CHAPITRE ‘XII, LE LOUP MONTRÈ LES DENTS
—Nous devrions, je peuse, redoubler de précautions, dit Kenneth, en $’adressant au guide. Je sais bien que jé w’appartiens pas directement à votre brigade, etque j'ai peu droit de conseiller un homme aussi'expérimenté que vous;
(1) Allusion au chapeau à large bord que por: tait le quaker. ! EX
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cependant, je me permettrai de vous engager à confier les postes dangereux à vos meilleurs trappeurs, afin de bien garder la précieuse charge qu’il est de leur devoir de protéger.
—Je ne négligerai pas votre avis, jeune homme ; car ilest dicté par un sentiment amical, et vous me semblez vraiment avoir quelque connaissance de notre genre de vie. Mais si ce n’était pas une indiscrétion, je vous demanderais quel vent vous a poussé sur cette mer d'aventures ? Vous êtes un habitant du vieux Kentucky, je le vois. Il y a un bon bout de montagnes et de prairies entre vous et le pays de Daniel Boonc.
En disant ces mots, Saül Vander attachait sur Kenneth un regard qui attenduit une réponse.
—Votre curiosité est bien naturelle et excusable, répliqua Kenneth, avec quelque emburras. Croyez-moi, je ne suis qu’une épave jetée ici par le flot des circonstances. En vous racontant ces circonstances, vous ne seriez guère plus avancé. Supposez que je sois venu pour tenter fortune dans la traite des pelleteries, ou que l’amour des émotions m’ait entraîné dans ces solitudes, Que fait l’histoire d’un homme ? le voir, observer sa taille, sa physionomie, son caractère, n’est-ce pas assez ?
—Dans certains cas, oui; dans d’autres, non. Un homme peut être ceci ou cela. Pourtant, dans le Nord-ouest, ça ne fait peut-être qu’une mince difiérence.
—La nuit baisse ; elle sera très sombre, reprit brusquement Kenneth. Les nuages roulent de l'horizon vers le zénith, et bientôt le jour aura disparu. Le temps sera favorable à une surprise.
Je ferai faction.
—Si vous croyez pouvoir vous tenir éveillé, je ne m’y opposerai pas. Mais peut-être n’avez-vous pas été accoutuimé à passer des nuits, en face du danger, avec une carabine au bras.
—Que cela ne vous inquiète pas, répondit Kenneth, en souriant. Cette carabine est kentuckienne, et je suis Kentuckien. Si, ajouta-t-il, avec hésitation,
vous veillez bien à la sécurité de "rotre fille, Nick Whifiles et moi ferons en sorte que vous ne soyez pas incommodés par de méchants voisins.
—Saül Vander ne fermera pas les yeux cette nuit, dit le guidz Viennent les ennemis et ils auront affuire à qui les connaît bien, et à qui a conduit plus d’une brave troupe aux villages des castors. |
—C'est assez vrai, dit Nick. J’ai un peu travaillé dans cette partie, moi aussi et iln’est pas un caillou de la rivière Rouge que je n’aie remarqué. Ne saisje pas d’où sort c'aque goutte de ses eaux ? N’ui-je pas dormi sur tous ses tributaires, depuis le ruisseau large comme le bec d’une théière, jusqu’au courant assez grand pour recevoir une berge.
Est-il un lac où je n’aie pas pêché, un bayou que je n’aie point visité, une montagne que je n’aie gravie, une prâirie que je n’aie traversée, un bois que je aie exploré, une vallée où je n’aie plauté ma tente? Citez-moi un lieu où je n’ai eu quelque diablesse de petite difliculté, où la détonation de ma cara+ bine ne se soit point fuit entendre? N trez-moi une motte de gazon que \ cheval n’ait foulée aux pieds, un a sauvage que mon chien r’ait pas lancé 1 Y a-t-1l un territoire, hanté par les bufiles, où je m’aie chassé ? Quant aux Peaux-rouges et vermines de cette jùture, est-ce que je ne les connais pas aussi bien que le chemin de ma bouche ?
Nick s’arrêta et contempla le ciel qui s’assombrissa't de plus en plus.
—Je ne parlais pas pour me vanter, vous comprenez ? fit observer un peu aigrement Vander.
—Oui, je comprends cela, dit Nick; mais quand on en vient à une question de faits, je puis tenir tête à quiconque & épaulé une carabine ou porté un havresuc, je le jure, oui bien!
—Je n'ai jamais été ferré sur les forfanteries, riposta sèchement Saül ; mais j'ai connu des gens qui s’entendaient mieux dans cette ligne que dans toute autre branche d’affaires, vous comprenez ?
—Non, je ne comprends pas, repartit malicieusement Nick; et vous avouerez qu’il est ennuyeux, de, s'entendre toujours dire vous comprenez, ceçi ou cela, lorsqu'on ne comprend pas.
