‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 26 sur 38 · Michelet. Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Michelet. Ouvrage cité, p

DIFFÉRENTES FORMES DE l'aMOUR 171

« Je n'en finirais pas, écrit-il à propos de celle qui devint sa femme après vingt ans d'amitié, si je voulais dire en détail tout ce (|ne je lui dois, ne fût-ce qu'au point de vue de l'intelligence... j'avais accepté des solutions toutes faites, j'en avais trouvé moi-même en économie politique, en psychologie analytique, en logique, en philosophie de l'histoire comme sur d'autres sujets, et ce n'est pas la moindre des obligations que mon intelligence doit à cette noble femme, de m'avoir conduit à un scepticisme sage à l'égard de ces solutions. Bien plus, la même influence disposa mon esprit non seulement à accueillir, mais à embrasser et à rechercher avec ardeur tout ce qu'on pouvait trouver de plus clair en fait de vues, de plus fort en fait de preuves, même sur les questions qui avaient fait le plus l'objet de mes méditations. On m'a souvent adressé des éloges dont, à mon avis, je ne mérite qu'une partie, pour avoir mis dans mes écrits, à ce qu'on dit, un esprit plus pratique que celui qu'on rencontre chez la plupart des personnes qui se sont occupées des questions les plus générales. Les œuvres où l'on a observé cette qualité n'étaient pas les œuvres d'un esprit unique, mais la fusion de deux esprits dont l'un portait autant de sens pratique dans ses jugements des choses présentes, que d'élévation et d'audace dans ses prévisions relatives à un avenir éloigné'. » L'amour s'est, ici, singulièrement intellectualisé ; l'étude de la philosophie, de l'histoire et de l'économie politiques est venue s'associer très étroitement à la tendance sexuelle, profiter d'elle et l'exalter aussi, la tendresse y

1. Stuart Mill. Mes mémoires, histoire de ma vie et de mes idées. Traduction française de Gazelles, p. 180.

abonde mais sous une forme relativement grave et comme voilée, la vie sentimentale et la vie de l'esprit se sont développées et enrichies. C'est là certainement des formes non point les plus passionnées, non pas les plus violentes, mais les plus amples, les plus délicates, les plus hautes et les plus belles de l'amour', et un cas merveilleux delaspiritualisation et de la socialisation de l'instinct sexuel. Il s'adapte à l'esprit entier, il sert à l'enrichir et à le développer, et, en même temps, il accepte l'influence de toute une civilisation qu'il contribue lui-même à développer par son influence sur l'intelligence et les sentiments.

Ce qui frappe encore ici, et c'est le second des caractères que j'indiquais tout à l'heure, c'est que l'instinct sexuel, dans cette forme de l'amour, ti^nt moins de place et domine moins. Sans doute remarquera-t-on que Mill épousant Mrs Taylor après une irréprochable amitié de vingt ans n'était plus très jeune lors de son mariage. Mais ces vingt ans de patience sont déjà significatifs. Et d'ailleurs Michelet était bien loin de sa jeunesse quand il écrivit V Amour et la Femme et Victor Hugo avait passé la soixantaine quand il publia les Chansons des rues et des bois, le plus bel animal de la lan-

1. Il faut bien dire que les amis de Mill jugèrent sa femme autrement que lui. Elle ne leur paraissait pas mériter, par son intelligence, tous les éloges du philosophe. Cela est intéressant, mais n'importe guère en somme. D'abord, c'est peutêtre eux qui se sont trompés. Et puis, eussent-ils dit vrai, son action sur Mill n'en serait pas moins réelle. Mill profitait sans doute mieux des suggestions, des idées même imparfaites, de tous les mots ou des sourires ou de la présence môme de sa femme que ceux qui n'étaient pas amoureux d'elle.

