‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 27 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La passion amoureuse.

En étudiant la vraie passion amoureuse, l'amour des meurtres, des suicides, des fièvres, si nous n'abordons pas les phénomènes franchement pathologiques, du moins nous nous engageons assez' avant sur le chemin qui y conduit. Jusqu'ici nousl assistions plutôt à la spiritualisation harmonieuse! d'un instinct, ici nous rencontrerions plutôt la| déspiritualisation d'une âme qui se ramène toute à; un seul sentiment, et va non point tout lui coor-i donner, mais tout lui subordonner, et, au besoin] tout lui sacrifier, la paix et parfois l'honneur, li raison et les affections les plus fortes, la vi< même et, si l'occasion le veut, aussi ou surtouf la personne aimée. Si donc nous continuons parler ici de la spiritualisation de l'instinct, faut se rappeler quelle sorte de spiritualisatioi caractérise la passion amoureuse et qu'elle consisté à associer tout l'esprit à un instinct, mais à l'assoj cier en le soumettant à la passion dans laquelle cej instinct s'est incarné.

LA PASSION AMOL'RBi;SE 191

La passion amoureuse se distinjjTie par le caractère impérieux et dominateur du sentiment et du désir, par leur violence et l'impossibilité ou la difficulté exlrùme de les réprimer ou de les contenir, par le caractère absolu, par la qualité de lin suprême conférée d'une manière plus ou moins durable, à l'amour. Pour le grand passionné, dans les jours ou dans les heures de crise, rien n'est non seulement de la même vuleur, mais du même ordre de valeur que sa passion. Elle trouble l'esprit en l'asservissanl, lui impose un désordre profond des habitudes, des aflections, des idées et des actes, si l'on a égard à l'ensemble de la personnalité et à ses relations avec le milieu social, mais souvent aussi une logique âpre, inllexible et féroce si l'on regarde la passion même, et la conduite et les sentiments dans leurs rapports avec elle.

La passion se rattache étroitement à d'autres formes de l'instinct sexuel et elle revêt bien des formes plus ou moins caraclcristiques tout en restant à peu près identique en son fond, par ce caractère absolu dont elle glorifie le désir.

Elle est parfois très durable, parfois passagère, momentanée. Dans les manifestations simples et brutales de l'instinct sexuel, on aperçoit déjà parfois ce caractère absolu qui est la caractérisiique des grandes passions les plus diverses. C'est une sorte d'impulsion sexuelle passionnée qui peut conduire un homme au viol et au meurtre irréfléchi. Si les circonstances l'enrayent, ne lui permettent pas d'aboutir, elle ne se reproduira peut être pas à

l'égard de la même personne. Sans doute il y a fort loin de l'impulsion passionnée à la passion qui évolue largement, germe et grandit sans qu'on y prenne garde, s'épanouit dans les joies fiévreuses et inquiètes, se fane sous les pleurs et les colères, ■et s'effeuille ensuite lentement. Mais il ne faut pas méconnaître les analogies de ces états si différents dont les uns nous font mieux comprendre les autres.

Le caprice passionné apparaît aussi, lorsque l'inslinct sexuel se complique, le caprice tyrannique et brutal, d'une fantaisie violente capable de recourir aux pires moyens, le caprice d'un despote sensuel et peu pitoyable mais qui peut être une manière d'artiste, le caprice d'un Néron. 11 se distingue bien nettement du caprice élégant, de la fantaisie légère. Peut-être cette différence dépend-elle, en bien des cas, d'une différence de position sociale. Le pouvoir absolu favorise l'éruption du caprice passionné, les freins intérieurs ne suffisent pas toujours à modérer l'âme. Le caprice prend les qualités de cette âme, léger et gracieux dans une âme délicate, violent et désordonné chez l'impulsif. Mais les qualités de l'âme tiennent généralement, dans une mesure variable selon les cas et les personnes, à la pression exercée sur elles par le milieu, aux inhibitions et aux dynamogénies qu'il provoque.

Ce ne sont là que des formes peu développées, des ébauches de la passion amoureuse. Cependant le caprice passionné peut se répéter à l'égard de la même personne, il peut être plus ou moins durable, plus ou moins ardent, et des formes intermédiaires relient le caprice passionné à la passion vraie. On le voit même parfois subsister dans la grande passion. Musset, par exemple,

paraît avoir aimé assez capricieusement (ieorgc Saiid. Et l'on comprend mieux par là comment les formes inlerieures de la passion peuvent se rattacher aux formes les plus amples et les mieux caractérisées. Elles sont aussi rattachées les unes aux autres, et le caprice passionné, qu'une série d'intermédiaires relie à la passion vraie, une autre série le relie à l'impulsion simple et brutale.

Arrivons à la passion vraie, à cet amour dont on a fait tantôt une sorte de fureur admirable et sacrée, tantôt une sorte de vertu, tantôt une véritable folie. 11 est rare, dans ses formes développées et complexes, sinon dans ses formes violentes, assez communes au contraire, à peu près comme est rare l'ambition de Napoléon, l'amour de Spinoza pour la spéculation philosophique ou la goinfrerie de certains polyphages.

