CHAPITRE II
Ces canaux ne furent d'abord que de simples fossés à ciel ouvert.
Je viens de dire que l'exhaussement des bords du fleuve sur la rive droite ne leur permettait plus de s'y déverser ; ils se dirigeaient du côté du nord, et tombaient dans deux ruisseaux qui ont joué depuis un grand rôle dans l'assainissement de Paris. Tous deux avaient leur origine au pied des coteaux de Belleville, mais ils coulaient presque en sens inverse. Le moins important se dirigeait vers l'est et débouchait dans les fossés de la Bastille, l'autre coulait vers l'ouest, suivait le pied des coteaux de la rive droite, et tombait en Seine vers le ponceau de Chaillol.
Ce ruisseau, qui a reçu longtemps presque toutes les eaux de la rive droite, et qui a été un obstacle au développement de la ville du côté du nord, portait autrefois les noms de Ruisseau de Ménilmontant ou de Grand Êgout de Ceinture.
Ainsi, dès l'origine, les eaux de Paris s'écoulaient sur la rive droite dans les deux directions qu'on leur a conservées jusqu'à
ces derniers temps, c'est-à-dire du côté d'amonl, vers la place de la Bastille, et, du côté d'aval, vers Chaillot en longeant le pied des coteaux.
Sur la rive gauche, la solution du problème était presque forcée. Les eaux qui ne descendaient pas directement en Seine par les lignes de plus grande pente de la montagne Sainte-Geneviève, tombaient, d'une part, dans les fossés Sainl-Yictor et Saint-Bernard et dans la Bièvre, et, d'autre part, dans la partie des fossés de la ville occupée encore aujourd'hui par l'égout Guénégaud, entre la rue de l'École-de-Médecine et la pointe de l'Institut.
Mais, avant d'aller plus loin, je dois faire connaître les causes des changements de relief subis par le sol de la ville au Moyen âge.
La couche générale de détritus qu'on trouve presque uniformément répandue sur toute la surface, ne doit son origine qu'à l'absence de toute police et à la crainte des inondations.
Mais lorsque le roi Philippe Auguste eut fait paver les principales rues, le niveau des voies publiques se trouva fixé, et il fallut bien, bon gré mal gré, transporter les immondices hors du mur d'enceinte.
Les habitants furent tenus de balayer les ordures qui souillaient le devant de leurs maisons, et de les faire transporter hors la ville; pour la première fois en 1348, une pénalité fut établie contre ceux qui s'acquittaient mal de ces soins de propreté. « Item, nulz qui portent boës et mainent terreaux, gra- « vois ou aultres choses, de nuyt ou de jour, ne seoient si har- « dis de les laisser cheoir, espendre ne maitre en rue, mais les î portent et mainent entièrement aux lieux accoutumés, et au «•cas où aulcuns seroient trouvés faisant le contraire, ils <r seront arrestés et contraincts à les oster à leurs dépens, et « seront tenuz de payer amende au roi notre Sire. » (Ma.\ime Paulet.)
Ces lieux accoutumés étaient les voiries ou décharges publi-
iA LKS TRAVAUX SOUTERRAINS DE PARIS.
ques, situées d'abord à peu de distance de l'enceinte de Philippe Auguste.
ÏjCS deux plus anciennes étaient même dans l'intérieur de la ville; elles formèrent, suivant Girard, deux éminences, l'une à la pointe orientale de la Cité, qu'on appelait le terrain ou motta papellardorum, l'autre, derrière l'Hôtel de Ville, était désignée sous le nom de monceau SainUGei'vais. Toutes deux ont à peu près dispaini, et, dans le nivellement général des rues de Paris, à peine remarque-t-on une surélévation de 1 mètre aux points désignés.
Mais les autres, situées hors de l'enceinte de la ville, ont laissé des traces plus durables.
Sans nous attacher à l'âge de ces divers dépôts, nous nous contenterons de dire que tout le monde a vu la Butte des Moulins j qui s'élevait de près de 5 mètres au-dessus des rues Neuve-des-Petits-Champs etSaint-Honoré; la butte Baillis, qui domine de 4 mètres au moins la rue de Valois; les buttes Bonne-Nouvelle et Meslay, qui dominent les boulevards.
