefois on mêlait l'image de la personne aimée à ses occupations, on travaillait pour elle, on en retrouvait la présence dans l'art, dans la poésie. Maintenant on travaille pour soi, on joue ou on lit

pour soi, ou même pour une autre. La passion amoureuse reflue, abandonne les territoires psychiques envahis, se transforme en une affection agrémentée de réveils de la sensualité. La passion s'est transformée en habitude, moins violente, moins forte en apparence, plus sûre et plus solide au fond (dans les cas favorables, dans les cas d'évanescence que je considère ici). Lorsque par l'effet de l'âge, de l'affaiblissement, de la maladie, l'élément sensuel disparaît à son tour, il ne reste plus de la triomphatrice envahissante de jadis qu'une sorte de routine du cœur presque inconsciente, tenace et persistante. Tout le reste a disparu peu à peu, à mesure que la tendance pouvait s'en passer et la déspiritualisation par évanescence est très nette.

Mêmes remarques sur l'ambition. Une fois le rêve ambitieux réalisé, quelque place qu'il ait tenue dans l'esprit jadis,, son importance diminue et, devenue inutile, la spiritualisation du désir ambitieux tend à s'effacer. Corneille a donné à Auguste des réflexions fort justes et qu'on peut généraliser assez largement.

Cependant il est des goûts qui ne changent guère, des passions qui continuent à tenir une place immense dans Tesprit. C'est qu'elles ne sont jamais pleinement satisfaites. Les intermittences que la vie impose toujours à l'exercice d'une tendance leur suffisent pour revenir, sinon aussi violentes qu'avant, du moins aussi puissantes.

Il faut voir aussi que si la passion qui se retire de l'esprit laisse, comme résidu, une habitude, une routine, il se peut que cette routine soit, elle, très spiritualisée encore, qu'elle occupe dans l'esprit une place très importante, qu'elle influence l'ensemble

LA DÉSPlRITUALISATION 14i

de la vie mentale. Cela n'arrive pas toujours, mais on en sait des exemples. Nous en avons cité un tout à l'heure, celui du musicien qui ne {lorle plus son attention sur les détails qui l'occupèrent jadis pendant l'apprentissage, mais qui continue à être passionné pour son art. Un amour conjugal qui s'achève en affection calme peut laisser à l'esprit une teinte qui colore toute la vie. Une amhilion satisfaite peut aussi avoir déposé dans l'esprit un ensemble de tendances et d'habitudes qui vont continuer à diriger l'essentiel de la vie et l'exercice des fonctions convoitées et conquises.

Dans des faits semblables la spiritualisation ne se confond plus avec la conscience. L'habitude spiritualisée peut être forte et la conscience faible, sensiblement nulle. Gela est fort ordinaire, et les tendances inconscientes se mêlent souvent, sans que •nous nous en apercevions, à toute ou presque toute notre vie mentale.

§ 4. — Évanescence et socialisation.

La désocialisation peut être aussi la compagne de l'évanescence dans la vie individuelle et dans la vie sociale.

Dans la vie individuelle elle se comporte à peu près comnie la déspiritualisation. Une tendance qui aurait envahi l'esprit et qui se retire peu à peu cesse d'être socialisée en même temps que d'être spiritualisée. Elle dépouille les marques de la société comme celles de l'individu, elle en quitte les servitudes. Si elle disparaît, il est trop clair qu'elle ne peut plus se mêlera la vie sociale ni être influencée par elle. Mais si elle laisse après elle une habitude

142 LES TRANSFORMATIONS SOCIALES DES SENTIMENTS i

acquise, une routine organisée, celle-ci peut au contraire marquer un degré de socialisation plus élevé comme elle marquait un degré plus élevé de spiritualisation. C'est ce qui arrive, par exemple, lorsque, après bien des luttes et des conflits, un homme finit par s'adapter à la société, à son milieu, à sa fonction, au point d'agir spontanément et de son plein gré comme la société désire qu'il agisse. Il est assez curieux de voir souvent ia socialisation, ce qu'on pourrait appeler l'objeclivation sociale d'une tendance, persister alors que la tendance est à peu près disparue et, pour survivre, se raccrocher plus ou moins heureusement à d'autres tendances. Souvent des cérémonies, des rites sociaux continuent à s'accomplir après que les croyances dont ils procèdent se sont évanouies. Une bonne part des faits que Tylor étudia sous le nom de survivances vérifie cela. Rappelons par exemple les salutations et les voeux adressés à une personne qui éternue et qui paraissent se rapporter à des croyances animistes. Mais les faits de ce genre, s'ils ne révèlent plus une croyance, gardent une importance sociale comme rites de politesse, ils maintiennent entre les hommes une harmonie superficielle, au moins ils affirment la sympathie et une certaine solidarité. Je signalerai encore la persistance des pratiques religieuses après la disparition de la foi. Les mariages à l'église, les cérémonies religieuses après la mort, les baptêmes, n'indiquent pas forcément une croyance religieuse. Pour beaucoup, ils sont simplement des usages mondains, des manifestations de solidarité sociale. Quand surtout une opposition s'accentue entre deux religions dans un même pays, on peut constater que les plus zélés, les plus actifs des fidèles ne sont pas

LA DÉSIMRITLALISATION 143

toujours les plus croyants. Il est des protestants plus «< huguenots » que vraiment chrétiens, et tous les catholiques qui s'élevaient contre les inventaires n'étaient peut-être pas convaincus de la transsubstantiation. La religion cesse souvent d'être une foi intime pour être une pratique sociale, un rattachement plus ou moins étroit à un groupe large et puissant où le sort nous a placés, ou dont les tendances nous agréent pour une raison ou pour une autre, ou dont la vie nous paraît souhaitable pour des raisons de patriotisme, d'ordre social et d'intérêt personnel.