Quant à votre insinuation que je ne suis bon qu’à me flatter, je m'en soucie comme d’un fétu, quoique, ajouta-t-il en
manière de réflexion, si nous n'avions pas antré chose sur les bras, ça pourrait
ensionnér une diablesse de petite dif-
culté,
:—Eh ! vous êtes braves tous deux, on le sait, intervint Kenneth, voulant éviter une chicane imminente. Pardieu, il faudrait aller loin pour trouver deux trappeurs aussi hardis et aussi familiers que vous avec l'existence que nous menons. Est-ce que tout le monde ne vous rend pas que Mais la nuit vient.
Voyons, bourgeois, où nous posterezvous ?
—Choisissez l'endroit qui vous plaira, je puis me fier à vous, vous comprenez ?
répondit Saül.
—Oui, grommela Nick, nous comprenons certainement ça.
Kenneth avait déjà étudié le terrain ét réconnu la partie qui présentait le
lus de dangers probables. C’était un
ieu couvert d’arbustes, entrelacés de hautes herbes et de sauge sauvage. Cependant, il ne s’y rendit pas de suite, en remarquant que Le Loup épiait ses mouvements de la tente de Sylveen.
Après avoir fait un long détour, et s’être assuré qu’on ne pouvait le voir, il revint à cette place et commença sa faction.
Les nuages opaques, amoncelés à l’occident, s’étendirent bientôt sur toute la voûte céleste et interceptèrent la lueur des étoiles. Un impénétrable manteau, noir comme l’ébène, plana sur le camp des trappeurs. Perçant l'obscurité, les yeux de Kenneth étaient fixés sur la tente de Sylveen. Longtemps, il demeura plongé dans ses amoureuses pensées; mais craignant qu’elles ne Pabsorbassent au point de rendre sa garde inutile, ilse mit à marcher en long et en large, en prêtant l'oreille aux bruits de la forêt et en caressant parfois sa carabine, comme une amie fidèle sur la-
uelle il pouvait compter. Cependant,
Pimage e @ jeune fille le poursuivait toujours ; à peine l’avait-il chassée ‘qu’elle revenait plus belle, plus séduisante ; aussi, sans le vouloir, s’arrêta-til contre un arbre pour réfléchir plus à l'aise. Les heures s’envolaient avec rapidité et sans qu’il s’en doutât, lorsque, ‘tout-à-coup, un frôlement le fit tressaillir, Puis, quelque chose de brillant séintilla sous ses yeux; puis il reçut
un léger choc, et sentit le froid de l’acier glisser sur ses chairs au-dessous du cœur. Bondir en arrière et s’élancer sur son ennemi fut pour Kenneth l’affaire d’une seconde. Alors, il aperçut Le Loup qui arrivait sur lui, én brandissant un coutelas. Iverson se baissa agilement, évita le coup, et, empoignant le bras qui s’apprêtait à le frapper de nouveau, l’arrêta court. Le Loup se débattit, avec autant de fureur que de vivacité. Peut-être allait-il réussir à se délivrer de l’étreinte de Kenneth qu’embarrassait sa carabine, lorsque Calamité fondit à son tour sur l’Indien.
—Doucement, doucement, mon bon chien, dit Kenneth voyant que Calamité avait saisi par l’éprule le jeune Piednoir et commençait à la lui déchirer.
Le molosse obéit de suite et lâcha sa victime, qui supportait son échec avec le stoïcisme d’un vieux guerrier, éprouvé par quarante années de combats.
—Traître! lui crin Kenneth, je ne sais ce qui mé retiens de te mettre à mort.
Le Loup ne répondit pas.
dait le chien d’un air sombre.
Kenneth tira lentement un pistolet de sa ceinture.
—Voyons, jeune vipère, qu’as-tu à dire pour ta défense ?
— Rien, répliqua-t-il résolûment.
Quand le loup est pris dans une trappe, il ne s'attend jamais à la pitié du chasseur.
-C’est bien là l’esprit de ta race, reprit Kenneth. Mais dis-moi, petit misérable, comment j'ai encouru ta haine.
—Le Loup, répliqua-t-il, après un moment d’hésitation, a été votre ami jusqu’à hier. Il vous aimait parce que vous étiez brave. Il vous hait aujourd’hui parce que vous avez soufflé le poison dans les oreilles de Lever-du-soleil.
Le Loup n'avait qu’un ami et c'était elle. Pour elle, il sœserait fait couper en morceaux, et vous avez tourné son cœur contre lui.
—-J'avais raison, dit Kenneth, car j'avais entendu le grognement du Loup, et ne savais où il poserait la dent.
—Le Loup ne mordra pas sa main— non;'pas sa main !
Eu prononçant cette dénégation, lc
Il regar-