‹ Les transformations sociales des sentimentsChapitre 8 sur 38 · VIES SUR LA SPIRITIIALISATION DES TENDANCES · texte numérisé non relu

VIES SUR LA SPIRITIIALISATION DES TENDANCES

incomplètement spiritualisés, je veux dire qui ne s'accrochent pas suffisamment aux autres ('•léments de l'esprit et spécialement à ceux qui sont, dans l'esprit, la représentation du monde réel et de l'esprit lui-même tel qu'il est, et de la société qui lui donne l'existence et la vie. En descendant de quelques degrés, nous trouvons encore des passions exclusives, farouches, qui rejettent toute une portion de la vie. On se fera une idée assez nette du manque de spiritualisalion combiné avec l'idéalisation et la hauteur du sentiment, en comparant le patriotisme de l'Horace de Corneille, et celui de Coriace :

Et si Rome demande une vertu plus haute

Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain

Pour conserver encore quelque chose d'humain.

El tout ce que je dis ne nie en rien que les sentiments qui dépassent l'humanité ne soient nécessaires à l'humanité même, et que celle-ci ne puisse en tirer profit pour sa vie médiocre. Sans les réformateurs chimériques, il est assez vraisemblable que la vie serait pire qu'elle n'est, et il est des moments dans la vie d'un peuple où le patriotisme farouche d'Horace est peut-être seul capable de sauver la patrie. C'est l'afîaire de la société d'utiliser, de socialiser les chimères etles outrances. Il est fâcheux qu'elle n'y emploie pas plus d'adresse et plus de clairvoyance.

Si la spiritualisation ne peut donc se confondre avec l'idéalisation, si elle est parfois le contraire, il n'en reste pas moins qu'elle se rapproche d'elle dans la plupart des cas. C'est qire les tendances les plus vivaces, les plus persistantes dans l'homme," sont généralement les plus anciennes, les plus

nécessaires à la vie, ks tendances organiques, les instincts, les sentiments les plus simples et les plus restreints. Alors la spiritualisation consiste le plus souvent à élever les tendances inférieures, à humaniser les tendances animales. En ce sens elle rehausse et elle idéalise.

En effet, la spiritualisation réalise un affaiblissement, au moins un affaiblissement relatif, de la tendance spiritualisée; dans la plupart des cas, par conséquent, d'une tendance organique, ou d'une tendance psychique inférieure. Cela est vrai bien évidemment dans tous les cas où la spiritualisation réalise un équilibre plus compliqué de l'esprit, cela est vrai encore, quoique le fait y soit moins marqué, dans les cas où une tendance se soumet presque entièrement l'esprit, cas qui sortent à peu près de la spiritualisation. La tendance organique spiritualisée, même encore très forte, n'est plus seule à agir, elle est obligée de tenir compte des idées et des sentiments qui lui sont associés, elle ne comporte plus la gloutonnerie sous toutes ses formes, elle devra se subordonner plus ou moins à ses nouveaux associés. Un homme bien élevé qui attend ses invités, même s'il a faim, ne se mettra pas à table avant l'heure. Un amour spiritualisé, même ardent, saura se priver quelque temps, longtemps parfois, de la possession complète, pour ne pas froisser les sentiments de sympathie, d'affection, de respect, de convenance auxquels il s'est associé. Il arrivera que la faim, ou la gourmandise, s'effacera devant des sentiments de sympathie ou de convenance, qu'on renoncera, sans même y penser, à un bon morceau pour l'offrir à quelque autre personne, que l'on se privera du nécessaire, en cas de disette, au profit d'autrui. Dans l'amour,

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raffectionpeut ilommerriustinct sexuel au point d'en régler les mauireslations, et même au besoin de les inlerdire. En st> spirilualisant, la terulaiicc s'affaiblit, comme il arrive à tout individu qui eulre dans une société, et, en échange des droits qu'il acquiert, renonce à une part de son indépendance, et se rallie, partiellement, à la volonté de ses co-associés, et plus encore, à la volonté" de la société elle-même. Il faut ajouter, toutefois, que, comme nous l'avons vu, ces déchéances d'une tendance ne sont pas toujours regrettables. Si un mauvais poète se fait bon laboureur, c'est un profit pour l'agnculture et pour la poésie à la fois.

§ 0. — Spiritualisation, déviation et perversion.

La spiritualisation d'une tendance supérieure peut Signaler déjà une forme de déviation. En s'immisçant dans l'esprit, en se mêlant plus intimement, en s'accordant à un plus grand nombre d'éléments, elle est à peu près obligée de s'abaisser et de déchoir. Ouand les préoccupations intellectuelles, quand les tendances esthétiques ou littéraires, quand l'amour de la pensée abstraite, quand la passion de la justice, ou le désir de la perfection viennent à se combiner avec les sentiments qui adaptent l'homme au monde réel, ils y perdent de leur pureté, de leur blancheur, ils s'y troublent un peu, s'y salissent comme la rivière qu'on emploie à des usages industriels. Ils peuvent y gagner de vivre, de faire vivre l'esprit et le corps, tout au moins de ne pas les empêcher de vivre. Par conséquent on peut de ce point de vue trouver qu'ils ont au contraire acquis un emploi supérieur. Ils ont le sort de ces

espèces parasites que les nécessités de la vie ont amenées à simplifier leur existence, à renoncer à quelques-unes de leurs facultés les plus précieuses, Ils se rendent utiles, mais en diminuant leur splendeur propre, en affaiblissant leur logique interne et leur finalité spéciale. C'est le cas de l'artiste qui se résigne à des œuvres qu'il ne peut complètement approuver, parce que le rendement en sera supérieur, qu'il faut vivre et que sa famille, peut-être, compte sur lui. C'est le cas du penseur qui met une sourdine à ses opinions, qui bride ses idées parce qu'elles risquent dans leur course trop libre, de le compromettre, de l'entraîner hors de la voie des honneurs ou des places, simplement peut-être aussi parce qu'il les juge vraies, mais dangereuses pour le pauvre bonheur humain, si frêle et si menacé toujours. C'est le cas de l'homme qui par des considérations d'opportunité renonce à la justice, qui admettra la condamnation infamante d'un innocent plutôt que le risque d'affaiblir l'organisme social. Il y a sans doute des défaillances de cet ordre qu'on ne pourrait approuver, il en est certainement d'excusables et peut-être quelques-unes d'héroïques et de splendides. Elles n'en sont pas moins des diminutions, étant des transactions et des compromis, et les hautes tendances, pour vivre et faire vivre, ont abaissé leur fierté et humilié leur taille. La vie de l'individu et l'état social profite parfois de ces déchéances, la société les impose continuellement, sans le savoir même, et sans s'en soucier, et elle en est, en bien des cas, plus responsable que l'individu. Mais il faut peut-être s'avancer encore et dire qu'il se cache dans toute spiritualisation d'une tendance, dans toute participation intime d'une inclination à la complexité de la vie mentale, un prin-

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