‹ Les trappeurs de la Baie d'Hudson [microforme]Chapitre 23 sur 57 · LE LOUP PAYE SA DETTE · texte numérisé non relu

LE LOUP PAYE SA DETTE

Avec les approches dela nuit le camp indien s’anima. Un grand feu fut allumé.

Et le whiskey que les Peaux-rouge

avaient volé aux trappeurs commença.

à couler libéralement. . Peu à peu, les:

sauvages s’échauffèrent, et se mirent à danser en chantant leurs exploits.

L’orgie ouvrait sa hideuse représentation. Les prisonniers la contemplaient avec des émotions qui, n’avaient, certes, rien de délicieux. Nick Whiffles, couché sur le dos, ne pouvait, malgré sa philosophie naturelle, s’ubstenir d’articuler, de temps en temps, un grognement arraché par la douleur que lui causaient ses membres lacérés. Wilson, le trappeur, qui avait réussi à briser ses entraves, joua si bien son rôle que les.:Indiens n’eurent aucun soupçon.

Quand l'ivresse eut fait perdre la raison à la plupart de ces derniers, il se rapprocha tout doucement de Whiffles et essaya de le délier, Mais les poignets de Nick étaient enflés, les cordes s'étaient

-enfoncées. dans ses chairs, et les nœuds

en étaient si serrés que les, doigts du rappeur ne purent en venir à bout.

mâh! si j'avais au couteau! mur-

mura Wilson, désespéré.

j ee ATUES Heureusement, Tom Slocomb .entendit cette exclamation. ..

Monsieur, dit-il,si vous pouvez vous approcher assez pour mettre la main

das la poche de.mon côté civilisé, vous

trouverez l’objet demandé.

—Tournez-vous sur le ventre, ça amènora votre côté civilisé près de moi, répondit Wilson.

Le Corbeau remplit cette instruction avec.beaucoup de difficulté. Wilson prit le couteau ; il allait Pouvrir, quand Le Loup parut. Il s’avança vers Kenneth, avec l’air fier et. rechigné qui lui était habituel. Celui-ci feignit de ne pas le remarquer. Le Loup se tint,un moment, droit et silencieux devant lui; puis, se baissant et tirant le coutelas que Mark lui avait donné, et avec lequel il avait déjà failli tuer Kenneth, il trancha les ligatures qui obligeaient notre héros à l’immobilité. Il eut si vite fait qu’Iverson ne put d’abord exprimer son .étonnement. Lori à

—Vous m'avez sauvé la .vie-vous êtes qu brave, dit Le Loup... Je m’acquitte! Vous ne mourrez pas--vous.

vous, sauverez dans les ténèbres. Le feu.du Pied-noir ne vous brûlera pas,; son fer ne vous blessera pas. PE 4

Le Loup n’est donc, pas.éout à. fait loup. Il se rappelle la maiu qui l’a épargné ! exclama Kenneth. ee

—1l n’a jamais oublié un ami, ni par donné à un ennemi. Brave visage-pâle levez-vous et suivez-moi, répondit Le Loup.

—Et mes compagnons ? demanda anxieusement Kenneth. l

—Qu'ils meurent ! répliqua-t-il durement. Ils m’ont méprisé quand j’6tais avec eux —ils détestent ma race.

Kenneth s'était levé, Le Loup lui avait jeté une couverte sur les épaules ; cependant Iverson hésitait. Déserter ainsi des compagnons rénugnait à,ses sentiments. Il jeta un regard rapide sur Le Loup, et se dit qu’il serait +214 facile de l’étrangler et de délivrer ses trois camarades, . La tentation était forte. [l y aurait peut-être sucçombé.

Mais Le Loup, qui semblait deviner.ses émotions, s'était prudemment éloigné.

-rHomme blanc, dit-il, choisissez

entre la vie et la mort. Si vous désirez la vie, votre chemin est là-bas; si vous préférez la mort, vous n’avez qu’à rester nn moment de plus.

‘Le jeune Indien était calme, hautain, et majestueux dans sa sauvage beauté.

—Délivre-les, je t’en conjure et fuis avec nous. Je me chargerai de ta fortune. Je serai pour toi un frère aîné.

Tu jouiras des bienfaits de la civilisation, dit chaleureusement Kenneth.

Le Loup répondit, après un moment, et les traits illuminés d’enthousiasme :

—Le chemin de l’homme rouge et celui du blanc sont différents. Le Grand Esprit a voulu qu’ils se haïssent l'un l’autre. Le Loup et le visage pâle ne peuvent être frères. J’ai fini mon discours.—Par ici; ne tardez pas ; ne soyez ni faible ni fou.

Mais ce serait de l’égoïsme, de la Jâcheté de vous laisser ainsi, dit Kenneth se tournant vers les autres, la perplexité peinte sur son visage.

—Je nele vois pas comme ça. Allez !

ou vous nous mettrez dans une diablesse de difficulté, répondit Nick.

‘Mais ces gredins vous couperont en morceaux !

“Je ‘le sais ; je le sais, par Dieu!

Mais je n’y pense pas, Ô Dieu! non.

Pourquoi ne partez-vous pas? Je suis à bout de patience. Si je pouvais vous donner un bon coup.! Mais, maudite soit la fatalité! Je ne puis remuer mains ou pieds ; voulez-vous bien vous en aller ou sinon je vous allonge une taloche !

Le pauvre Nick eut été fort embarrassé d'appliquer la menace que lui dictait son bon cœur. Elle décida cependant Iverson.

—Adieu ! dit-il, Dieu vous bénisse !

J’accepte la liberté avec répugnance.

