‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 34 sur 38 · Brunelière, par exemple · texte numérisé non relu

Brunelière, par exemple

une valeur métaphysique et mystique qui en relève .singulièrement le sens et le prix.

L'union à laquelle aspirent les grands amants, c'est quelque chose de plus encore que la fusion de leurs personnalités, et la fusion de deux individus est dôjii d'un ordre plus haut que les individualités qui s'unissent'. Elle est une sorte de symbole et d'ébauche de l'unification générale de l'être. Quelque chose, dans les amants, les dépasse et dépasse leurs vœux. L'union qu'ils désirent, ils ne pourraient la réaliser que dans l'absolu, en dehors de toute réalité, plus haut même que l'illusion et que le rêve, au delà de tout ce qui est concevable.

Et si les amants n'analysent point leur passion, ils ont peut-être une obscure conscience de sa portée. Je ne voudrais pas donner trop de sens à ces mots d'ange et de paradis, de ciel et d'enfer (l'enfer, c'est l'absence, disait V^erlaine), qui font partie du vocabulaire amoureux le plus vulgaire, des mots comme: adorer, divinité, infini et tant d'autres. Ils ont pourtant leur signification, et s'ils ne tiennent nulle part une plus grande place que dans la passion amoureuse si ce n'est dans la religion, c'est apparemment pour quelque raison. Et c'est que l'amour comme la religion recherche l'union absolue et surhumaine. Aussi se mêle-t-il volontiers à la religion, lorqu'il n'en devient pas lui-même une sorte de succédané et comme une forme spéciale. Dieu intervient coiitii)uellemcnt dans les amours romantiques. Elvire n'est pas éloignée de croire que Uieu lui-même lui a envoyé Alphonse, ne fût-ce que comme une apparition. « C'est aux pieds de Dieu que j'ai retrouvé la force de lui parler à lui-même! — 11 me

1. On peut interpréter en ce sens un passage fameux de On ne badine pas avec l'amour.

permet de vous aimer, Alphonse ! j'en suis sûre. S'il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume?* »

11 n'est pas non plus sans signification que la religion soit souvent le suprême refuge des amants qui continuent à vivre. Elvire mourante reçoit les derniers sacrements, elle renonce à l'amour terrestre, et le renoncement est tel que l'amour divin paraît comme le prolongement et en quelque sorte l'achèvement, la perfection de l'autre. « Je vivrai pour expier, écrit Elvire. C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous savez qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée, et après avoir reçu le sacrement que dans sa bonté il a institué pour soulager les mourants, Dieu lui-même s'est donné à moi ! Vous comprenez quels devoirs m'inposent d'aussi grands bienfaits. Ils seront bien remplis. Ces sacrifices ne me coûteront rien, ils sont faits et je sens, à la paix de l'âme qui résulte de ma résolution, que le bonheur aussi pourrait bien se trouver dans cette route du devoir qu'on croit à tort si pénible 2 »,

Dans ce cas typique, la religion se substitue naturellement à l'amour. La maladie, la mort qui s'approche ont calmé les ardeurs des sens, apaisé ou transformé, transposé sur un autre plan même les élans du cœur. Il ne reste, semble-t-il, que la pure essence de l'amour, le désir d'harmonie et d'union qui se tourne maintenant vers l'éternel et l'infini de la religion, et y trouve une satisfaction nouvelle que ne troublent plus les soucis de la vie.

i. Lettres, etc., p. 22.

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