Sur la rive gauche, le labyrinthe du Jardin des Plantes (ancienne butte des Coupeaux) est également formé par un amoncellement de décombres. Suivant les anciens historiens de la ville, il en existait deux autres dans la rue Saint-Hyacinthe et derrière la place de l'Estrapade. La première a disparu, l'autre n'a laissé que des traces peu visibles.
Il ne peut rester aucun doute sur l'origine de ces collines ; quand même les anciens auteurs ne seraient pas unanimes sur ce point, les tranchées que le service municipal a l'occasion d'y ouvrir font reconnaître chaque jour la nature du sol.
J'ai trouvé dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, au fond d'une de ces fouilles, une couche épaisse d'un terreau noir et compacl provenant évidemment d'un ancien dépôt de matières fécales.
Un amas du même genre, découvert à Vaugirard, a été exploité longtemps comme carrière de poudrette. Il est bien
probable que chaque voirie avait une place réservée pour ces sortes de matières^ et on se fait facilement une idée de ce que devait être Tatmosphère d'une ville ainsi avoisinée.
Les fouilles des égouts de la rue de Rennes ont démontré, au contraire, que la butte Saint-Germain-des-Prés était une disposition naturelle du sol, due à un reste des graviers d'un ancien lit de la Seine remontant à Tâge de la pierre taillée.
Ces mamelons isolés furent renfermés successivement dans les diverses enceintes de Paris et se couvrirent de constructions.
Enfin, lorsqu'en 1670 et 1671 on jugea les anciens remparts de Paris inutiles, on décida qu'ils seraient démolis et remplacés par une promenade publique. Telle est l'origine de cette série de bourrelets qui fait onduler d'une manière si pittoresque la chaussée de nos boulevards intérieurs.
En résumé, si l'on cherche à se rendre compte des divers thalwegs ou lignes d'écoulement des eaux qui résultent du relief naturel ou artificiel de Paris, on trouve :
Sur la rive droite :
Entre les coteaux et le bourrelet des boulevards vers l'ouest, l'ancienne vallée du ruisseau de Ménilmontant, occupée encore jusqu'à Chaillot par Tégout de Ceinture ; vers Test, le thalweg du ruisseau de la Bastille, longé de bien près par l'égout Jemmapes. Entre le bourrelet des quais et la ligne de collines des anciennes voiries, le thalweg de la rue de Rivoli (fig. 5, page suivante).
Sur la rive gauche :
La Bièvre, légèrement déviée vers l'est à sa sortie de la vallée profonde o\x elle coule, et, à cela près, dans le même emplacement qu'au Moyen âge; elle se dirigeait autrefois suivant lo Iracé de la rue Saint-Victor (fig. 6, page suivante).
Les thalwegs formés entre le pied des coteaux du Luxembourg et la Seine par la butte Saint-Germain-des-Prés viennent
se réunir à la Croix-Rouge, et déboucheol encore 'par leur ancienne voie, les rues du Four et de Buci, à l'emplacement de
la porte Buci, où les eaux se déchargeaient dans les fossés de la ville.
Ces détails un peu longs étaient indispensables pour faire
comprendre pourquoi les eaux de la rive droite ont de tout temps été dirigées par un long détour vers le ponceau de Chaillot. Qu'on ne croie pas que c'était par un sentiment de délicatesse raffinée et pour préserver les eaux du fleuve, que nos ancêtres en agissaient ainsi : si la municipalité de Paris détournait vers le ruisseau de Ménilmontant l'égout de la rue Saint-Antoine qui débouchait vers la Bastille, c'était pour complaire aux premiers Valois; si un prévôt des marchands faisait répondre à Henri II, qui voulait faire suivre aux égouls le chemin le plus court pour arriver en Seine : « Faire plutôt « passer un bras de la rivière par dedans lesdits égouts en « la rivière, qui en serait infectée et partant le peuple de Paris « privé de Tusance d'icelle », cette excellente maxime n'était guère observée par ceux qui déviaient la Bièvre vers l'est, ramenaient à la porte de Buci les eaux du faubourg Saint-Germain et à la Bastille celles de Montfaucon.
