VL'ES SUE LA SPIRITUALISATION DES TENDANCES
enclins à se mettre tout entiers dans ce qu'ils font. Chacune de leurs impressions rolcntit sur le reste de l'esprit et met la personnalité entière en émoi. Ils réfléchissent sur leur métier et en esquissent la philosophie, ils tâchent de mettre leurs goûts esthétiques d'accord avec leurs sentiments de famille en s'efl'orçant de les faire partager aux leurs; ils apportent les mêmes principes généraux à former et à pratiquer leurs convictions politiques et leurs croyances religieuses, leurs pratiques commerciales et la conduite de leurs plaisirs. Les événements qui intéressent un de leurs penchants ou de leurs goûts évoquent aussi indirectement d'autres goûts et d'autres penchants par des analogies plus ou moins éloignées. Rien ne reste isolé dans leur esprit, mais tout voisine, se mêle plus ou moins, se combine, se fortifie ou se corrige réciproquement. Un petit événement de famille éveillera quelque idée politique, fortifiera ou atténuera telle opinion sur la conduite des peuples et le devoir des gouvernants. Chez eux toute émotion se prolonge et fait vibrer des fibres éloignées, ils aiment les idées générales et compliquées, les impressions riches d'élôments divers. Ils mêlent à leurs occupations, à leurs plaisirs, des préoccupations sentimentales, des rêveries esthétiques, des vues synthétiques sur la vie, ils dépassent la sensation du moment, la besogne actuelle, ils en suivent, ils en imaginent les antécédents, les conséquences, les répercussions indirectes, les suites infinies et les ramifications embrouillées, ils se livrent à des rêves compliqués. Leur esprit s'intéresse à tout ce qui se passe en lui. Assurément ces deux types extrêmes ne se rencontrent jamais à l'état pur. L'homme n'est jamais entièrement spiritualisé, il l'est toujours quelque
peu. Mais il est facile de constater chez les uns ou chez les autres un degré plus ou moins avancé de la spiritualisation, d'en remarquer les lacunes et les faces brillantes qui varient d'un individu à l'autre.
Des personnes qui diffèrent beaucoup par la spiritualisation de leurs tendances peuvent, à d'autres égards, se rencontrer dans une même classe d'esprits. Par exemple des équilibrés peuvent être très spiritualisés et d'autres l'être fort peu. Pareillement des outranciers, pareillement encore des violents, des doux, des maîtres d'eux-mêmes. Il ne faut pas confondre la spiritualisation avec la systématisation de l'esprit, elle n'en est qu'une forme spéciale.
Diverses tendances peuvent en effet vivre ensemble et servir la personnalité, comme je l'indiquais tout à l'heure, sans s'unir et sans se confondre. Gela s'observe chez de petits équilibrés qui vivent une vie un peu routinière, partageant leur •temps entre leurs occupations, leurs distractions, leurs devoirs de famille et de société, sans que toutes ces parties de leur vie se pénètrent et s'unissent bien intimement. Elles s'harmonisent, mais cette harmonie leur reste extérieure en quelque sorte et l'esprit même ne la sent que confusément.
L'harmonie réalisée par la spiritualisation est au contraire plus riche et plus intime. Les différents systèmes psychiques qui correspondent aux diverses parties de l'existence n'y sont pas reliés seulement par leur ensemble, mais par leurs détails. Non seulement ils s'unissent tous dans une même personnalité, mais leurs éléments s'annexent entre eux. On comparait naguère deux associés anglais qui travaillent à la même œuvre, mais ne se connaissent
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pas en doliors de leur travail, ne se fréquentent pas, ne se lient pas, à des associés français qui cntretienneut plus volontiers des relations amicales, se mêlent, réunissent leurs familles. Et je n'ai pas à rechercher ici si les deux caractéristiques sont exactes, ni à peser les qualités et les inconvénients de ces deux manières d'agir. Je signale seulement que la première est, de notre point de vue, bien moins spiritualisée que la seconde.
Nous pouvons donc rechercher les différentes caractéristiques que reconnaît la spiritualisation, en remarquant expressément qu'elles ne se rencontreront pas toutes ensemble, que souvent l'une d'elles fera défaut chez une personne alors qu'elle paraît cependant assez logiquement liée à telle autre qui s'affirme chez elle. Nous avons reconnu déjà quelques-unes de ces caractéristiques, on peut en enrichir la liste. Les spiritualisés se mettent pour ainsi dire tout entiers dans chacun de leurs désirs, dans chacun de leurs actes, dans chacune de leurs pensées. Autres symptômes : une idée n'a pas sa raison d'être en elle-même, elle reflète plus ou moins les autres idées, ses compagnes dans le même esprit, elle incarne un système d'habitudes intellectuelles. Un désir n'est pas un caprice qui se satisfait et s'oublie, il occupe l'esprit, l'associe à son succès ou à sa défaite, une sensation du goût fait rêver de poésie, inspire une mélodie, une impression d'amour fait désirer non un plaisir de quelques minutes, mais une longue vie à deux, avec une amante qui soit en même temps une associée, une confidente, une amie qui s'intéresse à tout ce qui peut occuper son amant. La camaraderie est méprisée au profit de l'amitié complexe, prolongée, fondée sur la communauté de goûts nombreux et de chères habitudes. Le
plaisir du moment quel qu'il soit, retentira aux profondeurs de Fâme, il devra rappeler des joies passées, annoncer, garantir des joies futures, être accepté par les tendances mêmes qu'il n'intéresse pas directement, sans quoi il sera méprisé et peu goûté, si même il reste encore un plaisir, il pourra se teinter de gêne, peut-être de quelque vague impression de remords. De même les connaissances ne paraîtront de quelque prix que parles analogies qui les relient à d'autres, par les pensées qu'elles éveillent, par leur sens et leur portée, le fait brut, non significatif, serait dédaigné, comme le plaisir brut ou le sentiment isolé.
