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LA SPIRITUALISATION ET LA SOCIALISATION DE LA TENDANCE SEXUELLE

Pour mieux préciser le caractère de la spiritualisation et de la socialisation^ nous allons examiner plus en détail leur œuvre, et voir ce qu'elles ont fait de la tendance sexuelle.

L'amour, au sens particulier du mot, est une organisation psychique et sociale de l'instinct sexuel.

Qu'il soit essentiellement fondé sur l'impulsion qui pousse les sexes l'un vers l'autre, sur l'instinct génital, que sa fin normale soit la procréaliou, il ne me paraît pas utile de le démontrer. Mais l'amour est tout autre chose que cet instinct, que ce besoin physiologique qui en est la cause et la raison. Il se crée et se développe en le compliquant, en l'enrichissant, en le restreignant aussi. Il le transforme et il le transfigure si bien qu'en certains cas, il en vient à s'opposer à lui, à le nier ouvertement.

Il arrive, dans des formes spéciales, extrêmes, déviées ou perverties, à se séparer de lui, à le combattre, et aussi à en dissocier les éléments, et par exemple à séparer le désir de la volupté de l'instinct de la génération.

Mais il l'enrichit d'autre part, il le complique si magnifiquement que la tendance sexuelle qui ne tient qu'un rôle épisodique et restreint dans l'existence de bien des animaux et d'un assez grand nombre d'individus humains peut, chez d'autres, envahir la vie entière, la diriger, la dominer, lui faire porter ses fleurs les plus rares et ses fruits les plus exquis. L'art et la littérature en témoignent.

Cependant, si l'on ne conçoit pas de société durable sans génération, si l'instinct sexuel a dû, comme le besoin de nourriture, s'adapter à la vie sociale, cet instinct, et l'amour qu'il crée et qu'il inspire sont des forces puissantes, redoutables, difficiles à discipliner. La vie sociale, en les transformant, n'a pu arriver à se les soumettre tout à fait. Elle a manifestement échoué à les utiliser avec régularité, selon la raison, et d'une manière satisfaisante. La lutte incessante de l'individu contre l'ensemble social qui le façonne, qui le fait vivre mais qui l'opprime et qui le bjesse parfois mortellement n'a jamais provoqué plus de violences, plus de ruses, soulevé plus d'illusions, étalé plus de ruines et fait jaillir plus de larmes que dans les circonstances où l'instinct sexuel, mué en amour, a dressé l'homme contre les forces sociales. Il est fort possible, et les conditions dans lesquelles se développe l'amour peuvent l'expliquer, que le problème de l'accord soit ici à peu près insoluble.

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Sur la tendance de l'être animé à se nourrir la vie psychique et la vie sociale ont profondément enfoncé leur empreinte.

Mais l'instinct sexuel a connu un sort autrement éclatant et tumultueux. Des raisons évidentes l'appelaient à un rôle beaucoup plus bruyant. Il n'est pas plus nécessaire à la vie de l'espèce, il l'est bien moins à la vie de l'individu, mais sa violence spéciale, son activité, surtout les obstacles qui s'opposent presque fatalement à sa satisfaction, le fait qu'il ne pont être normalement satisfait que par la rencontre de deux êtres de sexe dillérenl le désignaient pour la spiritualisation et la socialisation. Les obstacles particuliers que la vie civilisée lui oppose, en même temps que le soin qu'elle prend de le surexciter sans cesse, rendaient inévitable le dévelop[)ement d'une tendance tourmentée, impérieuse et diverse.