Je reviens aux anciens égouts de Paris qui, dans Torigine, je l'ai dit plus haut, n'étaient que de simples fossés.
Bien ne peut donner aujourd'hui une idée de l'infection que ces canaux immondes répandaient dans toute la ville.
Pendant le xrv^ siècle, les rois de France ne cessèrent de lutter avec la municipalité de Paris pour débarrasser leurs hôtels Saint-Paul et des Tournelles d'un incommode voisin de ce genre qui coulait à ciel ouvert dans la rue Saint- Antoine, venait s'engouffrer, près l'église Saint-Paul, sous une voûte connue sous le nom de Pont-Perrin et, de là, tombait dans les fossés de la Bastille. 11 fut en 1412 détourné vers le ruisseau de Ménilmontant à travers la culture Sainte-Catherine et l'emplacement actuel des rues Saint-Louis et des Filles-du-Calvaire ; mais, dans son nouveau parcours, il passait près du palais des Tournelles, qui occupait alors les terrains où s'est élevée depuis la place Boyale. Louis Xll, François F et Henri II cherchèrent à lui faire donner une autre direction, mais l'Administration municipale résista tantôt par son inertie, tantôt ouvertement.
Henri II insistait surtout très vivement pour que son palais fût débarrassé de ce fâcheux voisinage, et avait chargé son architecte Philibert Delorme de s'entendre avec le prévôt des marchands.
« Ledit seigneur roi voulait et entendait que les égouts de la € ville passant le long du parc des Tournelles et allant au pon- <E ceau de Ghaillot, fussent détournés et allassent tomber à la d rivière ou ailleurs oii il serait avisé, à quoi a été fait réponse « par ledit seigneur prévôt des marchands que la matière était a de grande importance, qu'il n'en saurait rien conclure sans « assembler le conseil de ladite ville, et néanmoins aurait re- « montré audit seigneur roi, et à son conseil privé, les in- <r commodités qui pourraient venir à ladite ville, même au « quartier des Halles et rue Saint-Denis oii est la fleur des « anciens bourgeois d'icelle ville, si on fait un port de là « à l'eau, comme le veut ledit seigneur. » (Registres de la Ville, délibération du 24 novembre 1550.)
En résumé, le prévôt des marchands l'emporta de haute lutte, et le Grand Ëgout continua à rouler ses eaux immondes vers le ponceau de Ghaillot.
François I'", moins patient que son successeur, avait déjà cherché à procurer à sa mère, la duchesse d'Angoulême, une habitation plus saine et plus agréable, en échangeant en 1518 sa terre de Ghanteloup contre l'emplacement actuel des Tuileries; mais nos rois n'étaient pas heureux dans le choix de leurs résidences. Le fossé de l'enceinte de Gharles VI passait à peu de distance de l'emplacement actuel de la grille du GairouseP.
Un ruisseau coulait au fond de ce fossé, et ne tarda pas à devenir un véritable égout, quand le quartier Saint-Honoré se couvrit de constructions. On voit en effet dans un mémoire
' On a trouvé le mur de con(rt'Scarj)e de cette enceiate en construisant l'égout qui traverse la place.
de Hugues Cosnier, publié en 1618, que les eaux slagnanles qui y séjournaient répandaient Tinfeclion dans tout le voisinage.
€ Tous ces détails et bien d'autres circonstances, dil Parent- € Duchâtelet, sont bien plus capables que toutes les disserta- « tions de nous donner une idée de l'atmosphère de Paris à « ces époques éloignées, et de nous faire apprécier le bienfait « d'établissements qui rendent aujourd'hui le dernier du « peuple, mieux partagé sous le rapport de l'air que ne « l'étaient alors nos rois dans l'intérieur de leurs palais. »
Quelques autres égouts ou canaux découverts traversaient les quartiers les plus populeux de la ville, ceux où se trouvait, suivant l'expression du prévôt des marchands, « la fleur des anciens bourgeois de la ville », et y répandaient l'infection .
L'un d'eux partait de la rue Saint-Denis, suivait les rues du Ponceau et du Vert-Bois et venait se relier au Grand Égout vers la porte du Temple.
