Proal. Oui', cité, p
l'unilé, la vie ne peut que la décevoir, et la décevoir d'aulant plus qu'elle sera plus profonde et plus forte. Ce que la vie peut satisfaire, c'est un amour qui, par fail)!esse et par impuissance, ou au contraire [lar sagesse et par vertu, par naturelle adaptation aux condilions multiples, confuses et contradictoires de la vie, sait se contenter de peu, accepter une union très imparfaite, assez superficielle et réduite, compatible avec bien des dissentiments et des séparations. La médiocrité est une condition du succès. Cependant un esprit et un caraclère .supérieurs peuvent n'admettre que des lussions à peu près disciplinées, et malgré le romani isine, malgré le prestige des passions indomptées, convenons que cela même est, à certains égards, une marque de leur supériorité. Et cela est aussi très rare.
Mais la grande ()assion, la passion Tristan-Isolde *, même, dans la réalité concrète, la passion Musset- Sand (où .Musset est de beaucoup le plus représentatif), ne peut être assouvie. Ceu.\ qui ont bu le philtre doivent abandonner l'espérance et renoncer au l)ontieur. La passion est un magnifique sujet pour l'art; dans la vie elle peut exalter un moment toutes les forces de l'homme, elle peut l'enivrer démolions près desquelles toutes les autres pâliront, et surtout l'enchanter d'illusions incomparables, elle peut lui faire aimer ses souffrances, les lui faire préférer à toutes les joies de la vie commune, il paraît impossible qu'elle lui
i. Je dis ici Isolde et non Yseult, parce que la passion esi bien plus viuluiilu, plus impérieuse, plus romantique si l'on veut, mais plus l)ulle et plus symbolique dans le drame lyriquei de Wagner, que dans le roman si ingénieusement et si savamment restauré par M. Dédier.
apporte le bonheur. L'union qu'il rêve est irréalisable. Deux êtres sont toujours au moins en hostilité latente. Plus leur amour les pressera l'un contre l'autre, plus il fera paraître au jour les oppositions cachées. Et s'ils s'obstinent, ils se heurteront et se déchireront de plus en plus, et la passion conduira plutôt à la rancune, à la haine, à la séparation ou au meurtre qu'à l'affection et à la sympathie, les deux êtres qui ne s'apercevraient pas qu'ils ne peuvent rester deux et ne faire absolument qu'un, s'unir sans réserve et garder chacun sa personnalité.
Et le pire est peut-être que l'amour survit parfois à ces froissements, qu'il survit aux dégoûts, qu'il survit à la haine et à la violence, que le mépris même ne parvient pas toujours à le tuer. Cette contradiction déchirante peut s'installer dans l'àme et la torturer indéfiniment. Il ne s'agit ici, bien entendu, que des, cas extrêmes, de cet amour que Musset lui-même a bien caractérisé :
Amour, fléau du monde, exécrable folie,
Toi qu'un lien si frêle à la volupté lie,
Quand par tant d'autres nœuds tu tiens à la douleur.
Sucette singulière recherche de l'absolu sur terre et par une passion aussi naturellement troublée que l'instinct sexuel, ne pouvait obtenir que le sort de toutes les tentatives analogues. Ce désir éperdu d'union parfaite mène l'homme à la discorde, à la soutTrance et à l'amour de la souffrance, à la mort et à l'amour de la mort, à la cruauté et au crime.
