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fort honnêtes, habiles dans l'exercice de leur profession, correctes dans le monde et peuvent ne point man(iuer d'intelligence dans leurs récréations, elles sont exactement aux antipodes de la spiritualisation.
Le spécialisation excessive est encore une condition défavorable à la spiritualisation. Les défauts en sont bien connus dans le domaine de Tintelligence, ainsi que les qualités. Un certain degré de spécialisation est nécessaire et profitable, mais d'une manière générale la spécialisation, en restreignant les relations des divers domaines intellectuels, en les isolant, nuit évidemment à ces pénétrations réciproques, à ces relations intimes, multiples et cohérentes qui définissent la spiritualisation.
En ce qui concerne les sentiments, les tendances, les actes, la spécialisation est moins connue. Elle agit sur eux de la même manière. Nous trouvons des spécialisations du sentiment dans cerlaines affections exclusives, violentes, jalouses et aveugles, dans certains goûts étroits, facilement mesquins, manies de collectionneur, habitudes monotones de désœuvrés sans esprit. La spécialisation des actes, nous l'apercevons clairement dans certaines formes de la division du travail, intellectuel ou manuel. Et tous ces faits, qui peuvent d'ailleurs avoir leur utilité et leur supériorité même, sont évidemment opposés à la spiritualisation.
Mais prenons garde aux apparences diverses et aux conjonctions variables des phénomènes, et des cas où cette spécialisation^ si ennemie de la spiritualisation qu'elle soit, en devient la condition nécessaire, soit pour l'intelligence, soit pour l'activité alVective. C'est en se spécialisant que certains esprits peuvent approfondir un sujet, par suite
s'enrichir, combiner leurs idées, les analyser, les synthétiser, innover et mettre dans leur activité cette vie intense qui est une forme et un degré de la spiritualisation. Pareillement c'est en se concentrant sur une seule tête qu'une affection peut rester, en certains cas, profonde, riche en éléments, provoquer des combinaisons complexes d'impressions et d'idées. C'est parfois le cas de l'amour maternel et de l'amour sexuel, qui même spiritualisés peuvent rester des passions assez étroites et exclusives.
Il faut conclure de ce qui précède que la spiritualisation suppose une activité particulièrement imparfaite et troublée, tendant à certains égards au moins vers un meilleur état. L'activité parfaite en effet tendrait à faire entrer la tendance dans la vie inconsciente, et par suite à la détacher plus ou moins de bien des éléments, idées, sentiments ou émotions, à la~ conduire à Tétat d'habitude ou d'instinct spécial, puisque cette activité parfaite ne peut se réaliser actuellement dans l'ensemble de l'esprit.
§ 4. — Qualités et défauts de la spiritualisation.
La nature des faits, des traits de caractère, des attitudes mentales qui provoquent, qui aident, ou qui contrarient la spiritualisation, nous révèle déjà une partie de ses qualités et de ses défauts. Elle tend à organiser l'esprit, en en rendant les éléments de plus en plus solidaires, en les unissant plus intimement et en plus grand nombre. Elle lui donne ainsi une valeur supérieure, sur laquelle il est inutile que j'insiste. C'est elle qui rend l'amitié pro-
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fonde supérieure à la camaraderie, et met un amour passionné, où les sens, le cœur et l'esprit s'exaltent ensemble, au-dessus d'un simple caprice des sens, ou d'une fantaisie de l'imagination. Mais cette organisation peut se faire de manières bien diiïérentes, tendre vers des directions opposées, et selon ce qu'elle est en elle-même, selon l'emploi qui en est fait, elle peut devenir une cause de force ou de ruine pour l'individu, et faire de lui un bon ou un mauvais élément social. ^
La spiritualisalion se poursuit quelquefois sans tenir un compte suffisant des réalités extérieures. L'idéalisation un peu naïve en est assez souvent la conséquence. On peut tenir trop à spiritualiser ses impressions et l'on y arrive aux dépens de la vérité et à ses propres dépens. C'est une forme séduisante de l'universelle illusion, une forme dangereuse. L'esprit en qui domine la tendance à la spiritualisation, s'il n'est contenu et redressé sans cesse par un sens bien rare de la réalité, la déformera systématiquement en bien ou en mal, en la rapetissant ou en l'élargissant, en la tournant au grand ou au ridicule, à la tristesse ou à la gaîté, selon ses moyens. Il ne saura pas toujours reconnaître l'insignifiance et la médiocrité si fréquentes. Pour intéresser aux choses une plus grande part de èon moi. pour mieux s'intéresser aux autres et à soi, pour satisfaire à la fois plus de désirs et plus d'inspirations, il risque de vivre dans le rêve sans s'en aoercevoir. Don Quichotte est un type de spiritualisé ; I Its romantiques ont aussi abusé parfois de la spiritualisation aux dépens de la logique et du bon sens. La réhabilitation de la femme tombée, la rédemption de, criminels, la vertu latente des scélérats, la betuté du bandit, la sainteté des imbéciles ont servi
de thèmes à des spiritualisations dont le succès a dépassé la valeur.