Un autre recevait les eaux des Halles, suivait la rue du Cadran et tombait dans le seul égout voûté que Paris possédai alors, celui de la rue Montmartre. Dès le règne de Charles VI, Hugues Aubriot, alors prévôt des marchands, avait fait couvrir d'une voûte le canal à ciel ouvert qui écoulait les eaux de cette dernière rue.
Tous ces ouvrages si mal conçus dans l'intérêt de la salubrité générale étaient encore plus mal entretenus. La pente des canaux était si faible que les immondices s'y accumulaient et formaient des barrages qui s'opposaient à l'écoulement des eaux. Il fut question, du temps de Henri II, de faire passer un bras de la Seine dans les fossés de l'enceinte de Charles VI et d'y faire tomber tous les égouts ; mais ce projet n'eut aucune suite, et on se contenta de donner l'ordre au maître des Œuvres de faire nettoyer tous les ans les égouts les plus incommodes.
20 LES TRAVAUX SOLTERRAhNS DE PARIS.
Ce travail ne fui même pas exécuté régulièremeut, et en 1610, Maine de Médicis, craignant que la stagnation des immondices n*amenât quelque maladie contagieuse, chargea un trésorier de France de passer l'adjudication de ce nettoiement annuel. {Registres de la Ville.)
'Quelques égouts avaient été voûtés sous les règnes de Henri 1 V et de Louis XIII. François Miron, alors prévôt des marchands, avait, en 1605, fait couvrir d'une voûte l'égout du Pon^eau entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin ; le travail avait été exécute à ses frais*. L'égout de la Courli Ile-Barbette, qui suivait le tracé actuel de la rue Vieil Ic-du-Temple, avait été voûté en 1619, aussi bien que ceux des rues Sainte-Catherine, Saint-Louis et des Filles-du-Calvaire.
Plusieurs de ces galeries passaient sous des propriétés particulières, et le prévôt des marchands en ordonnait le nettoyage aux frais des propriétaires toutes les fois que le besoin s'en faisait sentir.
Pour décharger les particuliers de cette dépense, la Ville avait consacré un impôt de dix sols par muid de vin à Tamélioration et au curage des égouts.
Le roi Louis XIII mit la main sur cet impôt et négligea tellement le curage des égouts qu'ils s'encombrèrent complètement.
11 est vraiment curieux de voir quel était l'état de cette partie si importante de la voirie de Paris en plein dix-septième siècle, sous le règne de Louis XIV, alors que la France s'élevait à l'apogée de sa gloire littéraire et artistique.
On possède une description des égouts existants en 1663.
Le tracé et la longueur des galeries voûtées et des canaux découverts y sont minutieusement indiqués.
Voici d'abord Ténumération des égouts voûtés. Je complète cet état descriptif en indiquant autant que possible les dates
* Ce dernier vestige de Tun des deux plus anciens égouts voûtés de Paris a été détruit on 1858 lors de l'ouverture du boulevard SébastopoK
DES PREMIERS ÉGOUTS DE PARIS. 2i
d'exécution des travaux el en traduisant les mesures anciennes en mesures nouvelles :
1** Egoul de la rue Montmartre, voûlé sous Charles VI par Hugues Aubriol, prévôt des marchands, ayant 1"*,95 de largeur à son entrée et 2",27 à la porte Montmartre ; longueur. . 468'",00
Cinq gargouilles ou branchements de cet égout ayant ensemble \^T,^^
2* Egout du Ponceau, voûlé en 1605 par François Miron et à ses frais H7",00
5** Egoul des rues de l'Egoul, Saint-Louis et des Filles-du-Calvaire, ayant l^jOS de largeur à son embouchure et 2", 62 à partir de cette dernière rue; longueur, y compris la partie faite au delà du bastion 900",90
Sept gargouilles ou branchements de cet égoul. 78",00
4° Egout Courtille-Barbctlc ou de la rue \ ieilledu-Temple, de 1"',95 et 2",62 de largeur; longueur 273",00
Ces deux derniers égouls lurent voûtés en 1619.
S"" Egout du Pont-aux-Biches, en partie voûté: largeur 1™,95 à son enlrée, 2™,62 à son issue, longueur 136",50
6" Partie voûtée de l'égoulGaillon, de 1",62 de largeur 275",00
Longueur totale des égouls voûtés de Paris en 1663. SSSS^.ôS
Chafllot
Les égouls à ciel ouvert formaient un développement de 8035", 95 et le Grand Égoul, situé entièrement extra mures, figurait dans cette longueur pour 6218'",55.
