‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 7 sur 38 · VUES SLR LA SPIRITUALISATION DES TENDANCES · texte numérisé non relu

VUES SLR LA SPIRITUALISATION DES TENDANCES

occasions, une sorte d'union, de fusion momentanée entre dilTérents groupes que réunit un intérêt commun (comme lorsque des ouvriers appartenant à dilVérentes maisons ou même exerçant des métiers dilî'érents se concertent pour organiser une grève, ou encore quand l'armée prête des soldats à l'agriculture ou leur lîiit exercer, en des cas extrêmes, diverses fonctions dont les organes habituels font défaut pour une cause ou pour une autre). Les faits de cette nature tendant à rapprocher non plus les systèmes sociaux en bloc, mais les individus, les éléments de ces systèmes, unissant plus intimement les individus, pétrissant la pâte sociale, constituent un équivalent presque parfait de la spiritualisation des tendances, à une autre échelle où l'observation du jeu des éléments est sans doute plus aisée. Par ces procédés encore ils réussissent à introduire dans la société comme dans les individus une systématisation plus stricte, une plus grande intimité des éléments, il s'établit une sympathie plus vive et plus complexe entre eux, le tissu du composé social ou mental est pour ainsi dire plus serré, partant plus solide. Les qualités et les défauts, les risques sont à peu près les mêmes dans les deux Cis. Et nous voyons aussi la valeur de ces procédés et leur importance varier d'une société à l'autre comme d'un individu à un autre individu. Il est des sociétés, des peuples, des familles, des agglomérations ou des associations diverses où la séparation du groupe est poussée bien plus loin que dans d'autres. Les castes, les classes très séparées de certains peuples, les groupes qui se tiennent orgueilleusement à l'écart, les religions exclusives, l'esprit de corps et la morgue qui l'accompagne souvent, les sociétés fermées où l'étran^'er — même de la ville voisine

— est assez mal accueilli, voilà des faits qui signalent l'absence ou l'état rudimentaire de l'équivalent social de la spiritualisation. Je ne nie pas qu'ils aient quelquefois leur utilité et souvent quelques avantages. Au contraire la fraternisation des groupes différents, les tentatives pour rapprocher en de nouvelles associations les membres de différents groupes, ou pour faire exercer les mêmes fonctions par des éléments pris en des groupes différents (service obligatoire, instruction universelle, etc.), la perméabilité des cloisons élevées entre les groupes et les classes et la possibilité pour l'individu de passer de l'un à l'autre (réformes et institutions de la République et de l'Empire), la centralisation, voilà autant de traits qui en marquent le développement. Ils ont aussi, selon les lieujc, les moments, les groupes et les individus, leurs avantages et leurs défauts, mais ils tendent tous ou prétendent tendre à une plus grande intimité des éléments sociaux, à une pénétration plus profonde des groupes, à une systématisation plus étroite, et en quelque sorte plus économique. Il arrive parfois que le procédé échoue sur certains points, il aboutit plus d'une fois à des résultats opposés à ceux qu'on attendait. La lutte des classes ne s'est pas atténuée dans nos sociétés d'apparence démocratiques, et il y a souvent peut-être moins de cordialité entre un châtelain d'aujourd'hui et l'ouvrier qu'il emploie, que jadis entre un gentilhomme campagnard et ses compagnons roturiers. C'est que ce qui rapproche les hommes risque aussi de mettre leurs intérêts en opposition ou d'en faire mieux voir l'antagonisme. C'est que d'autres causes de séparation naissent bien souvent quand les tmciennes s'évanouissent.

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§ ;>. — Spiritualisation et idéalisation.

La spiritualisation telle (lu'elle est examinée ici ne correspond |)as tout à fait, comme nous avons dû le voir déjà, à ce que l'on entend en général par ce mol. Elle n'est pas nécessairement une épuration, une sublimation de la tendance. Au contraire, en un sens, puisqu'elle comporte un enrichissement de la tendance, tandis que l'idéalisation suppose plutôt la suppression de certains de ses éléments, et, par suite, à certains égards, un appauvrissement. Un amour qui se spirilualise serait plutôt, dans l'acception ordinaire du mot, un amour qui cesse de tenir compte du corps. Pour nous, un amour spiritualisé est un amour qui ne néglige pas le corps, puisque le corps est représenté dans l'esprit et que les fonctions organiques sont encore une partie de l'esprit, mais qui tient compte aussi d'autre chose que du corps et de l'instinct sexuel, qui s!associe à une part importante de la vie mentale. De même spiritualiser le besoin de nutrition, ce n'est point du tout se laisser mourir de faim, mais associer un besoin organique à un grand nombre de tendances et de sentiments, le coordonner à des idées de santé, à des préoccupations de convenances mondaines et de tenue personnelle, à des impressions esthétiques, des sentiments de famille ou d'amitié, à tout un ensemble psychique. Et quand il s'agit d'une tendance psychique, d'une passion d'ordre élevé, on pourra même dire que la spiritualisation bien comprise sera peut-être pour elle, à certains égards, un retour vers la terre, une concession aux tendances moins hautes, mais nécessaires à la vie individuelle, à la vie sociale, à la vie

vraiment humaine. Sans doute un sentiment très épuré, une passion idéalisée pour l'art, pour la vérité, pour le bien de l'humanité, pour la patrie, nous séduit par sa noblesse et nous enchante par sa grandeur. Mais il se peut que sa hauteur même tende à la mettre hors de la vie, à la séparer des conditions nécessaires de l'existence, ou des conditions nécessaires de la vie supportable. Il faut admirer ces passions, car ce sont elles qui nous donnent l'impression du sublime et de la pure beauté, il ne faut pas les décourager, car elles ne sont que trop rares, mais il faut bien avouer que la vie exige autre chose. Et si elles se spiritualisent, elles perdent quelque chose de leur hauteur, mais aussi de leur raideur, de leur âpreté et de leur danger. La condition humaine est telle que la pureté souveraine y est incompatible avec la vie. En se spiritualisant donc, elles s'associeront des tendances moins hautes mais nécessaires ou utiles, elles s'enrichiront aux dépens de leur pureté, mais elles pourront se développer plus harmonieusement sans se supprimer elles-mêmes et sans désorganiser le milieu social.

L'excès de l'idéalisation n'est pas une chose très commune dans la vie. Reconnaissons-le cependant chez certains mystiques à qui la considération de la vie éternelle fait oublier les conditions de la vie humaine, chez les illuminés, chez les apôtres qu'un amour abstrait — et souvent fort peu précis — de la justice, ou un immense sentiment de pitié soulève bien au-dessus de notre misérable vie, en leur faisant perdre de vue les pauvres humains et les nécessités compliquées, souvent vulgaires ou basses, mais inéluctables, de leur existence. Les chimères séduisantes et dangereuses des rénovateurs de l'humanité se fondent ainsi sur des sentiments trop

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