DIFFÉBENTES FORUES DE l'aMOI R 173

-lie frau*;aisc, disait Veuillot. Cela marque la difféit-nce des individus et de leurs sentimculs. Assurément l'iusliiict sexuel diminue de puissance avec l'âge, cependant la marque de la personnalité sur les sentiments, le mode de spiritualisation, et les tendances principales de l'esprit résistent bien souvent. M La punition de ceux qui ont trop aimé les femmes, a-t-on dit (ou à peu près) c'est qu'ils ne peuvent jamais cesser de les aimer*. »

MaKs même dans l'amour à la façon de Michelet, si l'instinct, si le désir reste puissant, il s'en faut beaucoup qu'il soit exclusif. Il est assez loin déjà de sa simplicité primitive. Il s'est transformé au contact des sentiments différents, et déjà il sait jusqu'à un certain point s'elTacer et se subordonner.

En effet, un élément psychique entrant dans une synthèse, comme un homme qui s'associe à d'autres hommes, ne saurait continuer à être tout à fait luimême et à n'être que lui-même. Il n'est plus une fin en soi et ne peut pas s'imposer aux autres en chef absolu. Bon gré, malgré, il doit tenir compte de ses compagnons et régler sa conduite d'après ce qu'ils sont. Ils sont toujours à certains égards en réaction contre lui et sils se résignent à son iniluence ou même s'ils l'acceptent avec joie il doit aussi subir la leur plus ou moins. Si absolu que soit un despote, il lui faut tenir compte de la nature, des besoins, des désirs, des croyances de ses sujets et y conformer plus ou moins sa conduite. L'influence est toujours réciproque, si inégalement

1. Ajoutons pourtant qu'on pourrait prétondre également que c'est parfois la récompense de ceux qui s'en sont écartés dans leur jeunesse. Les généralités psychologiques de cet ordre n'ont rien d'absolu.

qu'elle puisse être répartie. La lune attire l'Océan et le soulève, mais l'Océan attire aussi la lune et modifie son mouvement et le modifie d'autant plus qu'en le soulevant elle l'a rapproché d'elle. L'instinct sexuel en se combinant à la sympathie, à la tendresse, à l'intellectualité, emprunte quelque chose à ces forces si différentes de lui. Il les soulève, il les rapproche de lui, mais il se rapproche d'elles. Il dépouille pour un temps au moins, et jusqu'à un certain point, sa brutalité, sa crudité, sa férocité primitives. Il s'adoucit, il sait, s'il le faut, s'éclipser, s'effacer, se mettre à la suite, rendre service à des sentiments amis et même à des sentiments rivaux, mais avec lesquels il a lié société. La tendresse, même très sensuelle, est tout autre chose que le rut bestial et impérieux. Ainsi se reflètent sur le cours de la vie de l'instinct les sentiments, les émotions, les idées les plus diverses et même toute la vie sociale qu'il traverse.

§ 5. — L'amour et la famille.

Il est assez remarquable que nous ayons pu examiner déjà plusieurs formes de l'amour et des combinaisons de l'instinct sexuel sans dire un mot de ce qui apparaît -comme le but essentiel de l'amour et de l'instinct : la création d'un nouvel être et la fondation de la famille, la survivance de la race.

C'est que, chez Ihomme, le sentiment de l'amour n'est pas toujours très étroitement relié au sentiment de la famille, ni même au désir de prolonger son être en des enfants, d'assurer la vie de sa famille, de sa patrie, de sa civilisation. Sans doute, on a pu voir, et l'on retrouverait encore des groupes

DIFFÉRENTES FORMES DE l'aMOIR 175

sociaux où l'amour ne se comprend que dans le mariage, où le mariage n'est que le moyen nécessaire de fonder une famille. Mais il s'en faut que ce soit là une règle générale. Il suffit de songer aux relations sexuelles irrégulières, au nombre des enfants naturels, aux avortements, à la dépopulation, à la diminution de la natalité si marquée en France et qui s'annonce en d'autres pays, pour être renseigné. En fait, l'instinct sexuel et l'amour tendent à s'individualiser, à devenir une sorte de force indépendante, à trouver en eux-mêmes leur raison d'être et leur but. Eu devenant plus conscient, plus affmé parfois, l'amour est devenu moins fécond. Si en se spiritualisant et en se socialisant il a perdu parfois quelques fâcheuses apparences de brutalité, il a souvent aussi laissé s'amoindrir ou se disloquer l'équilibre de l'animal. La société a parfois influencé l'instinct et de façon à compromettre sa propre existence.