II faut observer que dans cette énumération il n'est pas question de la rive gauche ni des îles.
Il n'y avait probablement d'autres égouts sur la rive gauche que les ruisseaux infects qui suivaient le fond des fossés des fortifications sur les deux pentes de la montagne Sainte-Geneviève. L'un d'eux a été conservé et voûté plus tard. Il est
Faub.duRoolc
Faub< duToDpb
PiiKOurt
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Fig. 7. — Garlc des égouts de Paris en 16d3.
situé sous les maisons depuis la rue de rÉcole-de-Médccine jusqu'à la Seine, où il débouchait alors à l'aval de la tour de
Nesle (fig. 7).
On voit avec quelle lenteur s'cxcculaicnt, même à celle époque si remarquable de notre hisloire, les ouvrages qui intéressent le plus la salubrilc d'une grande ville.
Malheureusement nos rois n'aimaicnl pas Paris, et Louis XIV, entièrement absorbé par ses gigantesques travaux de Versailles,
ne songeait guère aux besoins les plus impérieux de la capitale de la France. Néanmoins, vers 1666, il forma le Conseil de police, composé des plus grands seigneurs de la cour, et leur enjoignit de s'occuper principalement de la netteté et la salubrité de la ville.
On fît du reste fort peu de travaux .
On voûta quelques parties des égouts des Filles-du-Calvaire et du Ponceau; on construisit l'égout des Invalides, qui, traversant l'Esplanade et tombant en Seine, vis-à-vis l'hôtel, ne profite en rien à la salubrité générale.
L'entretien des anciens ouvrages élait négligé comme par le passé; l'eau surtout manquait pour en opérer le lavage. Dans un des procès-verbaux des séances du Conseil de police, on remarque l'avis de Colbert qui, t dans la séance du 1*"*' jan- « vier 1667, proposa, comme meilleur moyen d'assainir les <r égouts, d'établir plusieurs fontaines dans les quartiers qui <r en auraient besoin, et, à côté de chacune d'elles, un réscr- « voir de 15 muids (41'°S10) qu'on aurait lâchés à la fois >. (Parent-Duchâtelet.) Cet avis de Colbert est fort remarquable. C'est au moyen des eaux publiques qu'on est parvenu à assainir complètement les égouts de Paris; mais on ne pouvait mettre ce procédé en pratique à une époque où les fontaines de la ville ne pouvaient pas fournir l'eau nécessaire aux habitants ; aussi ne fit-on rien.
Les immondices accumulées dans le Grand Égout formaient un tel obstacle à l'écoulement des eaux, qu'à la moindre pluie, les galeries voûtées des rues Saint-Louis et Vieille-du^Temple s'engorgeaient et inondaient tout le quartier. (Traité de la Police, t. IV, p. 410.)
Le mal devint si intolérable que les habitants demandèrent la suppression des égouts en s'offrant à contribuer à la dépense. Un arrêt du Conseil du 24 avril 1691 nomma une commission pour étudier la question, mais on ne fit rien jusqu'en 1714,
époque où l'on reconsiruisil Tégoul de la rue Vieille-du-Temple et celui de la rue Saint-Louis, depuis la rue de l'Echarpe jusqu'à celle des Filles-du-Calvaire.
Nous arrivons enfin à une époque où l'assainissement de Paris va faire un grand pas, et où la municipalité va entreprendre un de ces grands ouvrages qui marquent dans l'histoire d'une ville.
J'ai déjà dit plus haut que presque toutes les déjections des quartiers de la rive droite tombaient dans le ruisseau de Ménilmontant, autrement dit « l'égout de Ceinture > . Cet égoul avait été voûté, depuis l'église Saint-Paul, dans le parcours des rues de rÉgout, Saint-Louis et des Filles-du-Calvaire; mais, au delà des anciens remparts de la ville, jusqu'au ponceau de Chaillot, il coulait à ciel ouvert dans le fond d'une sorte de vallée formée d'un côté par les collines de la Villette, Montmartre et Chaillol, de l'autre par la petite éminence des boulevards.
