ESSAIS DE DÉSINFECTION DES MATIÈRES FÉCALES
Premiers essais dus à Guy ton-Mor veau. — C'est à Guyton- Morveau, comme on l'a vu plus haut, qu'est due la première
idée d'employer les agents chimiques pour opérer la désinfection des fosses. Les substances qu'il proposait était Facide chlorhydrique et le chlore. Plus tard, on indiqua le chlorure de chaux qui avait été découvert récemment par Masuyer.
Découverte de MM. Chatissier, Tliénard et Dupuytren. — En 1805 et 1806, MM. Ghaussier, Thénard et Dupuylren firent connaître le principal agent qui produisait la terrible asphyxie connue sous le nom de plomb; Tacide sulfhydrique agit non seulement comme gaz impropre à la respiration, mais encore comme matière toxique, puisque, mêlé dans une faible proportion avec Tair respirable, il produit un véritable empoisonnement.
MM. Ghaussier, Thénard et Dupuytren, en faisant connaître Tennemi à combattre, avaient donc rendu un véritable service à l'humanité.
Néanmoins, jusqu'en 1830, les efforts tentés pour arriver à une désinfection pratique furent infructueux, les matières proposées étant d'un prix trop élevé.
De la désinfection par les matières carbonisées. — Noir animalisé de MM. Salmon, Payen et Lapé. — En 1833, M. Salmon proposa d'opérer la désinfection en se basant sur la propriété absorbante des matières carbonisées.
On sait que les substances infectes cessent de l'être si l'on absorbe les gaz qu'elles dégagent au fur et à mesure qu'ils se produisent. La terre argileuse desséchée est déjà un désinfectant, car elle absorbe trois à quatre fois son volume de gaz, mais le charbon, dans un certain état de division, en est un bien meilleur, car il absorbe cinquante à soixante fois son volume. M. Salmon fit voir qu'il suffisait, pour avoir une bonne matière désinfectante, d'un mélange intime de 9/10 de terre et 1/10 de charbon ; qu'en carbonisant par exemple la vase des fleuves, on obtenait une substance très énergique.
Cette découverte de M. Salmon fit beaucoup de bruit à cette époque; le prix Montyon lui fut décerné. Parent-Duchâtelet» dans son mémoire de 1835, fondait les plus grandes espérances sur cette découverte.
Une fabrique de noir animalisé fut organisée à Grenelle sous la raison sociale Salmon, Payen et Lupé.
Le prix trop élevé du charbon de vase carbonisée empêcha cette entreprise de prospérer. On essaya de diminuer les prix de revient par des mélanges, par exemple, en carbonisant de la terre imprégnée de goudron de gaz, mais on reconnut bien vite que le goudron, substance enveloppante, détruisait complètement la propriété absorbante. Aujourd'hui, la terre carbonisée est abandonnée.
Le noir animal, dont les propriétés désinfectantes sont bien connues, coûte beaucoup trop cher pour qu'on puisse remployer utilement.
Tourbe carbonisée. — La tourbe carbonisée est aussi une substance désinfectante excellente. Parent-Duchâtelet en parle dans son mémoire de 1835. Mais son prix est trop élevé pour qu'on puisse en faire usage à Paris.
Charbon de Bog-head. — Une société anglaise sous la raison sociale W. Rogers et C vint exploiter ce désinfectant.
On sait que le bdg-head est un schiste bitumineux qu'on tire d'Ecosse pour en extraire une huile propre à l'éclairage. On distille à peu près 6000 mètres cubes de cette matière à Paris ; les résidus ont peu de valeur, mais le broyage préalable auquel il faut les soumettre augmente beaucoup leur prix. M. Moride, chimiste à Nantes, qui, en 1858, m'avait proposé de faire usage des résidus pulvérisés de la carbonisation du bog-head, ne pouvait pas les livrer au commerce à moins de 40 francs les 1000 kilogrammes. Depuis, d'autres propositions m'ont été faites à 10 francs et même à 6 francs.
Le 11 décembre 1858; des essais de désinfection furent faits sous mes yeux au Dépotoir; en mélangeant à poids ^aux la poudre de bog-head carbonisée avec des matières des fosses, on produisit une désinfection instantanée ; en prenant des matières solides des séparateurs Dugléré pour faire ce mélange, on obtenait immédiatement une substance pulvérulente inodore, semblable à la poudrette.
J'ai conservé pendant plus d'un an une boîte de cette substance dans mon cabinet, et elle est toujours restée sans odeur.
Inconvénients de toutes les matières carbonisées. — Les inconvénients de toutes les matières carbonisées consistent d'abord dans leur prix élevé, et ensuite dans le peu de richesse de la matière désinfectée.
On n'a pas de bonnes analyses des matières solides obtenues au moyen des séparateurs ; beaucoup de chimistes prétendent, qu'à volume égal, ellies contiennent moins d'azote que les liquides. Cela me paraît peu probable, leur valeur commerciale plus élevée tend au contraire à faire croire qu'elles en contiennent davantage. Admettons qu'elles en contiennent autant, soit 3 kil. 40 par mètre cube de solides : en mélangeant 500 kilogrammes de ces solides avec 500 kilogrammes de la moins coûteuse de ces matières carbonisées, le bog-head, on obtiendra 1000 kilogrammes d'une substance pulvérulente qui ressemblera à de la poudrette, mais qui ne contiendra que 1 kil. 70 d'azote. Cette poudre, d'après le tarif du commerce, ne contiendrait donc que pour 3 fr. 40 c. d'azote par 1000 kilogrammes et elle coûterait, pour l'acquisition du bog-head et de la matière fécale, au moins 8 francs ; de plus, elle ne pourrait supporter un transport de 8 à 10 kilomètres, quand même elle serait livrée gratis à l'agriculture.