Si la tendance sexuelle avait pu se satisfaire sans peine et régulièrement comme le fait assez communément le besoin de respirer, comme le fait aussi, à un bien moindre degré déjà, le besoin de se nourrir, l'homme n'aurait jamais connu 1' « amour ». Ce sont des vérités banales que les obstacles ajoutent à la force de la passion (en certains cas au moins, car il leur arrive aussi de la faire vaciller, de l'afTaiblir et de l'éteindre) que la passion satisfaite tend à diminuer ou à disparaître, que l'amour « vit d'inanition et meurt de nourriture. »

Ce trait est d'ailleurs commun à tous nos sentiments. Le fait aifeclif décèle une tendance arrêtée ou contrariée, qui n'arrive pas à se satisfaire plei-

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nement ou même à se constituer dans une forme bien définie 1. La tendance, le besoin, l'instinct qui aboutissent à peu près parfaitement et régulièrement à l'acte demeurent inconscients ou sont à peine aperçus par nous. Légèrement contrariés et tendant vers leur satisfaction sans obstacle trop redoutable, ils provoquent une impression de plaisir* Plus fortement contrariés, et tendant vers un fonctionnement moins harmonieux, c'est la douleur qu'ils amènent. Telle est la loi générale, abstraction faite des circonstances particulières et des facteurs secondaires dont je n'ai pas à faire état ici. En même temps, soit dans le plaisir, soit dans la douleur, des idée<ï naissent pour accompagner, diriger, constater les faits, pour en favoriser l'accomplissement ou en préparer la transformation. Elles se multiplient, s'enchaînent, luttent ou s'associent, et avec elles, surtout si la crise se prolonge, des faits affectifs subordonnés, des émotions, des regrets ou des espoirs. Les fonctions de respiration, de circulation, de nutrition en donnent à tout moment la preuve, mais aussi diverses fonctions psychiques et sociales, ainsi que la formation et le trouble des habitudes. Toute la vie de l'esprit témoigne dans le même sens. De ce point de vue, il est aisé de reconnaître que le désir sexuel était, chez l'homme, prédestiné aux crises fréquentes, aux souffrances et aux joies, au développement merveilleux et aux aberrations. Il lui. est arrivé ce qui est arrivé au sens du goût, mais, ses transformations ont été incomparablement plus] grandes et les raisons en étaient beaucoup plus] impérieuses.

1. Cf. Les phénomènes affectifs et les loia de leur apparition, et ausssi mes artic>es sur l'Echange économique et^ rechange affectif. [Revue philosophique).

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L'instinct sexuel est très puissant, en effet, et la civilisation le gène, le contrarie constamment, prétend en restreindre et en régler les manifestations. I)es considérations plus ou moins heureuses et dont ([uelques-unes seraient fort critiquables, — mais elles existent et l'on en doit tenir compte, — des considérations de religion, de morale, d'hygiène, de convenance, d'utilité sociale, des habitudes, dos traditions, des préjugés, des raisons très valables aussi, très puissants et très répandus dans la plupart des civilisations, restreignent l'expansion du désir, en arrêtent les manifestations, en suspendent même ou en refoulent l'aveu. Les sentiments, les impressions, les actes qui assurent la conservation de l'espèce sont même parvenus à passer pour honteux, bas ou répugnants. Sans doute de telles appréciations ont pu rendre service en empêchant un instinct impérieux de s'étaler trop largement et de devenir encombrant et gênant à son tour, elles n'en ont pas moins pris souvent uu caractère d'exagération, de mesquinerie et de ridicule.

Il faut bien reconnaître pourtant les torts de l'instinct, qui justifient en partie cette réaction parfois maladroite. Aucun désir n'est plus violent peut-être que le désir sexuel, aucun, dans les circonstances ordinaires de la vie n'est resté, malgré tous les efforts, aussi indépendant, aussi sauvage, aussi réfractaire, aussi capable de s'affranchir des conventions et des lois, aucun n'a au même degré, besoin d'être surveillé, bridé, réprimé. Le d^sir sexuel paraît plus impérieux, plus aveugle, plus provocateur de crimes que la faim. Et les causes sociales qui le contiennent l'exaspèrent encore.