C'est une question fort grave qui se pose là et l'on ne saurait trop s'en préoccuper, si les préoccupations qu'on prend des problèmes sociaux ne tendaient trop souvent, par la maladresse de ceux qui les traitent, à en rendre la solution plus urgente et plus difficile à la fois. Notre pays surtout, et surtout en ce moment, peut éprouver de sérieuses inquiétudes en interrogeant l'avenir. Il va sans dire que je n'ai aucune prétention à offrir ici un remède efficace aux maux qu'on signale de partout. Il me suffirait bien de jeter quelque clarté sur quelques-unes des données du problème.

C'est un fait constant que tout moyeu tpnd à s'ériger en fin, et ce fait est, dans la vie psychique et sociale, un cas de la vie relativement indépendante des éléments psychiques que j'ai tâché de mettre en

lumière et dont j'ai dû parler bien souvent ^ et de la vie indépendante et égoïste des éléments sociaux que chacun n'a que trop d'occasion de remarquer. On peut le constater partout. Parlout les moyens que nous employons pour assurer ou développer notre vie, tendent à s'imposer à nous pour euxmêmes, et cet elfet augmente la spiritualisation et la socialisation de nos tendances, il s'y lie étroitement.

L'homme, par exemple, et surtout la femme choisissent leurs vêtements par de tout autres considérations que celles du besoin de se défendre contre le froid et la pluie, ou même — une fois que le vêtement €ut, avec d'autres causes, contribué, comme il est vraisemblable, à créer la pudeur — de la convenance de couvrir sa nudité. Et bien plutôt le vêtement seraitil parfois un prétexte à la montrer, à l'indiquer, ou à la faire imaginer, même au risque d'un rhume ou d'une bronchite. De même le gourmand, le gourmet, le glouton même ne mange pas avec la seule ' préoccupation de se nourrir, qu'il pourrait satisfaire à bien moins de frais et de soins. Mais le plaisir de la toilette et le plaisir de la bouche, en devenant plus conscients et se compliquant, en s'associant àjj des sentiments et à des idées qui n'avaient primitivement rien à faire avec eux, en devenant ainsi] des manières de fonctions sociales, se sont revêtus] d'une importance pour ainsi dire personnelle et ont relâché leur lien avec les besoins profonds auxquels ils doivent l'existence. Une coquette préfé-| fera une jolie toilette à un vêtement raisonnable etj

1. En particulier dans l'Activité mentale et les éléments Vesprit, Partie 1. Voir aussi, pour l'opposition des éléments^ sociaux, la Morale de l'ironie.

DIFFÉRENTES FORMES DE 1,'aMOUR 177

un gourmet recherchera plutôt un fin morceau que le mets vulgaire qui le nourrissait j>lus sainement. C'est un exemple des déviations que la spiritualisation et la socialisation provoquent si naturellement.

Et l'homme, assez souvent glouton par nature, s'est fait aussi gourmand et gourmet en amour. Ce ne sont pas les couples les plus amoureux qui pensent le plus à la venue de l'enfant, qui se soucient le plus de le procréer et qui se préoccupent le plus volontiers d'en assurer la conception dans les conditions les plus favorables à la santé, à la vigueur physique et morale du nouvel être. Beaucoup certainement ne songent même pas au résultat possible de l'union, et ceux qui s'en préoccupent, c'est souvent pour en écarter la venue qu'ils pensent à l'enfant éventuel. J'imagine même que l'idée de préparer avec soin la conception d'un être normal paraîtrait à bien des gens légèrement comique, sinon incongrue. On s'est beaucoup égayé sur ce que des hygiénistes attribuaient quelques inconvénients aux baisers que nos habitudes prodiguent et l'on s'esl indigné que l'on s'avisât de parer à la tuberculose. Lies faits ne sont guère douteux, et il est permis de les déplorer, mais c'est une autre question. Voyez l'histoire des grands amoureux, lisez leurs lettres, il ne paraît pas que la paternité les ait beaucoup intéressés. La femme amoureuse, amoureuse par caprice ou par passion, aime parfois à mêler à l'amour un sentiment maternel, mais ce sentiment maternel, c'est à l'amant qu'il s'adresse. Voyez M"' de Warens et Rousseau, Julie et Lamartine, George Sand et Alfred de Musset. Même lorsque l'enfant est venu, l'amour de ses parents pour lui reste souvent assez en dehors de la tendresse

