‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 28 sur 38 · Louis Proal. Le Crime et le suicide passionnels · texte numérisé non relu

Louis Proal. Le Crime et le suicide passionnels

Ces quelques faits dont on augmenterait aisément la liste, laissent bien apercevoir à qurl point l'esprit t^-n vient à s'itleniifier avec la passion dominante. L'association syslématii|ue et l'inhibition y sont évidentes et cette inliibilion, portée sur tout ce qui ne se rapporte pas immédiatement à la tendance maîtresse, arrête mènie ce qui pourrait un peu indirectement en favoriser le succès. Ainsi l'amour en empêchant le travail r6guli<^r, condition du mariage, en s'oppi>sant à la réllexion, à la prudence, gêne, retarde ou compromet délinitivemenl sa propre satisfaction. Mais c'est le propre de la passion d'être souvent aveugle et maladroite, imprévoyante et brutale. C'est là une des expressions du désordre ijui les accompagne, qui tiennent à leur nature même, et fait, pour ainsi dire, partie de leur déPinition.

Mais il n'est, pour imaginer la passion, que d'écouter les amoureux eux-mêmes. Ecoutons donc l'un des plus éloquents, l'un des plus sincères malgré sa litiéralure, l'un de ceux aussi qui ont le plus rudement expié leur enlhousiusme, leur naïveté, leur maladresse et sans doute aussi leurs torts divers. Lisons la lettre que, le l*"^ août 1834, après la rupiure, après la seconde séparation, Musset écrivait de Baden à George Saiid : « Je voudrais te parler sejjlement de mon amour, ah ! George, quel amour! Jamais homme n'a aimé comme je t'aime. Je suis perdu, vois-lu, je suis noyé, inondé d'amour ; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle ; je sais que j'aime... Tu es aimée, dis-loi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses amants, par ses martyrs! Je t'aime, ô ma chair et mou sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans

fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu ! Tu es aimée, adorée, idolâtre jusqu'à en mourir! Et non ! je ne guérirai pas. Et non, je n'essayerai pas de vivre, et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils en disent. Ils disent que tu as un autre amant. Je le sais bien, j'en meurs, mais j'aime, j'aime, j'aime. Qu'ils m'empêchent d'aimer . . Maintenant c'est fini ; je m'étais dit qu'il fallait revivre, qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j'aime mieux ma souffrance que la vie... Il y a entre nous je ne sais quelles phrases, je ne sais quels devoirs, je ne sais quels événements; il y a entre nous cent cinquante lieues. El bieni tout cela est parfait, il n'y a pas si long à dire : je ne peux pas vivre sans toi, voilà tout... Mais que j'aie un,e lettre où il n'y ait rien que ton amour ; et dis-moi que tu me donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tète que j'ai eue et que tu m'embrasses, toi, moiîO Dieu, ô Dieu, quand j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent ; ah ! il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, ô quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me meurs, adieu !» * ^

Ecoutons encore une autre voix plus douce, jilus résignée, plus humble, la voix d'Elvire, la voix de Julie Charles s'adressant à Lamartine. Avec moins d'éloquence, avec autant de sincérité, elle dit à peu près les mêmes choses, et révèle une possession

1. Correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset, publiée par Félix Décori, pp. 179-187.

aussi pleifie. Elle est aussi significative et, à vrai dire, c'est son seul mérite. « Kst-ce que mes regards, écrit Elvire, ma main qui tremble, tout ne parle pas en moi! Ah! crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que 1 excès d'une passion que je ne puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. Il ne dépend fias de ♦ oi-mème de me séparer de lui, mai.s d'elle?... Ah! quand tu voudras, dis-moi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de maimer et pour le faire sans reproche, et tu verras! » Et encore: « Mon amour à moi c'est ma vie. et si j'ai quelques vertus bonnes ou sensibles c'est à lui que je le dois... Mais il ne dépend, cher Alphonse, ni de vous, ni de Dieu lui- môme de m'ôtor l'amour que j'ai pour vous. Il est devenu l'essence de ma vie, et quand je quitterai la terre, je remporterai avec moi '. »

Ces quelques documents suffisent. Sans doute les phrases (jui expriment la passjon appellent toujours quelque réserve. On y peut soupçonner quehjue simulation inconsciente, quelque exagérai ion non voulue. Les paroles ne traduisent jamais un étal de l'àme avec une parfaite exactitude, et les actes euxmêmes n'y arrivent pas. Il n'en reste pas moins que la sincérité parait ici évidente et que l'exactitude y est certainement suffisante pour nous renseigner sur la vraie passion.

Quel est le but de celte passion, et où tend-elle?

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