SCÈNE VII FERRAGUS, LA DUCHESSE
LA DUCHESSE
Qui donc ferme ces portes?... N'approchez pas... ou j'appelle!... n'approchez pas!.. (Ferragus avance toujours; elle court à une sonnette, mais le cordon se brise dans ses mains : Ferragus la regarde avec un sourire ironique.) Qui êtes-vous? que me voulez-vous?...
FERRAGUS
Je vais vous le dire, madame... asseyez-vous...
LA DUCHESSE
Mais...
FERRAGUS
Asseyez-vous!...
LA DUCHE SSE.
N'oubliez pas à qui vous parlez... n'oubliez pas que la duchesse de Langeais méprise les menaces et se venge des outrages !...
FERRAGUS
La duchesse de Langeais ne peut rien contre moi.
Enfin, de quoi s'agit-il?
FERRAGUS
D'une histoire un peu vieille déjà, mais qui vous intéressera, j'en suis sûr...
LA DUCHESSE
J'attends !
FERRAGUS
Il y a trente ans environ, un navire de guerre quittait pour la première fois un port français : sur ce navire il y avait, au premier degré de l'échelle sociale, un riche et brillant capitaine que sa naissance appelait de droit à toutes les jouissances et à tous les honneurs de la vie : au dernier degré, en descendant l'échelle, se trouvait un pauvre enfant de Paris, qui n'était ni méchant ni vicieux, je vous le jure, quoiqu'il eût passé ses premières années dans l'abandon, dans la misère, torturé par une marâtre qui venait de le jeter à l'Océan comme une créature perdue !
LA DUCHESSE
Cela commence comme un roman...
FERRAGUS
C'est donc la preuve qu'il y a des romans vrais.
LA DUCHESSE
Continuez.
FERRAGUS
Naturellement, le capitaine fut le lion et le dominateur du bord, comme le mousse en fut la bête noire et le souffredouleur; mais l'enfant s'était habitué à souffrir, et pendant tout un long mois, il supporta assez bien les railleries et les coups. Un jour, rudoyé par les aspirants, battu par les matelots et se sentant bien triste, il se mit à pleurer en silence; le capitaine vint à passer et lui dit : « Mousse, je te défends de pleurer! que cela ne t'arrive plus, ou je te fais mettre aux fers. »
la duchesse, souriant.
C'était un homme bien cruel, ce capitaine.
FERRAGUS
L'enfant fut de votre avis, madame; et lui qui jusque-là avait tout enduré sans rien dire, il se révolta soudain, à Tidée que ce chef qui, seul dans l'immensité de l'Océan représentait la justice humaine, se mettait du côté des plus forts pour le torturer à son tour.. . « Votre pouvoir ne va pas si loin, osa-t-il répondre; le droit de pleurer est le seul qu'on m'ait laissé en ce monde, et je le garde!... — Trois jours de fers à l'insolent! s'écria le capitaine... — C'est une injustice, monsieur. — Six jours! — Vous ne ferez pas cela, monsieur. .. — Vingt jours!... — Non! non!... — Un mot de plus, et je te fais périr sous la corde!... » Ah ! alors, pour la première fois, le mousse comprit ce que c'était que la colère, et il sauta d'un bond à la gorge du capitaine! Une heure plus tard, le conseil de guerre se réunit, et, comme le coupable était trop jeune pour mourir, à ce qu'il paraît, on daigna lui faire grâce de la vie; mais il fut débarqué dans la première colonie qu'on rencontra, une colonie portugaise. On le fit interner dans les présides de la côte d'Afrique, et on l'y laissa au milieu des forçats, après lui avoir appliqué sur l'épaule les lettres infamantes.
la duchesse, captivée malgré elle.
Ensuite?...
ferragus.
Ensuite, on ne s'occupa plus de lui, madame, et, pendant douze infernales années, c'est là qu'il apprit la vie, qu'il connut les hommes, qu'il sentit toutes les mauvaises passions s'emparer de son cœur une à une! Enfin, quand il parvint à s'évader, après avoir poignardé deux de ses gardiens, c'était un lutteur résolu, énergique, impitoyable, et il rentra dans son pays natal avec une seule pensée dans la tête et dans l'âme : la vengeance !
Il assassina le capitaine.
ferragus.
Non! l'homme qui avait brisé son existence était bien
loin, à l'abri de ses coups; mais, en partant, il avait laissé à Paris une jeune femme charmante, déjà mère, et qu'il adorait... Eh bien, le forçat parvint à se faire aimer d'elle, et il installa publiquement l'adultère dans la maison de son bourreau !...
LA DUCHESSE
Infamie !
FERRAGUS
Justice, madame! et ce grand seigneur frappé dans son orgueil, cet amant frappé dans son amour, ce mari frappé dans son honneur, s'appelait le duc de Navarreins, c'était votre père!...
LA DUCHESSE
Non!... non!... c'est faux! c'est impossible! vous n'êtes qu'un imposteur infâme!
FERRAGUS
Jamais paroles plus vraies ne sont tombées d'une bouche humaine... Quant au mousse, au forçat, au vengeur enfin, il s'appelait Ferragus ! . . .
LA DUCHESSE
Et Ferragus, c'est vous?...
Non, madame; Ferragus est mort, et j'ai juré, moi, son ami, d'accomplir ses dernières volontés, et je serai implacable pour vous si vous ne cessez de persécuter Clémence Desmaretz...