Assurément il est des fins plus douces, même pour la passion, et nous les avons entrevues. Satisfaite, elle peut décroître paisiblement, comme un fleuve, grossi par les orages, inonde et ravage la plaine, puis retourne à son lit et se remet à couler doucement entre ses rives. C'est le dénouement heureux. Un éclair a brièvement illuminé la vie et laissé un souvenir vif et un peu inquiétant. Les illusions disparaissent peu à peu et l'amour se ramène à une allection routinière. Il y a là un mouvement inverse de celui que nous avons indiqué jusqu'ici. L'amour se dissocie d'avec un certain nombre de désirs, d'idées, d'impressions qui s'étaient étroitement unis à lui. Il abàmionne peu à peu les conquêtes qu'il avait faites, il revient à un rôle modeste. C'est une déspiritualisation qui s'accomplit ainsi, la tendance amoureuse peut revenir à son état simple de besoin physiologique, s'en rapprocher au moins. En général, cependant, elle gagne, dun côté en perdant de l'autre, remplace le désir d'union absolue, les préoccupations esthétiques par des soucis familiaux ou financiers. Ainsi l'esprit passe d'une forme de spiritualisation à une autre. Il remplace le rêve par des considérations d'ordre plus réel sans que souvent la perte soit aussi grave qu'on aime à le supposer. Tout notaire, disait Flaubert, a rêvé des sultanes. Et peut-être n'est-il pas très difficile de rêver de sultanes et cette occupation n'est-elle pas fort supérieure à la rédaction d'un contrat de vente. La passion même n'est pas toujours aussi haute qu'on le croit, le grand amour est rare. Et les douleurs s'apaisent souvent [dus vile qu'on ne l'espérait, et l'on n'en est peut-être pas toujours ravi. On peut soupçonner souvent dans la passion, un parti pris
et une sorte d'entêtement, de l'orgueil, plus souvent encore de l'illusion, je ne dis pas ici sur la [lersonne aimée, mais sur la profondeur cl la force de l'amour qu'on a pour elle. Et il est assez naturel qu'on metle quelque vanité et même quelque complaisance à se croire éternellement malheureux.
L'abandon par la passion amoureuse de toute une grande ré^'ion de l'esprit provoque l'iiiv.i.sion d'une pa«sion d'oriire dilî'érent qui se sulislitue à elle. Mèuie le désir amoureux encore latent, la simple possibilité du désir peut être rempla' ée par des sentiments d'un autre genre. La piété, l'abandon à Dieu peut être un des aboutissements de l'amour déçu. On fut très porté naguère à considérer le mjslicisme religieux comme une sorte de déviation de la passion amoureuse déclarée ou latente. La vocation de sainte Thérèse, par exemfile, fut interprétée en ce sens, sans preuves décisives. «Un mystique, me disait un psychologue ([iii forçait un peu sa pensi'-e, un mystique est un éiolom.ane qui a mal tourné. » 11 paraît vraiment dilic-ile de juger de cetie « transformation » prétendue dont le sens n'est pas très net d'ailleurs. Tout ce (ju'il faut en retenir peut-être, c'est que quelques-unes des qualités qui font le grand amoureux sont aussi celles qui conviennent au grand my.-lique. 11 se peut aussi qutt des désirs sexuels très vifs soienl l'indice d'une vigueur de constitution et d'une ardeur de tempérament (]ui pourra servir aussi bien, le moment venu, une vocation de fondateur de religion ou I ambition d'un homme d'Etat. Mais cela est assez éloigné de ce qu'on avait cru pouvoir affirmer. Un a pu dire aussi que l'amour exalté de M""" de Sévigné pour sa fiile décelait un tempérament amoureux qui n'avait pas trouvé à s'employer, selon sa nature propre et
se déversait en d'autres atTections. Si l'on entend par là qu'il est rare ou même impossible de subir à la fois le joug de deux passions intenses et que les mêmes forces organico-psycliiques peuvent servir successivement l'une et l'autre, cela est très admissible. Ce sont les mêmes muscles que nous employons si nous courons pour nous enfuir ou si nous courons [)Our attaquer. Il est diflicile d'aller plus loin. M"'' de Sévigné, si elle avait pris un amant et l'avait passionnément aimé, aurait probablement éprouvé pour sa fille une alVeclion moins exaltée. Mais a-t-elle opéré une sorte de virement de fonds et aiïecté à son amour maternel des forces que sa constitution naturelle, son budget physiologique et psychologique, prédestinaient à d'autres emplois, c'est ce qu'il est assez difficile d'établir à moins de ne voir dans cette opération qu'un cas du fait précédent, et d'en préciser ainsi le sens en en restreignant peut-être la portée.
H arrive encore qu'une passion à ses débuts ou à son déclin, à la phase où elle est surtout une espérance et à la phase où elle n'est plus guère qu'un souvenir, exerce sur l'esprit une influence féconde. On dirait, pour parler un peu métaphoriquement, qu'elle dégage des forces considérables, qu'elle ne peut les employer toutes utilement et directement et qu'elles sont alors utilisées par d'autres tendances plus ou moins unies à la passion amoureuse. L'amour suscite ainsi des entreprises d'ordres divers, artistiques ou industrielles. Suivant une légende discutée, il fit un peintre de Quentin Matsys d'abord forgeron, et on prétend qu'il donne de l'esprit aux sots. En tout cas il est hors de doute qu'il s'est employé à faire naître de beaux vers, et un bien plus grand nombre de médiocres et de pires, il a suscité
bien des vocations poétiques heureusement passagères. Le génie de Musset fut certainement élargi et excité par la passion et brilla plus vivement avant de s'amortir et de s'éteindre. D'autre part les eunuques paraissent certainement inférieurs aux hommes normaux pour la vigueur de i'espril et du caractère. Ce n'est pas une raison pour ne \oir dans presque toutes les productions de l'âme humaine, comme on a parfois voulu le faire, une transloimation de la force sexuelle. Si cette proposition a quelque valeur, ce n'est guère, semble-t-il, que dans le sens que j'ai indiqué.