amoureuse qui Ta créé et entre même en conflit avec elle. Il n'est pas rare qu'un mari reproche à sa femme d'être trop absorbée par ses enfants. Une jalousie spéciale peut fort bien se développer en ce cas, chez les amants, chez l'homme surtout peutêtre, aussi chez les enfants jaloux parfois de leur père par rapport à leur mère ou de leur mère par rapporta leur père. Gela s'explique tout simplement d'ailleurs et sans qu'on ait à invoquer toujours ou presque toujours comme on a voulu le faire une jalousie sexuelle spécifique bien précoce. Toute tendance, tout désir d'un bien insuffisant à satisfaire tous ceux qui la recherchent peut produire la jalousie. Ce n'est pas à dire que la jalousie sexuelle précoce ne puisse se montrer chez quelques enfants, et cela fut sans doute le cas de Stendhal.

Aussi à mesure que l'instinct sexuel se transforme en s'associant avec les sentiments divers et de nouvelles idées, il se sépare d'autres éléments psychiques qui s'harmonisaient avec lui. L'amourd'une part, les sentiments de famille et la conduite envers les enfants d'autre part, sont associés et assez souvent entrent en conflit. Chacune de ces tendances s'est développée de son côté, et souvent pour elle seule, sans égard à l'équilibre psychique, sans égard à l'ensemble social. Et l'on arrive à ce résultat singulier que, en bien des cas, l'influence de l'âme s'exerce au détriment de l'âme et l'influence sociale au désavantage de la société.

Il faut bien reconnaître encore ici un effet de la singulière situation de l'homme, de ce qu'il a d'unique, de ce qui fait de lui, beaucoup plus que les différences d'intelligence ou d'organisation, un être à part dans l'ensemble des êtres vivants. C'est que l'homme est l'animal le moins adapté à ses

DIFFÉRFNTE3 FORMES DB i/aMOUR 179

conditions de vie. Il est jusqu'ici à peu près irréducliblenieul personnel, égoïste, et les circonstances l'ont amené à vivre eu société. Il lui est impqssible de vivre d'une vie indépendante, et impossible aussi de se soumettre avec loyauté, sans fraudes et sans restrictions, aux renoncements qu'exii^e de lui la vie sociale. Il n'est ni un individu libre, ni un élément social. Il est ({uelque chose de vague et d'indécis, de variable et de floÏÏant qui s'approche tantôt d'une manière d'être et tantôt de l'autre. De là ses misères, ses haines, ses crimes. Il cherche fatalement un équilibre qui le fuit toujours. La contradiction inhérente à toute existence s'est accrue, s'est exaspérée en lui. Et l'on comprend qu'il ait cru sentir sur sa tête une malédiction divine, et qu'il se la suit expliquée par une faute originelle, un péché inexpiable dont les conséquences pèsent toujours lourdement sur sa destinée. Ce qui fait son mal fait aussi sa grandeur, puisque c'est pour y échapper d'une manière ou de l'autre, qu'il a développé, sinon ses facultés mêmes, moins transformées à travers les âges qu'il ne s'est plu à le croire, du moins leurs moyens d'action, qu'il a créé successivement des civilisations éphémères et impuissantes, dont les débris servent sans cesse à de nouvelles et plus ambitieuses constructions. Il faut que l'homme moins guidé que l'animal par des instincts s^rs et persistants dans une vie routinière, invente sans cesse sa vie. L'invention, la création de formes de vies nouvelles, ne peut aller, pas plus qu'une invention quelconque, sans heurts sans trouble, sans crises, sans erreurs, sans quelques déviations plus ou moins graves.