Avenir de ces désinfectants. — L'emploi des matières carboijisées dans les voiries ne sera donc possible que lorsqu'on
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aura trouvé le moyen de concentrer dans les fosses les produits ammoniacaux.
Des désinfectants métalliques. — M. Schatlmann, en 1844, proposa d'employer comme désinfectant le sulfate de fer. On sait que tous les sels métalliques solubles, mis en présence d'un sulfure alcalin, en opèrent immédiatement la décomposition et forment des sulfures métalliques insolubles. Gomme le phmh est dû principalement au sulfhydrate d'ammoniaque, remploi des sels métalliques devait détruire celle redoutable cause d'asphyxie. De plus, il devait convertir en sels fixes d'ammoniaque le plus volatil des sels azolés, le carbonate d'ammoniaque.
En 1845, on commença à faire usage, dans la pratique, du sulfate de fer, mais on y substitua bientôt le sulfate de zinc, qui a l'avantage de donner des liqueurs incolores, tandis que le sulfate de fer donne des liqueurs noirâtres et tache facilement les dallages ou carrelages sur lesquels il peut être accidentellement répandu.
La désinfection, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, est très imparfaite ; on peut s'en assurer toutes les nuits en parcourant les rues où l'on coule des liquides aux égouts. Jusqu'à huit heures du matin, les matières entraînées dans les égouts répandent une forte odeur de matières fécales.
On a cherché à améliorer le système de désinfection ; beaucoup d'essais ont été faits au Dépotoir.
Procédés de MM. Goust, Larmandie et Ledoyen. — Le 17 mai 1859, on a essayé les procédés de MM. Goust, Larmandie et Ledoyen.
M. Goust faisait usage d'un mélange de potasse d'Amérique, de nitrate de plomb et de sulfate de zinc; M. Larmandie, d'une dissolution de sulfate de cuivre et de zinc; M. Ledoyen, d'azotate de plomb.
Chacun d'eux prétendait désinfecter en mélangeant un litre
de ces compositions avec un lieclolilre de matières, et produisait des certificats constatant les bons résultats obtenus.
Dans les essais faits au Dépotoir, on a été jusqu'à trois litres par hectolitre de matières, et la désinfection n'a pas été complète. Huit jours après, les matières étaient toujours dans le même état.
Procédé de M. Lowes. — Un Anglais, M. Lowes, a proposé de substituer les sels de manganèse aux sels de zinc. Il a procédé devant moi à des essais au Dépotoir, le 19 avril 1859, et n'a pas été plus heureux que MM. Goust, Larmandie et Ledoyen.
Procédé de M. Maxime Paulet, désinfection complète et durable. — Vers la même époque, M. Maxime Paulet employait un mélange de chlorure et d'oléate de zinc. Il était chargé depuis longtemps de la désinfection d'un grand nombre d'établissements publics de la ville de Paris.
Il a opéré, en ma présence, la désinfection de 5(t litres de matières en y versant 3 litres du liquide de sa composition mélangé d'un peu de goudron; les matières se sont fortement boursouflées (d'environ 100 pour 100) et ont été désinfectées instantanément. Le lendemain, le boursouflement était tombé, et huit jours après, la désinfection était encore complète.
Le liquide dont M. Maxime Paulet est l'inventeur coûte 5 centimes le litre. Dans la pratique, il en faut au plus 30 litres par mètre cube ; ce qui fait revenir la désinfection du mètre à 1 fr. 50 c.
C'est, on le voit, un très bon désinfectant et à bon marché.
La réaction qui se produit est facile à comprendre. L'ammoniaque fait, avec l'acide oléique, des savons alcalins très lourds, l'acide sulfhydrique déplace également l'acide oléique et forme du sulfure de zinc insoluble.
Les sulfures alcalins réagissent en même temps sur le chlorure de zinc, de sorte que toute odeur d'acide sulfhydrique
disparait inslantanément. Aussi voit-on la matière blanchir à mesure que le mélange s'opère ; le boursouflement dû au dégagement de Tacide carbonique du carbonate d'ammoniaque est certainement un inconvénient, mais on peut le négliger en raison des bons résultats de désinfection obtenus.
Avantages et inconvénients des désinfectants métalliques. — Avant d'avoir vu les essais de M. Maxime Paulet, je doutais beaucoup de Tefficacité des désinfectants métalliques ; les réactions qui se produisent sur les sulfures précipités ramènent, au bout de peu de jours, l'infection des matières. Néanmoins, on ne peut nier l'évidence, et il faut bien reconnaître que la désinfection obtenue par un mélange de chlorure et d'oléate de zinc et d'un peu de goudron est complète et durable.
Les réactifs employés sont peu coûteux et peu volumineux et, sous ce rapport, sont bien préférables aux matières carbonisées. Encore aujourd'hui, on n'en a pas trouvé de supérieurs.
Quelques agronomes chimistes, M. Hérvé-Mangon entre autres, prétendent que les sels métalliques introduits dans les matières fécales les déprécient beaucoup, parce qu'ils sont de véritables poisons pour lés plantes; d'autres, M. Dumas par exemple, pensent que cette action est peu sensible.
Il y a là un point délicat à éclaircir.
En dehors des sels métalliques et des matières carbonisées, certains inventeurs ont proposé divers procédés de désinfection qui, expérimentés dans leurs laboratoires avaient parfaitement réussi. Mais, lorsqu'il s'est agi de passer de l'essai du laboratoire à l'expérience pratique au Dépotoir ou à la voirie de Bondy , les résultats ont presque toujours été nuls.
ÔOÛ LES TRÀYAUX SOUTERRiINS DE PARIS.