L'amour-passion ne finit pas toujours par l'affection machinale ou l'oubli plus on moins amer. Il connaît des dénouements plus tragiques.
Qu'il soit étroilement uni à la souiVrance, nous l'avons vu. Mais il en arrive à faire aimer la souffrance. Au reste, toutes les passions fortes agissent de même, et c'est une forme singulière de leur spirilualisation. L'homme prend un étrange plaisir à soulfrir fionr ce qu'il aime, il s'en sait bon gré, il se trouve ra[)proché par la douleur de l'objet de sa passion, plus uni à lui, plus digne de lui, et il sent vaguement que sa soulTrance l'élève et lui donne certains droits, il prend aussi conscience du sérieux, de la profondeur de sa passion. Plus simplement même il est possédé au point (pTune impression logiquement associée à sa passion lui est agréable, même si elle est pénible en elle-même, parce qu'elle évoque cette passion, parce qu'elle en accompagne la vie, et qu'elle en montre la force. La soullrance est encore pour la passion un moyen
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d'occuper l'esprit. Ce plaisir de la soulTrance sous des formes dilïerentes, avec des sens divers, nous frappe en des circonstances très variées. J'ai connu une jeune Ceinme, admiratrice passiontiée d'une actrice célèbre, qui, les soirs de représentation, alhiit patiemment attendre sa sortie du théâtre, seulement pour la voir sortir et regagner sa voilure. Elle rentrait ensuite chez elle. Comme ces pratiques assiiiùment suivies n'allaient point sans quelques désagréments, « je suis heureuse, disait la jeune femmt*. de soulTrir cela pour elle. » Le ()alriotisme, le sentiment religieux, l'amour de la science et de l'art, le sens moral du devoir peuvent aus«;i provoquer des sacrifices plus ou moins graves et acceptés avec joie. Pareillement un joueur passionné affirmait ([u'après le plaisir de gai,Mier. rien ne valait le plaisir de perdre. Et certainement un amant passionné dirait aussi qu'après les joies de l'amour, rien n'égale les souffrances de l'amour; soulTrir est un moyen de se donner à ce que Ion aime, et semble-t-ii, de bien mériter de lui. M y a de l'ascétisme et du sacrifice joyeux dans tonte passion. Dans notre misérable condition humaine, celui qui ne désire pas soulTrir pour ce qu'il aime, qui ne chérit pas ses soulTrances, qui n'en sent pas son amour exalté, grandi et comme satisfait, celui-là peut être assez justement soufjçonne de ne pas aimer vraiment. Il se peut qu'il suit un esprit équilibré, sain, raisonnable, supérieur, il y a beaucoup plus de chances pour qu'il soit un médiocre, un indilTérent ou un égoïste, il n'est sûrement pas un pass^ionné.
Et nous sommes bien obligés encore ici de remarquer combien la déviation est |»roche de la spiritualisalion. L'ascétisme, les mortifications ont
certainement leur raison d'être et sont étroitement liés aux conditions de la vie humaine. L'amour de la soulTrance pour la souffrance même, qui tend à se dégager de l'expérience des souffrances acceptées et subies avec joie, n'en est pas moins un sentiment peu sain, et il s'épanouit parfois en impressions et en désirs nettement pathologiques. On connaît assez cette étroite association du plaisir sexuel et de la souffrance physique auquel un écrivain célèbre a donné son nom.