<r Les quartiers du Louvre, de Saint-Honoré, de la butte « Saint-Roch ayant été couvcrls^de nouveaux hôtels pendant la « Régence, on reconnut la nécessité de reculer les limites de « la ville au delà du rempart, entre les rues d'Anjou, de « la Ville-l'Evêque et du Faubourg-Montmartre; on accorda <r quelques privilèges à ceux qui voudraient s'y établir. » (Girard.)
<r Ils lurent exempts, à perpétuité, du logement des gardes « lïan^aises, suisses et autres gens de guerre; ce quartier, au- « jourd'hui celui de la Chaussée-d'Anlin, n'étant destiné qu'à « loger la classe ouvrière et malheureuse, rien ne pouvait être « plus précieux que ce privilège. » (Parent-Duchâtelet.)
Mais ces privilèges étaient absolument illusoires; par suite du voisinage du Grand Égout, les émanations de ce cloaque rendaient toutes les plaines voisines inhabitables. Il fut décidé
par lettres patentes de 1721 qu'il serait recouvert d'une voûte, ainsi que l'égout Gaillon, jusqu'à la barrière des Porcherons; toutefois ces dispositions ne furent pas exécutées. L'affaire fut reprise en 1737, et le prévôt des marchands, qui était alors Turgot, fui autorisé à traiter de gré à gré avec les propriétaires pour l'acquisition des terrains.
Cette grande entreprise était enfin entre les mains d'un homme qui pouvait la mener à bonne fin, et, en effet, trois ans après, en 1740, le ruisseau de Ménilmonlant était renferme entre deux fortes murailles de cinq pieds de hauteur, distantes d'une toise. Au lieu de paver, comme il était alors d'usage, le fond du ruisseau, on le revêtit d'un double rang de dalles épaisses superposées.
On voit dans les Registres de la Ville que la longueur du nouvel égout fut trouvée de 3106 toises (6056™, 70) depuis l'extrémité de la rue des Filles-du-Calvaire jusqu'à la Seine, et que la pente totale fut trouvée de 17 pieds 1 1 pouces 10 lignes (5°\84) ^
Turgot compléta son œuvre en établissant en tête du nouvel égout, vers la rue des Fi!les-du-Calvaire, un vaste réservoir contenant 22 000 muids d'eau (6028 mètres cubes), alimenté avec les eaux de Belleville. On lâchait brusquement cette masse d'eau dans le chenal, qui se trouvait ainsi nettoyé.
Les habitants des nouveaux quartiers du faubourg Montmartre, de la Chaussée-d'Antin et de la Ville-l'Évêque demandèrent à couvrir d'une voûte, à leurs frais, le chenal maçonné construit
* Celle pente est presque uniforme en prenant Tcgout par grandes parties ; mais il y a des inégalités de détail considérables.
Girard dit qu'il fut nécessaire d ouvrir un nouveau lit au ruisseau, dans la crainte d'asphyxier les ouvriers qui auraient remué les vases infectes du lit ancien. Il me parait difficile quMl en ait été ainsi, car on retrouve encore, encastrées dans les voûtes de Tégout, les ponceaux sur lesquels les rues du Faubourg-Saint^Martin, du Faubourg-Saint-Denis, du Faubourg-Poissonnière, de la Chaussée-d'Antin, du Faubourg-Saint-Honoré, franchissaient le ruisseau avant rezéculion des travaux de Turgot. Ces ponts, qui aujourd'hui jalonnent encore l'ancien lit, semblent prouver qu'il n'a pas été changé.
par Turgol. Celle permission leur fui accordée à la condition que Tenlrelien de la voûte serait à leur charge à perpéluilé.
Mais on leur octroya aussi la propriété du terrain situé audessus de cette voûte, de sorte que Tégout de Ceinture se couvrit de maisons et de jardins sur une grande partie de son tracé. Il se trouve aujourd'hui sous la voie publique dans les rues des Fossés-du-Temple, du Château-d'Eau, Richer, de Provence, Saint-Nicolas d'Antin, mais il s'engage encore sous des propriétés particulières entre la rue de l'Arcade et la Seine.