Dans la vie sociale aussi, une coutume, une loi, une organisation sociale qui ont produit l'effet attendu d'elles doivent tendre à disparaître. Seulement il est assez ordinaire qu'elles n'aient jamais fini de le produire. L'homme mange pour apaiser sa faim et la faim disparaît, mais elle revient bientôt et l'évanescence est relative et n'a qu'une durée limitée. Si les applications du code pénal réprimaient complètement le crime, la loi pénale n'aurait plus qu'à disparaître comme disparaissent les remèdes quand le malade est guéri. Si les exhortations, les prédications et les autres actes moraux de même tendance rendaient les hommes tels qu'ils les voudraient, il n'y aurait bientôt plus lieu de les continuer, et la désocialisation suivrait l'évanescence, en laissant vivre et durer les dispositions acquises par les tendances évanouies. On sait assez que lefficacité des remèdes sociaux n'est pas souvent aussi grande. Mais il est assez fréquent que des ordonnances de police, des règlements destinés à prévenir l'extension d'une épidémie ou les ravages des avions soient rapportés ou tombent en désuétude une fois le danger passé, qu'ils aient,

OU non contribué à l'amoindrir ou à i'écarter. On peut observer même des formes plus larges et plus importantes de désocialisation. A une époque de trouble, par exemple, l'Etat est amené à se charger de certaines fonctions qui, en temps ordinaire, sont laissées au libre jeu des intérêts particuliers, et qui, certes, restent sociales à bien des égards, mais d'une socialisation moins stricte, moins étendue à la fois et moins complexe. Et, par exemple, pendant la guerre l'Etat fixe le prix de certaines denrées, intervient plus directement dans l'organisation des chemins de fer, réglemente plus minutieusement la vie des individus, impose des restrictions variées. La crise passée et l'effet obtenu, la désocialisation peut se produire, tandis que sur d'autres points de nouvelles socialisations vont naître et grandir.

Les procédés que nous venons d'étudier apparaissent comme une sorte de civilisation et d'éducation des tendances. Celles-ci arrivent par eux • à vivre ensemble sans s'ignorer, et, au contraire, en se mêlant beaucoup plus intimement les unes aux autres. Us accroissent ainsi, précisent, détaillent leur solidarité. Et de ces rapprochements il résulte bien les heurts, mais aussi des harmonies plus raffinées et plus fortes. Nos tendances s'élèvent dans notre esprit comme un enfant parmi les enfants et les hommes. Il se heurte à eux et s'associe avec eux, il apprend peu à peu les nécessités de la vie, il étend le cercle de ses relations et se transforme par tous les rapports nouveaux qu'il inaugure successivement, et qu'il établit avec des individus, avec des groupes, avec l'Etat et de grandes Eglises.

Le rôle de la spiritualisation et de la socialisation est, à certains égards, essentiellement transitoire. Une fois leur œuvre accomplie et les tendances transformées, elles peuvent diminuer en laissant à leur place une harmonie automatique et routinière que leur fonction était de préparer. Souvent elles doivent se prolonger indéfiniment [larce que leur but n'est jamais définitivement atteint. Mais alors elles se transforment toujours

plus ou moins. Ils ne faut pas les considérer comme des formes fixes et immuables. Elles ont d'abord des variations parfois rythmiques, périodiques, lorsqu'elles se rapportent à des besoins périodiques aussi. On les regarde en ce cas comme permanentes quand elles renaissent chaque fois sous une forme sensiblement identique. Elles ont des rariations accidentelles dues au changement des circonstances, elles ont des variations qu'on peut appeler logiques en ce sens qu'elles dépendent les unes des autres et s'enchaînent dans une évolution à peu près régulière. Nous sommes obligés de fixer plus ou moins l'esprit, pour l'étudier, pour le décrire, pour l'analyser, mais il est un frémissement continuel comme une symphonie, et nous en altérons la vie pour la comprendre. En fait la spiritualisation et la socialisation ne se fixent jamais complètement dans l'esprit ni dans la vie sociale. Elles sont toujours en progrès ou en recul, en avance sur un point, en régression sur l'autre, elles passent d'une tendance à l'autre, d'un ensemble de tendances à un détail, d'un élément à un groupe, elles prennent des formes variées qu'amènent des combinaisons continuellement changeantes, et elles modifient ainsi plus ou moins, directement ou indirectement, l'ensemble de l'esprij^ et les groupes sociaux.

Page 1