II s'éveille de bonne heure, avant le temps où il peut servir utilement la société, il prolonge souvent

sa vie assez tard alors qu'il n'a plus socialement de raison d'être. Il est en grave désaccord avec sa fin sociale essentielle. Le désir s'éveille bien souvent sans que la procréation soit possible ou désirable. Il ne peut en être autrement et la génération ne saurait s'accorder avec le désir. Le nombre des hommes et le nombre des femmes paraissent à peu près égaux, séparés tout au plus par une faible différence. Or la femme ne peut guère avoir qu'un enfant par an, l'homme adulte de deux à quatre cents. La disproportion est énorme et fatalement l'instinct sexuel ne peut toujours se satisfaire par des actes féconds. L'homme doit choisir entre une restriction rigoureuse, difficile, pénible et à laquelle bien peu sauraient se résigner, et le libertinage, si l'on entend par « libertinage » les satisfactions sexuelles qui n'ont point pour résultat ou du moins pour but la naissance d'un enfant. Les animaux, mieux équilibrés que l'homipe et de vie moins compliquée, paraissent assez communément n'éprouver de désirs que lorsque la fécondation est possible. Ce n'est point là une loi rigoureuse, les aberrations génésiques ne sont point inconnues chez eux, et leur . instinct est parfois aussi contrarié et dévié. Toutefois la disproportion semble moins énorme chez eux que chez l'homme, lequel en est arrivé à ne pas satisfaire son instinct au moment même où d'autres êtres s'y livrent le plus volontiers, au moment où l'ovule mûrit, et où le rapprochement des sexes paraît particulièrement indiqué.

Par une contradiction singulière et pourtant explicable, en même temps qu'elle contrarie forte-

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ment l'instinct sexuel, la vie sociale l'excite sans arrêt, et semble savamment combinée pour en multiplier et pour en aviver les impulsions, bien plutôt que pour les discipliner et les régler,

Partout elle étale les provocations au plaisir pour le plaisir, à l'amour permis sans doute, mais aussi, peut-être mais surtout au libertinage et à la luxure, je veux dire aux satisfactions de l'instinct officiellement réprouvées, que la religion, que la morale, que l'éducation refusent à l'homme, que la loi ne protège pas et que parfois elle condamne, comme l'adultère. L'art, le théâtre, la poésie, le roman sont sans doute avant tout, pour la majorité des hommes et dans la majorité des cas, des incitations à l'amour, directes ou indirectes. Mais que dire des rapports sociaux, des bals, des réunions, de la danse, et, en général, de tous les divertissements, de la plupart des usages qui mettent l'homme et la femme en présence? Il est bien sûr que le rôle naturel de la femme est d'exciter le désir de l'homme. Les coutumes sociales l'y préparent aisément, et l'on peut estimer qu'elles prennent une peine exagérée. L'iusllnct sexuel est assez sensible pour se passer d'une profusion d'excitants. En fait l'éducation, l'instruction, les habitudes, les goûts de la femme ont été souvent, avec une conscience plus ou moins nette, dirigés dans le sens de sa fonction sexuelle, plus encore que de sa fonction familiale et sociale. L'habillement féminin, ses changements, ses recherches, ses modes ont une signification sexuelle évidente*.

Nos mœurs autorisent, prescrivent même une liberté assez grande et qui parait aller en croissant

1. Voir, à ce propos, le chapitre sur la mode dans le Génie féminin français de M°» Marthe Borély.

dans les rapports des deux sexes. Il est évident que par là le désir mutuel est multiplié. Et cela, comme tout ce que je viens de rappeler, serait très logique dans une société qui admettrait également ou recommanderait, comme la communauté d'Oneida, une complète liberté, et même un changement fréquent dans les relations intimes. Mais précisément chez nous la théorie admise et la pratique acceptée sont en complète contradiction. En organisant la provocation du désir, on lui défend de se manifester en dehors d'un ensemble de conditions — la recherche du mariage — qui ne peuvent être qu'une exception. Notre société repose sur la famille, elle y voit son fondement le plus solide, et cette famille est constituée par le mariage monogamique. Il semble donc que les mœurs ne devraient autoriser et faire naître le désir que lorsqu'il doit préparer le mariage, le maintenir et le consolider. Ce sont précisément les cas où elle s'en préoccupe le moins, où on le blâme, où on le trouve inconvenant ou bien un peu ridicule. Qu'un jeune homme laisse entendre à une jeune fille qu'il la désire, cela choquera bien des gens plus que s'il adresse le même compliment à une femme mariée. Quant aux désirs réciprpques des époux, il ne semble pas qu'on s'y intéresse beaucoup, et ce serait plutôt un sujet de plaisanterie. On ne suppose guère d'ailleurs qu'une femme, revêtant une toilette attirante, songe uniquement à l'effet qu'elle produira sur son mari. Au point de vue de la morale européenne, on sera suffisamment indulgent si l'on admet qu'elle ne pense à rien de plus qu'à être jolie, à être admirée, ou mieux habillée que telle de ses amies. Mais pourquoi tientelle à être jolie et à surpasser en éclat les autres femmes? Il est difficile de croire qu'il ne s'agit là