Les conséquences de ce travail de Turgol furent immenses. Il permit de réunir à Paris tous les vastes terrains situés au nord des boulevards, les quartiers de Montmartre, de la Chaussée-d'Anlin, de la Madeleine, des Champs-Elysées qui, destinés dans l'origine à la classe pauvre, sont devenus aujourd'hui les plus riches et les plus luxueux de Paris.
Le ruisseau de Ménilmontant était un obstacle au développement de Paris du côté du nord et de l'ouest, comme la Bièvre du côté de l'est. Les boulevards eux-mêmes étaient trop rapprochés de ce fétide cloaque pour être habitables par la population riche. On peut donc dire que c'est à Turgot qu'il faut attribuer tout le mérite de la création de ces beaux quarliers \
Sans doute on a fait de nos jours des travaux d'assainissement plus considérables que ceux de l'égout de Ceinture, mais aucun dont les résultats pratiques soient aussi nets et aussi évidents. Qu'on se figure les rues du Châleau-d'Eau, Richer, de Provence, Saint-Nicolas d'Anlin, remplacées par un ruisseau aussi fétide au moins que la Bièvre. N'esl-il pas évident que Paris ne pouvait franchir cet obstacle et qu'il restait forcément
^ Est-ce critiquer trop vivement les actes de l^Âdministralion municipale de dire qu^elle aurait pu percer un peu mieux le beau quartier de la Madeleine, et qu'elle n'aurait pas dû abandonner aussi complètement le trac6 des rues à la convenance des propriétaires de terrains et des entrepreneurs de bâtiments? On aurait ouvert à bien bas prix autrefois les boulevards Malesherbcs et Haussmann, dont tout le monde reconnaît aujourd'hui l'utilité.
confiné au sud du boulevard? Et qu'on ne croie pas qu'il aurait élé très facile de nos jours de faire disparaître ce cloaque. Un des caractères de noire époque est de tirer parti et utilité de tout : des tanneries, des mégisseries, etc., industries qui ne craignent pas les émanations des égouts, se seraient élevées sur les bords du ruisseau de Méniimontant; une population nombreuse serait venue prêter ses bras à ces établissements qui auraient augmenté encore l'infection, et lorsque le mal serait devenu intolérable, on aurait reculé peut-être devant une expropriation générale et le déclassement de toute la population d'une partie de la ville.
C'est ce qui a lieu aujourd'hui pour la Bièvre. Si quelque Turgol, au xvm® siècle, alors que l'industrie était peu développée, avait eu l'heureuse idée de cacher cet infect ruisseau sous une voûte, nul doule qu'il n'eût réussi à changer l'aspect des quartiers du Panthéon, Mouffetard et Saint-Marcel. Aujourd'hui l'administration actuelle, que personne n'accusera de manquer de hardiesse, hésite en présence de la somme des intérêts engagés.
Mais les hommes de la trempe de Turgot sont rares, cl la deuxième moitié du xvni^ siècle fut aussi stérile en amélioralions du régime sanitaire de Paris que les siècles précédents ^
* f^s contemporains de Turgot lui rendirent complètement justice ; le roi Louis XV luimême voulut visiter les travaux.
Voici la curieuse relation de celte visite qu'on troure dans les Archives de la Ville : « Le roi voulant faire à la ville Thonneur de voir le nouvel égout découvert et son réser- « voir, prit, pour honorer ladite ville de cette faveur, le jour de son départ pour Gompiègne. (( Sa Majesté partit de Ghoisy-le-Roi, passa par le faubourg Saint-Antoine, étant venue par (( eau de Choisy à Bercy, où elle monta en carosse. Arrivée à la porte Saint- Antoine, Sa Ma- (( jesté trouva un détachement des gardes de la ville de cinquante hommes avec un drapeau ; « ensuite. Sa Majesté vint par-dessous le rempart, au réservoir du Grand Égout, situé un peu ft a.i-dessus du Pont-aux-(^houx; elle descendit de carosse sur le rempart, et fut reçue, par 'I MM. les prévôt dos Marchands, échcvins, procureurs du roi et greffier; le receveur no s*y i( trouva jins, étant a la campagne; tous en manteau et rabat [ilissc. M. le prévôt des Mar- « chands eut Thonneur de lui présenior un parasol très magnifique à la dcscoute de son « carosse, et Messieurs en présentèrent aux seigneurs de sa cour, et le conduisirent eu (( Tenccinte du réservoir, de là dans le bâtiment où est le puits destiné à contenir une u pompo, ensuite aux deux glacières; puis, en sortant de cette enceinte et à quelques pas ^ d'icelle, Sa Majesté fut conduite hHa tête du Grand Ëgout, et vit sortir Teau du réservoir
A l'époque où s'exéculaient les travaux du Grand Égout, on couvrait d'une voûte les égouts Gaillon et Faubourg-Montmartre. Les égouls de l'Ecolc-Mililaire et du Palais-Royal sont encore de la même date. La tourmente révolutionnaire était peu favorable aux paisibles travaux dont il est ici question; ils furent complètement négligés.