Du moment où l'instinct sexuel s'alliait à des sen timents comme l'aÛectioD, 1 estime, la pitié, l'admi'

ration, le goût des lettres, des arts, de la science et de la philosophie, on aurait pu prévoir qu'il laisserait faiblir quelques-unes de sesanciennesallia.nces, même les plus étroites et les plus anciennes. Quand on se fait de nouveaux amis, il est assez rare que les anciens n'aient pas à en pâtir, et quand un homme entre dans une association, on peut s'attendre à ce que plusieurs de celles dont il faisait partie soient un peu négligées par lui. Quand on se fait recevoir membre d'un cercle, on peut être amené à rester moins longtemps en famille et l'amour même, en créant de nouvelles familles, disloque un peu les anciennes et en sépare les membres. Il est très possible que l'admiration pour la beauté d'une femme fasse craindre d'amoindrir cette beauté par des accouchements répétés, que l'affection qu'on a pour elle en fasse redouter la souffrance, que l'amour satisfait d'une paisible vie à deux songe à éviter les complications, les gênes, les restrictions diverses que peut procurer une nombreuse famille. Et voilà quelques raisons entre mille qui peuvent expliquer comment la spiritualisation de l'amour peut nuire à sa fécondité.

La socialisation peut agir dans le même sens. Les soucis et les plaisirs du monde, les inquiétudes de la vie sociale, la nécessité de se nourrir, de se vêtir, le besoin d'avoir une vie honnête et le désir de l'avoir confortable sont autant de raisons qui peuvent nuire à la constitution d'une famille. Elles demeurent sans action tant que l'instinct reste brutal, isolé, sans rapport avec les désirs et les besoins de la vie, chez les âmes très simples, ou très grossières. Mais l'éducation, le milieu, l'instinct et l'expérience de la vie amènent forcément beaucoup d'individus à réfléchir, à combiner leurs sentiments, à prendre

DIFFÉnENTES FORMES DE l'aMOUR 181

conscience de leurs rapports, de leurs oppositions, à chercher les moyens d'éviter les inconvénients qu'ils prévoient, et à employer ces moyens. L'infécondité volontaire, au moins relative, qui peut faire déchoir et périr une société n'en est pas moins liée à des progrès de la réfloxioti et de la maîtrise de soi. Et même de hautes raisons peuvent paraître l'excuser ou la recommander. On peut estimer que c'est une lourde responsabilité de mettre au monde des enfants" exposés à tous les risques de la vie, voués presque fatalement aux déceptions et aux soutfrances. A côté des motifs ignobles ou simplement égoïstes, l'infécondité volontaire en reconnaît aussi d'avouables et même d'élevés. C'est ce qu'il ne faut pas oublier quand on en parle. La société doit évidemment la combattre. Elle doit aussi pour cela même, tâcher de supprimer les excuses qu'elle peut avoir. 11 faudrait arriver à ce que, si l'intérêt national est que la population du pays s'accroisse, nos sentiments d'humanité n'aient pas à souffrir de cet accroissement.

Mais il ne faut pas s'en tenir aux effets de désorganisation. Si l'amour et les sentiments de famille sont quelquefois en antagonisme, il ne faut pas oublier qu'ils sont naturellement unis en droit pour ainsi dire, et qu'ils le sont très souvent en ^t dans une certaine mesure, et, en bien des cas, de façon à ce que l'ac^cord soit plus fréquent et plus important que la lutte. C'est aussi par une socialisation de l'amour que ce sentiment de la famille, si puissant et souvent si étroit en France *, est venu

1. Ce sentiment aussi se retourne parfois contre lui-même et Ta contre son but naturel. On en indiquerait beaucoup d'occasionB si c'en était le lieu, il suffit ici de rappeler que

compléter l'instinct sexuel, se joindre à lui, le diriger, le dominer, lui imposer les restrictions utiles. En fait il n'est pas rare que le désir de la paternité ou de la maternité détermine le mariage et règle ainsi les satisfactions des sens.