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que (le préoccupations purement esthétiques ou de soucis jaloux. Et d'ailleurs le sens estiiéti(iue et la jalousie s'associent bien naturellement à l'instinct sexuel, et lui doivent souvent leur éclat ou leur force .

Les Orientaux ont été plus logiques en confinant les femmes au fond d'un harem où nuî être d'un autre sexe ne peut les apercevoir, en les confiant à la surveillance d'hommes qui ne sont plus des hommes. Si l'on repousse ce moyen rigoureux, et pourtant imparfait, d'abriter la vertu féminine, si, en même temps, on reste attaché à la morale traditionnelle, tout au moins devrait-on proscrire, sauf dans la stricte intimité des époux, toute toilette provocante, toute coquetterie, tout rapprochement physique, la danse par exemple. Sans doute quelques personnes y sont conduites par la religion, ou par un sentiment moral rigoureux et puissant. Elles ne sont certainement pas très nombreuses et les mœurs sont nettement contraires à la morale, même chex des personnes d'une délicatesse fort au-dessus de la moyenne.

C'est que la poussée de l'instinct est plus forte dans l'humanité ordinaire que la religion et que la morale, c'est qu'à l'exemple des conventions mondaines beaucoup d'influences variées viennent la renforcer. Sans contredire ouvertement et franchement les enseignements qu'il a reçus, l'individu s'arrange pour amoindrir ou pour annuler leurs eifets. Et c'est une des revanches du réel contre un idéal téméraire, du « moi » contre le « nous », de l'individu contre la règle collective. L'instinct sexuel, en effet, ne pousse nullement l'homme à la monogamie et sans doute la femme non plus. S'il est des espèces animales où la monogamie soit instinctive et « naturelle » ce n'est certes pas, sauf exceptions,

le cas de l'espèce humaine. Il est des hommes et des femmes qui, volontairement, meurent vierges, non certainement dans la plupart des cas sans de rudes révoltes de l'instinct. Ils sont en assez petit nombre. Il est vraisemblablement des hommes qui n'ont connu qu'une femme, encore qu'il soit difficile de savoir au juste ce qu'il en est, et il est vraisemblablement aussi un plus grand nombre de femmes qui n'ont connu qu'un seul homme. Mais si « celui qui désire une femme a déjà commis dans son cœur adultère avec elle » combien d'hommes, et combien de femmes ont évité l'adultère et l'impureté? «Je crois que son mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, disait Bussy-Rabutin en parlant de M"® de Sévigné, mais je le tiens c... devant Dieu. » Celles dont on peut parler ainsi sont certainement parmi les vertueuses. Et il en est, je l'admets volontiers, qui s'y élèvent à un rang supérieur. Mais combien sont-elles? La nature d'une part et la société de l'autre agissent puissamment pour qu'elles ne soient pas très nombreuses.

La contradiction est donc énorme entre l'instinct individuel et la volonté sociale, entre la société telle qu'elle veut se concevoir dans la pensée de ses guides acceptés et la société réelle où les mœurs sont influencées par les manœuvres de l'individu qui cherche à se libérer du joug, et à profiter des avantages de la collectivité tout en en rejetant les charges ^.

Comment la société remédie-t-elle à cela? Parle mensonge et l'hypocrisie.

1. On peut trouver là un cas social assez curieux du pouvoir d'illusion de l'homme et de ce que M. J. de Gaultier a étudié sous le nom de « bovarysrae. »

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