§ 2. — Les qualités mentales qui favorisent la spiritualisation.
Les corrélations psychologiques sont extrêmement compliquées, mobiles et fuyantes. Tout est déterminé, vraisemblablement, dans la constitution de l'esprit, comme dans les caprices du vent et les variations de la température, maislàcommeici,siron entrevoit quelques causes des phénomènes; si l'on peut, jusqu'à un certain point, en déterminer l'ordre, il est impossible d'arriver à des lois de coordination absolues et précises. De ce que nous rencontrons chez une personne telle qualité du caractère ou de l'intelligence, nous ne pouvons conclure en général que telle autre qualité se rencontrera à coup sûr, chez elle ou, à coup sûr, ne s'y rencontrera pas. Les faits sont très compliqués, les formes d'association innombrables, les compensations possibles infinies. Mais il est vrai que certaines combinaisons psychologiques tendent à en favoriser d'autres. Elles ne les produisent pas toujours, il faut pour cela la ren-
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contre de conditions que l'on ne saurait énumérer et aussi l'absence d'autres conditions difficiles à préciser. Le fait n'en est pas moins réel. L'orgueil, par exemple, est assez favorable à l'assurance, un homme orgueilleux est fréquemment sur de lui, aflîrmatif et décisif en ce qu'il dit, il a le verbe haut, il regarde les autres avec dédain ou condescendance et s'inquiète peu de leur approbation. Voilà une corrélation naturelle. Mais l'orgueil engendre aussi la timidité, s'il s'associe avec une sensibilité frémissante, une crainte presque maladive des froissements, si tout en se jugeant supérieur pour la qualité de son esprit, de son caractère et de sa volonté, l'orgueilleux prend conscience de la quantité de ses adversaires et des indifférents, s'il se sent comme perdu dans un monde hostile et dangereux. Et l'orgueil, aussi bien que la timidité, se traduira par l'indifférence affectée, par l'hypocrisie méprisante, par la sauvagerie hautaine et, selon les autres qualités psychiques qui l'accompagneront, par bien d'autres manières d'être qui peuvent même prendre les apparences de l'humilité. Les complications possibles sont trop nombreuses et trop irrégulières pour qu'il y ait de vraies lois de corrélation psychique.
Il n'y a donc pas lieu de chercher des signes certains et des conditions nécessaires, immuables et bien définies du type spiritualisé. Cependant certaines qualités semblent en favoriser l'apparition, encore qu'aucune d'elles, sans doute, n'y soit ni absolument nécessaire, ni pleinement suffisante, car leur efficacité dépend de celles qui les accompagnent.
Ces réserves faites, disons donc que les caractères |ui paraissent favoriser la spiritualisation sont le j[0ût de la réflexion, la richesse, la complexité de
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l'esprit et de ses éléments, une certaine force des actions inhibitrices, une sensibilité vive et mise facilement en émoi, quelque difficulté d'agir soit par suite d'une tendance naturelle, ce qui la rattacherait à la réflexion et à la puissance d'inhibition mentionnées déjà, soit par suite de circonstances extérieures, par suite de traits de caractère comme l'irrésolution, la timidité, l'impressionnabilité. Ajoutons-y une activité marquée de l'esprit et de ses éléments, des qualités comme la curiosité, la souplesse, l'esprit d'analyse et de comparaison, et aussi l'esprit de synthèse, qu'il s'agisse de faits intellectuels ou de faits affectifs. Ajoutons-y encore une certaine indépendance, une certaine originalité de l'esprit qui ne se laisse pas trop imposer, par le milieu social, des réflexes tout préparés.
Si nous lâchons d'extraire l'essentiel de ces qualités, c'est-à-dire, ici, ce qui peut en effet provoquer la spiritualisation des tendances, voici ce qui paraît se dégager. La spiritualisation sera plus grande, toutes choses égales d'ailleurs, si l'esprit ne passe pas trop vite à l'acte, parce qu'alors la tendance en activité produit un travail psychique : délibérations, réflexions, émotions de crainte et d'espoir, etc., qui donne aux idées, aux sentiments, des occasions do se combiner, de s'opposer, de se corriger l'un par l'autre. Elle sera plus grande également si l'esprit a le goût de l'analyse, de la synthèse, de la comparaison, parce que toutes ces opé-' rations en désagrégeant les éléments, leur permettent d'entrer dans des combinaisons, plus larges, plus variées, plus souples, et les y amènent en effet. Elle est facilitée tout naturellement par la richesse et la souplesse qui supposent des éléments nombreux et capables d'entrer dans des associations multiples.