Une nouvelle forme de l'amour s'est ainsi développée, par l'association de l'instinct sexuel et du sentiment de la famille. Il ne s'agit, pas ici d'une association exclusive et d'autres éléments y peuvent intervenir. L'estime y est naturellement assidue, la sympathie et la tendresse s'y joignent heureusement aussi, parfois le sentiment de la beauté, assez fréquemment des considérations d'intérêt et de convenance, un certain ensemble de goûts bourgeois, d'autres fois des sentiments religieux, le sens de la conformité à l'ordre du monde, le sens du devoir, l'amour du groupe national ou un certain sens de l'humanité. Par la réaction les uns sur les autres des divers éléments qui le composent l'amour prend des- aspects différents selon ces éléments et ces réactions, mais leur caractère général, dans les cas qui nous occupent maintenant, est donné par l'union de l'instinct sexuel et du sentiment de la famille, et par la subordination, au moins partielle de celui-là à celui-ci. L'amour même, l'amour conjugal peut se subordonner à l'amour paternel, et plus volontiers encore peutêtre à l'amour maternel. Cette forme d'amour à fin familiale semble plus fréquente chez la femme. Elle est la plus recommandée par la morale ouvertement acceptée, et avec un instinct assez sûr, car ses avantages sociaux sont en effet considérables.

l'amour pour le premier-né et le désir de lui assurer une vie plus large paraît être une des causes de l'insuffisance de notre natalité.

DIFFÉRENTES FORMES DE l'aMOLR 183

M. Carlos Baires donne à l'amour conjugal, comme caractères fondamentaux et spécifiques : la fidélité, la solidarité et la chasteté ^. La solidarité me paraît ici l'essentiel, en l'étendant aux enfants, quand il s'agit de l'amour conjugal fondé sur le désir de l'enfant. La chasteté et la fidélité peuvent faire bonne figure, et conviennent en ce genre d'affection.

Cependant la chasteté peut y être assez faible, et des infidélités passagères ne sontpas toujours incompatibles, surtout chez l'homme, avec le sentiment de la solidarité familiale et conjugale. Evidemment elles dénotent une forme moins pure du type conjugal.

Ce type, comme tous les types, se réalise en des cas de valeur très inégale. Cette valeur dépend, comme nous venons de le voir, de la nature des éléments qui viennent s'associer aux caractères généraux du type, de l'harmonie plus ou moins grande de ces éléments, de leur pureté, de leur force. Sous une forme un peu ordinaire et médiocre l'amour conjugal, l'amour familial sont assez répandus. Ils se solidifient peu à peu dans l'habitude, dans la routine quotidienne de la vie, et l'on est surpris, parfois, à la mort d'un des époux, de reconnaître la place qu'il occupait dans la vie de l'autre. On voit, par exemple, une veuve conserver, après

1. Je dois signaler ici la Teoria del Amor de M. Carlos Baires, dont l'auteur nous a donné lui-même un résumé en français. On y trouvera de bonnes et justes observations sur les différents sentiments sexuels et sur leurs associations. Je me suis placé d'ailleurs ici à un point de vue de psychologie et de sociologie générales différent du sien. Je rappellerai aussi que j'avais examiné la question de l'amour, il y a bien longtemps, dans l'Activité mentale pour montrer le rôle de l'association systématique et des différents éléments qui se combinent dans une tendance.

la mort de son mari, les idées, les habitudes, même les affections qu'il avait, alors même qu'elle aurait paru plutôt réagir avant cette mort contre certaines de ces affections et de ces habitudes. Une affection très forte, peu apparente parce qu'elle est tissée d'habitudes sans éclat et que rien d'imprévu ne relève, se forme ainsi peu à peu, se substituant soit à l'indifférence, soit à la tendresse sensuelle, soit à l'indécision sentimentale des premiers temps.

§ 6. — Vnes générales.

Dans toutes les formes de l'amour que nous examinons on pourrait marquer des degrés et signaler des nuances à l'infini. Toutes ces formes les plus différentes se relient entre elles et à celles dont je parlerai par d'innombrables transitions. Des combinaisons s'établissent qui diffèrent par quelques éléments plus ou moins nombreux et par les praportions de ces éléments. Je tâche de donner un schéma général, aussi exact que possible, pour être clair, et dégager les lignes principales de la réalité. C'est une figure relativement précise, et même trop précise, mais sèche et morte, d'une réalité ondoyante et compliquée, vivante et mouvante, qui va se transformant sans cesse selon les époques, selon les lieux, selon les individus, selon les circonstances et selon les moments. L'amour sexuel éclate parfois chez un homme destiné à l'amour-tendresse mêlé de forte intellectualité, le caprice peut surgir à l'occasion dans l'esprit d'un affectueux relativement constant ; la tendresse et le sentiment familial peuvent s'associer avec le caprice et l'intellectualité (sous forme de fantaisie, de poésie, de jeu de l'imagination).