Et croyez que s’il est en mon pouvoir de faire quelque chose pour vous, ce sera fait.

Ayant yarlé, le jeune homme s’enveleppa dans sa couverte et suivit Le Loup. :

—N'oubliez pas le Corbeau de la Rivière Rouge! lui cria Tom Slocomb d'une voix sifflunte, mais basse. J’aimerais assez à cronsser un peu, pour lâcher une partie de l’animosité qui fermente en moi; mais je ne suppose pas

ça ‘conviendrait, njoutastil, ‘én s'aressant à Nick.

—Maintenant, courez comme un renard, dit Le Loup à Kenneth. Dans quelques minutes, si vous dvez la moitié de l’adresse de cet animal, vos pourrez vous conduire.

Jetant un regard en arrière, [verson vit les sauvages qui dansaient à - demi nus et hurlaient frénétiquement autour du feu, dont les lueurs rougeûtres embrasaïent un large cercle dans les ténèbres. On eut dit d’une ronde macabre, coloriée par le sombre génie de Salvator Rosa.

—Moitié humains, moitié démons!

murmura Kenneth.

—Paix à votre langue! fit Le Loup d’une voix presque inintelligible.

Après un quart d’heure de course, ils arrivèrent à un bouquet de saules, où Kenneth ne fut pas peu surpris de trouver un cheval caché dans le feuillage.

Sa surprise redoubla quaud il reconnut que c’était son propre cheval, avec son fusil et ses pistolets fixés à la selle. Il mit la main sur ses chères armes, avec un sentiment de joie que seul comprendra un chasseur.

—Cœur-de-panthère, dit Le Loup, je vous ai prouvé qu’un misérable Indien peut se vanter de cette humanité dont.

vous, hommes blancs, êtes si vains. Vous.

avez vos idées, j'ai les miennes. Vous, m’avez reproché, il n’y a pas longtemps, de vous payer de votre générosité par un coup de couteau. Vons avez épargné ma vie et vous vous êtes dit: Je suis supérieur aux hommes rouges.” Voici vos armes et votre cheval; jy ajoute un autre présent—la vie. Cœur-de-Panthère, Le Loup n’est plus votre débiteur.

Tout le pays du nord s'étend devant vous; allez! et rappelez-vous l’adieu du Loup.

Kenneth Iverson sauta à cheval, rassemblases rènes et demanda à l’Indien:

—Dis-moi, avant que nous ne nous séparions, qui a combattu et qui est.

tombé, durant la nlüit dernière ? |

—Nul ne s’est enfui avant d’avoir:

combattu, et nul n’est tombé avant d’avoir frappé un ennemi. Les visages péles ont été vaincus.

—-Encore une question, reprit Ken-

LRS TRAPPEURS DE) neth. Quiait:h1ln sentinelle en faction |

à l’entrée du camp?

—Amant de Eever-de-Soleil, ti en demandes! trop, repartit lestement Le Loup. Que cette étoile te serve de guide et que le vent ne t* surprenne pas !

Les yeux d’Iver:cn percèrent l’arche de verdure formée sur sa tête, et il aperçut la glorieuse étoile polaire.

Quand il se tourna, Le Loup avait disparu.

— Cette route, pensa le jeune homme, me conduira au camp de la nuit dernière. Il faut que je le retrouve. Je puis y apprendre des nouvelles de mes amis.

Piquant des deux, il s’éloigna au grand trot. La pluie avait cessé de tomber, et il, faisait assez clair pour que le jeune homme pôt s’orienter sans trop de difficulté. On croira aisément que la crainte d’être poursuivi allait en croupe derrière lui. Plus d’une fois il s’imagina ouir le piétinement des chevaux et plus d’une fois il prit le rugissement des bêtés fauvés pour le hurlèément des Pieds-noirs.

Au point du jour, il arriva au lieu qu’il cherchait. Les premiers rayons du soleil levant lui découvrirent certaines marques indicatrices. Pressant le pas de

sa monture, il eut bientôt atteint le pe-

tit monticule où se dressait naguère la tente de Sylveen. Mais vainement chercha:t-il lu trace de cette tente. Elle était perdue sous les longues herbes foulées, les arbustes renversés, et les cadavres de‘trois trappeurs nu-dessus desquels planuit une troupe d'oiseaux den proie. Inutile de dire que ces cadavres étaient sculpés et mutilés,

‘S'associant aux doulonreuses réflexions de son maître, le cheval poussa un long hennissement. Kenneth se mit à rôder ga et là, pour voir s’il n’y aurait pas des blessés à secourir.

Mais il n’aperçut que quelques corps d’Indiens, que leurs camarades n’avaient point vus sans doute, carils les auraient ramussés et emportés suivant leur coutime. En examinant ces corps, Kenneth reMarqua que plusieurs portaient l’émpreinte du tueur mystérieux ! “Quoi !

partout! cette hache terrible et silencieube P” se dit-il'en lui-même, Puis, voulant :füire une dernière tentative, avant de quitter ce théâtre de désolation, il appela à plusieurs reprises, dans

Pespoir qu'un trappeur : blessé + pouvait:

s'être caché dans les ‘brousaillés. Das’ bord lécho seul répondit à :sa'voixs mais au quatre ou cinquième ‘cri; il'en* tendit un son humain parti d’une faible distance. Voler de ce côté est pour Kenneth l’affaire d’une seconde. Le son le conduit ; il avance et trouve le vieux:

Saül Vander, le guide, assis au pied dun arbre. Tlais dans quel ‘état?

linfortuné était couvert de blessures.

Il avait rien pris depuis l’avant-veille.

Une soif ardente lui desséchait le palais.

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