Aucune passion n'est sans doute aussi envahissante que la passion amoureuse. C'est son destin d'être contrariée. Ou si l'on préfère, ce n'est guère que l'amour malheureux qui grandira jusqu'à la passion. Il y a d'ailleurs pour une tendance plusieurs façons de n'être pas satisfailo. Quand elle ne paraît pas positivement contrariée, elle peut être malheureuse si son intensité, sa force sont hors de proportion avec les satisfactions qu'on lui accorde. Même actuellement assouvie, une passion peut être menacée, ou s'imaginer qu'elle l'est, cela suffit pour qu'elle soit réellement contrariée dans l'âme et qu'elle provoque la crainte et la douleur.

L'amour est contrarié, dans la passion amoureuse, de l'une ou de l'autre manière.

C'est une vérité reconnue que les amours passionnées sont malheureuses, et si elles n'étaient point malheureuses, elles ne seraient pas passionnées. En général les passionnés ne sont point aimés, ou ils ne le sont pas assez, ou ils le sont mal, autrement qu'ils le voudraient. S'ils sont aimés, leurs amours sont contrariées par les circonstances, et ils s'aperçoivent moins qu'ils ne sont pas aimés comme il faudrait, mais ils soufTrent tout de même. Le théâtre, le roman, la poésie, même la vie réelle nous en informent continuellement. C'est devenu un lieu commun qu'on ne voit pas bien Rodrigue et Chimène, Tristan et Iseult, continuant leur passion à travers les vulgarités d'une vie d'époux, et tisonnant, paisibles, en devisant au coin du feu. Ceux qui sontdestinés à la passion semblent également prédestinés au malheur, leur amour ne devient passionné que lors(| u'ils souffrent, et s'ils cessent de soulTrir, c'est que la passion a disparu, et s'est muée en aniour bourgeois, en habitude nonchalante.

L'envahissement de l'être par la passion peut être brusque ou progressif, il est étendu et profond. Il faut que l'âine y soit prédisposée. Gliez la plupart des gens la tendance sexuelle n'a pas li force, la sensualité n'a pas la profondeur, l'affection n'a pas l'intensité qui déchaînent la passion, ou bien d'autres sentiments peuvent faire équilibre à l'amour, l'etupècher de trouver dans l'àine une proie facile.

L'analyse du mécanisme de la passion fait ap-

paraître les raisons qui promellent au malheur le grand passionné. La passion vise deux buis dont l'un est ruineux pour l'esprit, dont l'autre est hors d'atteinte.

D'abord elle clierche à se soumettre tout l'organisme psychique. Elle exige que toutes les pensées, tous les senti menls convergent vers elle et s'emploient à la servir. Elle attire à elle-même les forces* qui doivent lui être hostiles, et, ce qui ne peut se soumettre à elle, elle le supprime. Son action est si puissante et si aveugle à la fois qu'elle peut arrêter et supprimer ce qui lui est nécessaire pour vivre et se prolonger, si l'utilité n'en est pas éclatante et immédiate.

i< 11 n'est aucune de mes pensées qui n'aille vers toi », « tu es avec moi dans tout ce que je fais », banales formules d'amoureux. Qu'elles soient souvent exagérées, pures gentillesses, cela n"cst pas douteux. Elles n'en traduisent pas moins assez exactement la mentalité du passionné sincère. Rapprochons-les du précepte chrétien « Quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Seigneur » et il paraîtra que le nom de « divinité » dont l'amour a volontiers abusé correspond à quelque analogie. L'amoureux passionné est envahi tout entier par sa passion. Obsession, possession, ce sont ici les mots qui conviennent. La passion manœuvre et dirige tout. Naturellement l'ensemble de la vie en souffre.

Depuis que je vous vois, je n'aime plus la chasse Ou si j'y vais, ce n'est que pour penser à vous,

dit un Ilippolyte qui n'est pas celui de Racine, et celui-ci, de même : « mon arc, mes javelots, mon

196 LES TRANSFORMATIOiNS SOCIALES DES SENTIMENTS

char, tout m'importune ». L'amoureux passionné se détourne de son travail, il ne mange guère, et ne s'intéresse que très peu et avec peine à ce qui n'intéresse pas directement son amour. Consultons un auteur qui a étudié avec beaucoup de soins les crises de l'amour, il nous montrera de très humbles personnages agissant exactement comme les princes de tragédie. « Absorbé dans ses pensées, l'amant maUiPureux perd le goût du travail ; s'il est ouvrier, il néglige son métier, s'il a l'esprit cultivé, il perd le goût de l'étude... Un père dont la fille, âgée de seize ans, avait quitté la maison pour suivre un jeune homme que ses parents refusaient de lui donner, disait à l'instruction : « Ma fille n'avait plus la tète à son ouvrage; elle est bonne ouvrière, et cependant elle était obligée de recommencer son travail ... J'ai observé le cas d'un jeune amoureux qui, ne pouvant plus travailler par suite de l'idée fixe qui le paralysait, se vit refuser la jeune fille qu'il avait demandée en mariage : les parents de la jeune fille le prirent pour un paresseux incorrigible et le congédièrent alors que son seul tort était d'être trop amoureux. De désespoir il se suicida. « Je ne puis plus travailler, écrit un autre ouvrier qui avait des chagrins d'amour, j'ai la tête à moitié folle; il me faut quitter mon travail. L'amour désire la mort quand il ne peut satisfaire son besoin d'union, de fusion complète, de vie commune. Je lis dans une lettre d'adieux écrite à son père, par un étudiant désespéré de l'infidélité de sa maîtresse, que la mort l'attirait, l'appelait, qu'elle avait pour lui un attrait invincible »*.

Page 1