DIFFÉRENTES FORIIKS FjE l'aMOI'R 185

Los as^soci.'ilioiis d'idi'es et de sentiments les plus invraisemblables, les plus choquantes, si l'on veut, ne sont point impossibles. Plus souvent encore se produit la succession dans un même individu de sentiments, de désirs, d'idées qui contrastent violemment. L'homme est multiple et divers.

Les sociétés aussi. Au xviii'" siècle, parmi les caprices et les galanteries légères s'élèvent de beaux exemples d'amour conjugal et de lidéiité. Au xvii*, à côté de l'Hôtel de Rambouillet, de l'amour digne, compliqué, noble, retenu (|ue l'on y cultive, s'étalent la débauche crue et violente de quelques seigneurs et les singulières fantaisies de Monsieur. L'amour-caprice parait être de tous les temps et de tous les lieux sous des apparences diverses. Il peut être spirituel et charmant, il peut être aussi emporté et sanguinaire, n'être qu'une fantaisie impulsive et cruelle de l'instinct sexuel pur, sans mélange d'intellectualité et de sentiment. D'autre part il est évident que les formes compliquées de l'amour, l'amour Stuart iMill par exemple, ne peuvent se développer pleinement que sur une civilisation très cultivée et chez quelques rares individus.

11 nous intéresse de remarquer maintenant le procédé de spiritualisation et de socialisation qui s'applique à la naissance et au développement de toutes ces formes diverses d'une même tendance. Nous avons vu un instinct à peu près purement biologique à ses débuts, s'associer peu à peu à des impressions, à des sentiments, à des idées qui lui étaient naturellement étrangers, à travers des civilisations diverses, sous la pression des autres tendances de l'individu, sous l'influence de l'exemple et de l'éducation, des nécessités, des commodités, des tentations variées de la vie sociale, par l'action des forces

innombrables qui constituent cette vie. C'est ainsi que la tendance sexuelle, l'instinct qui pousse l'un vers l'autre le mâle et la femelle, le rut dû peutêtre à quelque altération chimique des éléments de l'organisme, et dont la fonction est peu compliquée, la fin précise, étroite et simple, intervient peu à peu dans toute la vie de l'esprit, la transforme et s'y transforme, la dirige parfois et sait parfois s'y subordonner, entre en relations intimes avec les sentiments comme l'affection, l'estime, la tendresse, l'admiration, à des préoccupations intellectuelles de toute nature, à des considérations de beauté et de santé, à des sentiments moraux et religieux, et, d'instinct violent et simple, se transforme en une tendance extrêmement riche, compliquée, toujours puissante, adap^tée non seulement à l'âme d'un individu, mais à la vie d'une société, qu'elle reflète et qu'elle reforme. L'amour Stuart Mill paraît réaliser la forme la plus riche de la spiritualisation. L'amour ici a pris l'esprit tout entier et s'y est fait sa place, non point en opprimant ou en détruisant les autres tendances, mais au contraire en les harmonisant et en les exaltant, La socialisation y est très haute aussi puisque l'amour en devenant l'occasion du développement des idées philosophiques et sociales de Mill, prépare et dirige pour une part non négligeable la vie et l'avenir de la société. Mais la socialisation directe et essentielle est sans doute à son plus haut degré dans l'amour familial et conjugal. La tendance sexuelle rencontre ici la forme qui l'unit étroitement aux formes essentielles de la vie sociale, qui lui fait même créer, prolonger et organiser cette vie. Ce n'est que par la génération qu'une société peut se maintenir, et, dans notre monde civilisé, et même presque partout en dehors

