‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 33 sur 38 · Lettres, etc., p · texte numérisé non relu

Lettres, etc., p

LA PASSION AMOUBBUSE 217

gences amoureuses. C'est d'ailleurs un sentimeul très général, et plus général qu'on ne Je croit, qui peut survenir à propos d'un désir quelconque, et très profond. On l'observe aisément chez les animaux domestiques. Chez l'homme on peut affirmer qu'il est à peu près universel. Arrêté, marqué, atténué, comprimé par certaines qualités de l'âme ou par le concours des circonstances, il est une forme essentielle de l'égoïsme, même de l'égoïsme le plus légitime, de celui sans lequel nous ne pourrions subsister.

La jalousie est la souffrance que nous éprouvons à voir ou même à nous imaginer un autre possédant un bien dont nous sommes ou dont nous serions privés, complètement ou non. Ce sentiment est très naturel, presque inévitable pour un esprit sensible. Mais des sentiments antagonistes peuvent le réduire, l'empêcher de paraître et même de continuer à vivre.

L'orgueil et le dédain, par exemple (impassibilité voulue ou supériorité qui ne peut être offensée) le dégoût et le mépris aussi (on est dégoûté des femmes, disaient ou à peu près les Concourt, par ceux qu'elles aiment), l'affection (sacrifices des parents pour leurs enfants), la bonté et la noblesse d'âme, le respect d'une autorité supérieure, et des apparences de l'ordre, des combinaisons diverses de ces motifs.

On peut être jaloux à propos de n'importe quoi : pour un héritage, comme pour une élection politique, pour l'achat d'un objet d'art, comme pour une camaraderie ou une affection de famille. On peut s'attendre, d'après les caractères de la passion amoureuse, à ce que la jalousie y sévisse violemment. L'amour passionné étant contrarié par nature, ■est essentiellement jaloux, d'une manière ou d'une autre. Où la jalousie manque, on peut douter que,

sinon l'affection, du moins la passion existe. Différentes causes peuvent la dissimuler ou la refouler, mais un examen attentif en montre souvent les symptômes. C'est qu'en effet le désir de possession, de possession absolue et exclusive est porté à sa plus haute expression dans la passion amoureuse. Ne pas posséder la personne aimée, c'est le malheur, savoir, craindre, imaginer qu'un autre la possède, c'est l'exaspération du malheur, un véritable déchirement du moi. Le passionné se concentre tellement dans son désir d'union, que renoncer à cette union, c'est presque renoncer à son moi.

La jalousie est donc une puissante cause de discorde et de haine, de souffrance et de colère qui vient s'ajouter aux autres déjà bien nombreuses et bien fortes. Cela est spécialement vrai d'ailleurs de certaines formes de jalousie, car si la jalousie est toujours une souffrance, elle ne conduit pas toujours à la haine, ni même à la colère. La jalousie est fonction de la personnalité. Elle tient à Tégoïsme, mais aussi à la méfiance, parfois à la délicatesse, à l'affection, à la susceptibilité, à l'amour-propre et à la vanité, à bien d'autres traits encore du caractère et aussi de l'intelligence. 11 y a autant de jalousies que de jaloux — mais on peut parler ainsi à propos de tous les sentiments.

Avec toutes ces causes de malheur et de haine que l'amour passionné traîne toujours avec lui, on ne s'étonnera pas que, s'il conduit assez souvent au suicide, il conduise aussi à la cruauté, aux coups, aux attentats et aux meurtres. La simple lecture des faits divers de nos journaux édifie sur leur fréquence. Le couteau, le vilriol, le revolver, le poison ont durement vengé l'amour déçu ou trahi. Le meurtre par jalousie est si naturel qu'il apparaît

LA PASSION AMOUBEUSB 219

presque normal et qu'en certains cas la loi le déclare excusable. El quand la loi ne l'excuse pas, c'est souvent le jury qui s'en charge.

En somme il semble bien que la passion amoureuse est un sentiment assez mal accommodé à la vie humaine. L'instinct sexuel aeubeau se spiritualiser, il est resté brutal, indiscipliné, impérieux. Sa place est large dans la passion, et c'est à lui, plus qu'aux sentiments associés qu'elle doit sa violence. Ces sentiments, qui peuvent être très complexes et très raflinés, n'ont pas transformé l'instinct, ils le masquent un peu, et ne corrigent pas toujours ses défauts. Souvent ils ne font qu'ajouter de nouvelles causes de soulîrances à celles qu'il portait en lui, ils ont ennobli et rehaussé ces soutVrauces, ils les ont ainsi rendues plus aiguës peut-être, plus vives et plus aimables, ils les ont, pour ainsi dire, élevées à la portée des âmes hautes qui auraient rougi d'un instinct brutal mais qui s'enorgueillissent d'une passion. Ainsi d'une part la passion dépasse de beaucoup l'humanité, elle inspire à l'homme des rêves irréalisables et des aspirations disproportionnées à ses forces, d'autre part elle l'humilie et le ravale assez bas en faisant dépendre d'un instinct simple et assez brutal les désirs les plus hauts et les idées les plus nobles. Elle apparaît ainsi comme une des plus formidables, des plus décevantes, des plus meurtrières, des plus ambitieuses et des plus ridicules parmi les illusions humaines.

^ 11. — La valeur métaphysique et mystique de l'amonr.

Et pourtant l'amour est honoré, respecté. Une grande passion paraît presque l'équivalent dune

grande vertu. Des esprits sévères, peu portés au relâchement et à l'indulgence ^ en parlent, je ne dirai pas même avec indulgence, mais avec respect et avec admiration. Cela ne prouve rien sans doute. On peut supposer que ce sentiment est erroné, on peut affirmer que dans la plupart des cas, il s'appuie sur des idées puériles, vaines ou un peu basses. Il se pourrait aussi qu'il fût la manifestation d'un instinct inconscient de son mécanisme, mais qui ne se trompe pas, au fond, et qui se règle sur une obscure et exacte conception des choses.

Et, en effet, la passion amoureuse est peut-être le plus violent, et l'un des plus puissants efforts de l'homme vers celte unité dont il s'enchante, que tout cherche et réalise à sa façon dans la nature, mais qui reste fatalement imparfaite et fragmentaire. Par là, la passion amoureuse dépasse de beaucoup non seulement l'instinct de reproduction qui lui a servi de base, mais la masse des sentiments humains qui se sont joints à lui. Il a fallu le singulier amalgame d'un instinct animal très puissant avec les plus hauts sentiments de l'âme et l'ensemble de toute une colleclion d'habitudes et de pensées sociales pour engager ainsi l'homme dans celte aventure. Il a fallu celle base solide pour porter cet immense édifice d'aspirations et de rêves, il a fallu ces aspirations et ces rêves pour relier aux plus hautes régions l'action de cette humble réalité, et en élever les effets au-dessus même de l'humanité, au-dessus de tout le réel et de tout le possible. Et par là, l'amour passionné, quels que soient les reproches que lui adressent, à juste titre, le bon sens et la raison utilitaire, prend

Page 1