VL'ES SUR LA SPIRITUALISATION DES TENDANCES
la vie d'une même société, et ils ont forcément entre eux certaines relations résultant de leurs fonctions (liiïérentes dans un même organisme. Il ne s'ensuit pas qu'il y ait forcément un grand profit à multiplier sans discernement les rapports de l'un à l'autre et entre les membres de ceux-là et les représentants de celui-ci, encore que dans bien des cas particuliers ces rapports puissent être admissibles, louables même et plaisants. Il faut dans le monde mental, comme dans le monde social, se méfier des fréquentations mal assorties et des liaisons dangereuses. Baudelaire maudissait celui qui voudrait :
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'amour mêler l'honnôteté.
C'était aller bien loin, l'amour et l'honnêteté ne sont point d'une telle incompatibilité d'humeur. Il y a pourtant dans sa remarque un fond de vérité, une vérité partielle. On peut même y ajouter que si l'amour sensuel peut perdre, à fréquenter les préoccupations de décence, quelque peu de sa fougue et de sa spontanéité, de sa liberté, de sa richesse, la réciproque est également vraie et que peut-être « les choses de l'honnêteté» risquent de se départir de leur rigueur, de leur logique et de leur sérieux à trop voisiner avec l'amour. Tout ceci comporte d'ailleurs des réserves, des distinctions, des précisions où je ne m'engagerai pas.
Il faut aussi bien se garder, en hygiène mentale — et sans doute en toute hygiène — des règles trop nettes et trop générales. Faisons la part des dilîérences individuelles ; chaque âme. comme chaque organisme, doit se soumettre à un régime spécial, celui qui lui convient le mieux n'est pas le
meilleur pour d'autres. Napoléon n'a sans doute rien gagné à associer trop étroitement l'ambition et l'esprit de famille. Il se peut que chez un autre ambitieux, le désir de s'élever et l'affection pour les siens s'épurent, se haussent et s'aident mutuellement.
L'équivalent social de la spiritualisation des tendances, nous l'avons entrevu déjà, me paraît très apte à faire sentir ce que c'est que la spiritualisation. Une société comprend plusieurs groupes chargés de fonctions différentes et qui incarnent autant de tendances de l'ensemble social. Il y a une armée, des administrations nombreuses, des prêtres, des ministres de différents cultes, des sociétés savantes, artistiques, des groupements d'ordre économique, il s'y trouve des industriels, des négociants, des employés d'ordres divers, des domestiques. Il se pourrait que chaque groupe existât à part des autres, sans se mêler à eux plus que les besoins des différentes fonctions ne le requièrent. Ils seraient tous solidaires cependant, liés les uns aux autres par l'ensemble, par la société dont ils font partie. En fait il y a souvent sinon toujours une certaine séparation de ce genre entre les groupes sociaux, et chacun fréquente plutôt, en général, les gens de sa famille, de sa profession, de sa religion, etc. Cependant il se peut aussi, et c'est ce qui arrive et qui varie notablement selon les sociétés, il se peut que les groupes se pénètrent, soit que les individus passent de l'un à l'autre, comme des commerçants, des fonctionnaires, des instituteurs qui sont aussi des soldats en temps de guerre ou pendant les périodes d'exercices, soit simplement que des relations personnelles s'établissent entre des individus appartenant à ces différents groupes, soit qu'il y ait, à certaines