DIFFÉRENTES FORMES DE l'aMOIR 187

de lui, c'est la famille qui a (Jonoé à la société son élément essentiel et sa base solide. Sans doute elle s'est beaucoup transformée dans l'ensemble de nos civilisations européennes, depuis la cité antique jusqu'aux mœurs actuelles, elle se transformera peut être encore, on ne peut même affirmer sans réserves qu'elle ne sera pas remplacée dans un avenir lointain par quelque autre combinaison provoquée par ses inconvénients et ses défauts. Il arrive aussi que la société admette légitimement d'autres formes d'amour que l'amour familial et conjugal, qu'elle puisse en profiter et y rencontrer des moyens d'expansion, de raffinement, d'enrichissement psychologique et esthétique. L'amour familial n'en est pas moins le plus étroitement lié aux conditions essentielles de la vie sociale du temps présent.

11 est deux grands faits dont je n'ai encore rien dit, ou presque, et qui pourtant, avec tous les sentiments qui s'y rattachent, influencent et compliquent l'amour. Mais comme ils peuvent intervenir dans toutes les formes de l'amour que j'ai déjà indiquées et aussi dans celles que j'examinerai plus tard, je nai pas eu et je n'aurai pas à m'en occuper à propos d'aucune d'entre elles en particulier. C'est la beauté, et c'est la santé.

La santé pourtant est spécialement importante pour l'amour familial, et dans la forme plus simple, qu'on peut appeler l'amour biologique et qui a pour but la continuation indéfinie de la vie de l'espèce. Aussi est-il normal que la santé attire le désir et puisse aider à le fixer. Elle est une condition importante de la formation d'une famille durable. Un instinct bien J"ormé y serait certainement très sensible. Et c'est ce qui arrive en efl'et assez souvent

188 LES TRAPfSFOBMAÏIONS SOCIALES DES SENTIMENTS

dans l'espèce humaine. Si cela n'est pas plus général c'est que des déviations dont ni l'esprit ni la société ne sont innocents ont détourné l'instinct. Et nous constatons, comme nous l'avons fait déjà, comme nous aurons encore à le faire, que la spiritualisation et la socialisation en compliquant l'instinct tendent souvent à le pervertir. L'homme en est venu à trouver un charme à la faiblesse, à la langueur, à la maladie même. Une grâce attirante appelle le désir vers des êtres qui ne sont nullement aptes à fonder une famille vigoureuse. La pitié, en amour, est souvent mauvaise conseillère, et l'instinct brutal est un guide souvent plus sûr que les raffinements des civilisés. La société a sa responsabiliLé aussi en prêchant le dévouement et la compassion hors de propos. Elle a péché plus gravement encore en mettant, non plus dans ses théories morales, mais dans sa pratique courante, des convenances de fortune, de situation, dont on ne saurait nier l'importance, en contradiction fréquente avec des convenances de force et de santé plus essentielles encore. Ainsi bien des considérations esthétiques, sentimentales, morales même et sociales sont intervenues qui n'avaient rien à voir avec le but biologique et familial de l'instinct et ont pu détourner celui-ci de sa vraie fonction. C'est un mal qui peut n'être pas sans compensation.

Quant à la beauté, elle se rattache parfais à la santé même, elle en est la fleur et comme la réussite heureuse. Cela mis à part, son importance n'est pas primordiale. Elle peut attirer l'attention, et par suite le désir, elle peut être un lien de plus, introduire un agrément fort appréciable dans une liaison amoureuse passagère ou durable. On peut se passer d'elle. Les femmes les plus aimées ne semblent pas

DIFFÉRENTES FORMKS DE l'aMOUR 189

avoir toujours été les plus belles, et des hommes très désirés ont pu être franchement laids. Il ne faut pas oublier d'abord que l'amour influe sensiblement sur notre appréciation de la beauté. « Ce qui est beau, dit un proverbe patois de mon pays, ce n'est pas ce qui est beau, c'est ce que l'on aime ». Volontiers l'on rapporte à la beauté le plaisir qu'on éprouve à voir une personne, bien que les justes proportions du visage et du corps n'y interviennent guère. D'autre part il est vrai que l'amour peut créer une certaine beauté, transformer heureusement le port et l'attitude, les rapports, l'harmonie, l'expression des traits du visage.

Page 1