LA DUCHESSE
Elle ! encore ?
Toujours !
FERRAGUS
LA DUCHESSE
Je crois que vous osez me menacer?...
FERRAGUS
Je ne vous menace pas encore, je me contente de vous avertir... et priez Dieu qu'il ne soit pas déjà trop tard... Voyons, madame, vous n'êtes pas méchante... pourquoi vouloir du mal à une étrangère qui ne vous en a jamais
fait?... Votre haine n'a-t-elle pas une cause bien futile?... J'en connais l'origine...
LA DUCHESSE
Vraiment?...
FERRAGUS
Un soir de bal, plus lasse que jamais de cette vie creuse où l'on s'ennuie à force d'amusements, blasée de plaisirs frivoles et comme affamée de distractions, vous aviez daigné remarquer un homme qui n'était pas de votre monde, mais dont la personne révélait cette secrète noblesse du cœur qui impose!... c'était Paul Desmaretz!... Le caprice vous vint alors d'allumer un de ces incendies que vous ne prenez jamais la peine d'éteindre... et vous l'avez comme enveloppé de ces regards terribles dont vous avez le secret!... Par malheur, apparut au même instant une jeune fille, bien humble, bien modeste, et Paul Desmaretz, sans avoir même soupçonné l'honneur que lui faisait la grande dame, s'éprit spontanément de la petite bourgeoise, qu'il épousa peu de temps après... et voilà comment, au dépit de la vanité froissée, a pu se joindre ce sentiment jaloux, inspiré par la vue d'un ménage heureux à la femme que son mari délaisse et qui n'a point connu le véritable amour... C'est bien cela, n'est-ce pas?...
LA DUCHESSE
Quel que soit le motif de ce que vous appelez ma haine contre votre protégée... vos insolentes menaces la légitiment et la justifient maintenant !
FERRAGUS
Ah ! prenez garde !
LA DUCHESSE
Allons donc... Est-ce qu'une femme comme moi peut rien craindre d'un homme comme vous?
FERRAGUS
Je croyais pourtant, madame, vous avoir donné quelques preuves de mon pouvoir.
LA DUCHESSE
Voulez-vous parler de cette pauvre comédie de portes fermées et de cordons coupés; mais il vous a suffi pour cela de payer à boire à quelques-uns de ces drôles dont vous portez l'habit...
Rappelez-vous, de grâce, la pierre de l'échafaudage et l'essieu brisé.
LA DUCHESSE
Deux périls auxquels M. de Maulincour a échappé.
FERRAGUS
Je doute qu'il échappe au duel de cette nuit.
LA DUCHESSE
Comptez-vous donc m'assassiner aussi?...
FERRAGUS
Ferragus n'a pas assassiné votre père. Nous avons des vengeances plus mystérieuses et plus terribles, nous autres ! Pour la dernière fois, madame, prenez garde aux Treize!..,
LA DUCHE SSE.
Âh! oui, fort bien, ces Treize dont Paris a eu la naïveté de s'émouvoir?... Un mauvais ressouvenir des Francs Juges et des Carbonari... une histoire, mi-partie de fantômes et de voleurs... Un conte absurde, bon tout au plus à faire peur aux enfants...
FERRAGUS
Vous riez mal, madame la duchesse, et la raillerie arrive à peine jusqu'à vos lèvres, car vous avez l'épouvante dans le cœur; car, en ce moment, vous ne doutez plus de l'existence des Treize.
LA DUCHESSE
Monsieur...
FERRAGUS
Je vous dis que vous n'en doutez plus, et vous avez raison!... Oui, madame la duchesse, il s'est rencontré sur la
terre treize hommes également frappés du même sentiment, assez énergiques pour être fidèles à la même pensée, assez probes pour ne point se trahir, assez dévoués les uns aux autres pour confondre en une seule toutes leurs forces, assez hardis pour tout entreprendre et assez heureux pour avoir presque toujours réussi. Il y a clans Paris treize cœurs liés par un pacte terrible, qui renverse les obstacles, foudroie les volontés et donne à chacun d'eux la puissance diabolique de tous!... Treize frères qui s'appartiennent et se méconnaissent tous dans le monde, mais qui se trouvent réunis le soir, comme des conspirateurs, ne se cachant aucune pensée, usant tour à tour d'une fortune semblable à celle du Vieux de la montagne, ayant les pieds dans tous les salons, les mains au fond de tous les secrets, les têtes sur tous les oreillers ; treize rois inconnus, mais véritablement rois, et plus que rois, car ils sont tout en même temps des juges et des bourreaux ! Tremblez donc, si vous êtes coupable, car vous avez devant vous un de ces hommes-là, madame.
LA DUCHESSE
Et... où... sont... les autres?...
FERRAGUS
Partout et nulle part ! Ils vous enveloppent comme l'air invisible... ils vous regardent dormir... ils vous écoutent, penser.. .
LA DUCHESSE
Assez! Laissez-moi ! laissez-moi!
FERRA G US
Adieu donc, madame... Suivez mes conseils, obéissez à mes ordres, et n'oubliez jamais que si Ferragus est mort, son âme plane toujours sur la terre! Adieu ! (Il entre dans le petit salon bleu, et dès quil a disparu, les portes se rouvrent aussi subitement qu'elles se sont fermées.)
À moi, à moi ! Venez! venez !... (Madame de Sérizy et les Invités accourent de toutes parts.