Et dans tous ces cas l'erreur a consisté à vouloir mêler à une situation quelconque des sentiments qui n'y avaient que faire. Encore faut-il distinguer \ ici la spiritualisation excessive ou mal faite des illusions communes sur la valeur des gens. La spiritualisation est une des causes possibles, une des formes et sans doute un des effets de cette illusion qui reconnaît aussi d'autres origines et d'autres fins. Elle intervient lorsque des accords mal compris, des relations trop intimes s'établissent entre une tendance, un sentiment, une idée et une foule d'autres idées, d'autres désirs, d'autres tendances dont il vaudrait mieux qu'elle restât séparée.
Toutes les tendances en effet ne se prêtent pas ■ bien à la spiritualisation, comme tous les homm^es ne sont pas aptes à entrer dans un milieu social quelconque. 11 en est qui, si l'on veut à tout prix les introduire dans la société psychique du moment, risquent d'y prendre une importance fâcheuse, d'y exercer une dangereuse influence. Le résultat dépend / du genre de rapports qu'elles auront avec les autres/ sentiments, par suite de la nature de ceux-ci et de leur nature à elles. Ce n'est pas toujours qu'elles soieiu inutilisables en soi, mauvaises par essence, c'est qu'elles ne trouvent pas dans l'esprit qui les accueil e la société qui leur conviendrait. Une préoccupation trop basse, agréable, d'une utilité spéciale ou rfôtreinte peut abaisser l'esprit si elle occupe une trop grande place, mais un sentiment trop élevé p3ut aussi devenir un péril s'il s'associe, sans s'y adapter convenablement, à trop de désirs, d'idées et d'aîtes — et un banquier par exemple qui dirigerait se<
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alTaires d'après des considérations purement humanitaires risquerait la faillite. De même un homme tlouteux ou simplement un homme inculte, introduit dans une compagnie choisie, tend à la troubler, à la choquer, à la gêner, ou à la ramener à son niveau. Tout le monde a pu remarquer qu'une conversation entre plusieurs personnes reflète presque forcément, — à moins que délibérément on ne tienne en dehors d'elle certains assistants — la mentalité des moins intelligents : la conversation, comme l'eau d'une vallée, s'établit au plus bas niveau. Mais d'autre part une compagnie de braves gens illettrés et simples pourra se sentir gênée par l'intrusion de personnages importants, de manières plus recherchées, d'esprit plus orné et plus prétentieux, et elle s'amusera moins franchement.
Une tendance spiritualisée peut bien s'élever un peu, mais elle risque de rabaisser plus ou moins le reste de l'esprit en s'y mêlant trop intimement. Il est des désirs, des besoins de diverse nature qu'il est peut-être plus sage de ne pas trop spiritualiser^ qull vaut mieux satisfaire sans trop les compliquer; l'importance qu'on leur laisse prendre est d'autant plus périlleuse qu'on a l'illusion de les avoir dépouillés de leur bassesse. Ce n'est pas sans inconvénients, ou du moins sans risque qu'on rafline, qu'on spiritualise trop les fonctions organiques. Il faut les prendre pour ce qu'elles sont, en reconnaître les droits, leur faire leur part telle que la comporte le cours de la vie, et si l'on peut, les parer et les ennoblir, mais sans prétendre à les transformer, sans trop les idéaliser, sans les mêler intimement à toute la vie mentale, en les laissant à leur place, un peu à l'écart d'autres désirs. Il faut que l'homme se résigne à être, par certains points de sa
nature, une brute, en bornant sa gloire à devenir la plus raffinée des brutes sans se dégager pleinement de l'animalité; on l'a depuis longtemps averti qu'en voulant faire l'ange il fait la bête. Et il n'a peut-être point tellement tort de chercher parfois às'angéliser, mais le pire pour lui est peut-être de vouloir faire l'ange sur les points où il ne peut être qu'un animal. Il n'est pas très sain même de vouloir trop spiritualiser et raffiner les satisfactions du goût et de l'odorat. Une gourmandise raisonnée, la recherche du gourmet peut sans doute s'élever bien au-dessus de la gloutonnerie, mais si elle se mêle trop à la vie mentale, si elle détourne trop à son profit les forces de rintelligence et de l'activité en se compliquant et en se subtilisant, elle abaisse peut-être son homme au-dessous de celui qui se repaît gloutonnement et qui, débarrassé de ce souci, peut se livrer à de plus hautes occupations.