Comme la souffrance, la mort est fréquemment acceptée avec joie, désirée, provoquée. Il n'est pas de vraie passion sur qui la mort ne plane. L'idée de la mort et l'idée de l'amour sont étroitement liées dans la passion^. L'amant appelle la mort parce qu'il n'est pas aimé, parce que le cours de la vie le sépare de celle qu'il aime, il veut mourir par dévouement, pour prouver son amour, il veut mourir aussi parce que sa passion est satisfaite et que plus rien ne l'intéresse dans la vie, il juge qu'il a louché le fond même de l'existence et que rien ne le retient plus en ce monde. Ainsi, quel que soit le sort de l'amour, déçu ou triomphant, la mort peut lui apparaître comme le suprême refuge. Elle offie à l'amant malheureux le terme de ses souffrances, et les plus
1. Cela peut évoquer l'idée des insectes chez qui l'amour termine la vie. (Cf. le suggestif et très inléressanl ouvrage de Reray de Gourmont : Physique de l'amour). On dirait qu'il y a comme une obscure conviction, dans certains cas de passion, que l'homme, après l'amour, n'a de refuge que la mort, soit que la passion malheureuse ne laisse plus de raison à la vie, soit que la passion satisfaite la rende sans intérêt, et comme trop inférieure ensuite à elle-même, soit que l'être qui a transmis à l'aulres le « flambeau de la vie » n'ait même plus le droit ou quelquefois la possibilité de retenir pour lui une parcelle de sa llamme.
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obtus coinprcrmenl sa voix, elle oiïre une revanche hautaine des (lôclains,et les humiliés accourent, elle attire le cl(^.sabusé qui. après de poif^nanles joies, croit sentir le néint de la vie, elle séduit le dédaigneux, l'orgueilleux (jui juge son destin irn'gal à sa valeur, elle [>romet le repos à ceux qui ont été déçus, trompés, secoués de toutes les violentes agitations d'un amour indigne d'eux, et ceux-là aus>i vont à elle. Elle a des baumes pour toutes les blessures de l'amour, et aucune passion ne détache l'homme de la vie avec plus de force, de douceur et de sûreté que la passion même dont la nature première est de continuer, de perpétuer la vie.
Je disais tout à l'heure combien l'amoureux passionné se dégoûte du travail, et j'en citais des exemples, ils se terminaient tous par le suicide. La mort des enfants, des parents, même des épouses ne détermine, nous dit M. Proal, qu'un petit nombre de suicides, l'amour les multiplie. « L'idée de la mort revienlcertainement dans les propos des amoureux déçus, et l'on sent qu'ils chérissent leur mal. « Et non je ne guérirai pas, écrit Musset. Et non je n'essaierai pas de vivre, et jaime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre *. » Et Sand : « Je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les jours plus malade, plus dégoûtée de la vie... Ah 1 sans mes enfants à moi, comme je me
1. « En 1890, par exemple, il n'y a eu en France que 67 suicides déterminés par la perle d'enfants, de conjoints et d'ascendants. Le nombre des suicides causés par l'amour contrarié et la jalousie est bien autrement considérable; il est de 500 environ par an. » Proal. Oui;, cité, p. 1. l'eut-Otre pourrait-on a Imeltre que la mort des conjoints détermine aussi parfois un chagrin d'amour. Des statistiques citées par A. Legoyt dans son livre sur Le Suicide donnent une impression un peu diiïérente, mais elles sont bien confuses.
jetterais dans la rivière avec plaisir ». Et encore Musset, vers la fin de l'aventure : « Le bonheur, le bonheur, et la mort après, la mort avec. » Et Sand: « Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi, penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il y avait à craindre entre nous. » Et lui toujours : « Ne t'effraie pas, je ne suis de force à tuer personne ce matin ^ »Et Eivire à Lamarline : «Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas. elle n'est pas assezforle. Jenefais plus de cas(|ue de celle qui détruit l'existence. Que la mienne est affreuse, cher Alphonse, vous devriez m'en délivrer par pitié. Plus j'approfondis mes sombres réflexions, plus je sens que le bonheur n'est pas fait pour moi et que le plus grand bienfait que Dieu puisse m'envoyer, c'est de m'appeler à lui. Tant que j'ai pu croire qu'en me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie, mais à présent, Alphonse, que vous ne croyez plus à l'amour de voire mère, elle n'a cessé de vous être nécessaire et alors son sort est tracé. Vous n'exi-:iez pas qu'elle demeure dans ce monde pour s'y nourrir de larmes 2. »
Je sais bien que ni Musset, ni Sand, ni Eivire ne se sont tués! Leui' cas n'en est pas moins représentatif en nous montrant comment la pensée de la mort se mêle à lamour. Et puis Eivire est morte bien vite, Alfred s'est lentement anéanti par le chagrin, la débauche et l'alcool. George... la littérature est une grande ressource comme aussi bien