En résumé, à la lin du x\nf siècle, la longueur totale des égouts voûtés de Paris se décomposait ainsi :
Rive droite : Grand Egout de Ceinture et ses principaux embranchements. 11673 mètres.
Egouts tombant directement à la Seine. . 5963 —
Total pour la rive droite 17 656 —
Égouts des îles 282 —
Égouts de la rive gauche. ..... . 8153 —
Longueur totale 26 051 mètres.
K pour entrer dans le canal de l*égout. M. le prévôt dos Marchands avait fait construire un u polit pont de charpente sur le canal même, pour que Sa Majesté fût plus en face; ce pont, {{ auquel on descendait par deux escaliers de pierre, était couvert, par les côtés et par le (t bas, de riches tapis et de deux lapis de velours galonnés d'or, pour que Sa Majesté pût <( regarder et s'appuyer d'un côté et de l'autre ; le chemin qui conduit du rempart à la porte « du réservoir avait été dressé, aplani et sablé; et depuis la descente du caresse du roi jus- (( qu'à la porte du réservoir il y avait deux files de gardes de la ville; les gardes de la « ville étaient aussi en sentinelle au dedans du réservoir et à chaque coin et aux portes (( des bâtiments qui sont au dedans ; ils gardaient les avenues du petit pont où le roi des- (( cendit. Le roi resta dans cet endroit environ une grosse dcmi-heui'e, pendant laquelle il « ne cessa de parler à M. le prévôt des Marchands .sur la beauté de cet ouvrage, et Sa Msl- « jesté eut la bonté de se confier aux gardes de la ville, aucun de ses gardes du corps « n'ayant pris de poste et tous étant restés avec le caresse ; il n'entra que MM. les officiel^ « des gardes du corps à la suite du roi. MM. du Bureau reconduisirent le roi à son carosse; a mais M. le prévôt des Marchands lui avait demandé permission de le quitter pour pouvoir \i prendre les devants et être en élat de le recevoir à la grille du faubourg Saint-Martin, où « le roi devait arrêter pour voir l'effet de la première vanne. Messieurs montèrent en caresse (( dès que le roi fut parti, et furent assez b temps pour le recevoir b ladite grille de Sainl- « Martin, où tl descendit de carosse et vit lever la vanne. Les deux côtés du pont étaient « aussi couverts de riches tapis ; il marqua h ces messieurs son contentement. Un autre dé- « lâchement de la ville gardait et faisait aussi l'enceinte de cet endroit, et le roi monta en K carosse et partit pour Compiègne, etc. » (Extrait des Regitlres de la Ville, vol. LXXXI, fol. 459.)
Suivant Girard, celle longueur aurait été seulement de 22587 mètres, mais son énuméralion contient plusieurs omissions.
Quoique bien restreint, si on le compare à ce qu'il est aujourd'hui, le développement des égouts n'en paraissait pas moins une chose merveilleuse à nos ancêtres. Parent-Duchatelct lui-même, qui est presque notre contemporain, s'écrie avec admiration : « Telle est l'histoire des immenses ouvrages « qui ont élé entrepris pour l'embellissement et l'agrandissc- « ment de Paris, et qui n'ont pu être exécutés que dans l'espace (^ de quatre cents ans. »
Aujourd'hui l'Administration municipale exécute, dans le cours d'une année, ce qui coûtait autrefois de si pénibles efforts.