Spiritualiser une tendance comme la tendance sexuelle, qui, si elle peut s'élever très haut, risque encore par là même de dévier, de s'égarer, de se tromper, c'est se hasarder sur un chemin où les fleurs recouvrent des fossés profonds et bourbeux. Sans doute un amour intense et riche, qui prend les sens, le cœur et l'esprit, qui se mêle à l'adoration de la beauté, à la tendresse profonde, aux plus hautes préoccupations intellectuelles, est une chose splendide. Mais les occasions n'en sont pas communes, et la passion sexuelle est la plus riche en illusions. Mieux vaut encore peut-être la forme moyenne de l'amour socialisé et peu spiritualisé que la recherche décevante de l'absolu, ou simplement de l'amour selon le mode de Stuart Mill ou de Michelet avec les désillusions, le dégoût, la rancœur, l'amertume qui suivent la découverte de Terreur.
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Mieux vaut peut-être même la satisfaction banale et prudente de l'instinct que sa spiritualisation, si elle aboutit à l'abaissement de l'esprit et du caractère, à la corruption ou au crime, et les exemples n'en sont pas rares. Tout le monde n'est pas fait pour éprouver les grands sentiments sous leurs formes supérieures, et les prédestinés eux-mêmes les éprouvent souvent bien mal à propos.
Naturellement il ne faudrait pas non plus abuser de ces v^^rités et se faire un idéal d'une vie dégagée de toute préoccupation d'ordre physiologique. Certes, une attitude comme celle de Vigny qui paraissait détaché de tout plaisir de boire et de manger, et que, disait Sainte-Beuve, personne ne surprit jamais à table, témoigne d'une tenue assez noble et fort estimable et ne laisse soupçonner tout au plus qu'un peu d'alfectation et de recherche. Mais on raconte bien d'un illustre et génial écrivain, que, fort ennemi du luxe et de toute superfluité, après un repas très frugal, il venait de nuit dévorer furtivement un gigot. Et quand il s'agit de l'amour, les faits significatifs abondent. Rappelons au moins, pour le moment, la singulière attitude de quelques mystiques de certaines sectes qui, méprisant la chair et n'en admettant pas les représentants dans la bonne société psychique, traitent comme sans importance ce qu'elle peut faire, abandonnée à ses propres instincts, lui lâchent la bride, ne lui donnent aucune valeur — positive ou négative — dans la vie morale. « C'est la chair qui pèche », disent quelques-uns et la chair, pour l'àme, est une étrangère. Mais c'est le sort de l'homme d'être toujours entre deux écueils et d'aller s'échouer, selon l'occurrence, sur Charybde ou sur Scylla.
Toutes nos tendances, tous nos sentiments nous
induisent en de pareilles considérations. Il n'en est aucun qui ne doive être spiritualisé plus ou moins, qui n'ait à tirer ou à nous faire tirer quelque profit de son union avec d'autres, de sa liaison plus intime à la vie de l'esprit. Toutes les passions, toutes les inclinations peuvent par là s'ennoblir et sélever, ou tout au moins se régulariser et se rendre utiles. Mais si une exacte subordination des rapports n'accompagne pas cette int]mité spirituelle, ou si elle repose sur des illusions que l'intervention de tendances élevées facilite parfois singulièrement, la spiritualisation devient une cause de trouble, une annonciatrice de ruine. Ainsi les affections de famille, l'amour, l'amitié, l'ambition s'élèvent par leur combinaison avec plus de désirs, plus d'idées, par leur entrée dans le large courant de la vie de l'intelligence et des sentiments. Mais si une exacte subordination ne leur est fixée, ou si. dans leur hâte à les accueillir, l'esprit se leurre sur leur compte et sur la réalité extérieure qui les" sollicite, c'est l'âme entière qui risque d'être rabaissée et peut-être perdue.
Il faut donc subordonner la spiritualisation à un principe supérieur, la systématisation, l'harmonie générale de lesprit. Dans une bonne hygiène mentale, tout en maintenant la solidarité réelle de toutes les tendances, il convient de laisser en quelque cas cette solidarité s'établir en gros, pour ainsi dire, entre les tendances prises en bloc, sans intimité de l'une d'elles, ou de ses éléments, avec les éléments de l'autre. Le parallélisme de la vie sociale et de la vie psychique est assez rigoureux et peut être suivi fort loin. Il est évident par exemple, que la magistrature et le clergé d'une part, le théâtre d'autre part sont des éléments sociaux nécessaires, au moins utiles à notre civilisation; ils collaborent à