‹ Les Treize, drame en cinq actes, six tableauxChapitre 39 sur 56 · SCÈNE PREMIÈRE LA DUCHESSE, MADAME DE SERIZY · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE LA DUCHESSE, MADAME DE SERIZY

MADAME DE SERIZY

Ainsi, ma chère belle, vous êtes inflexible... Vous ne viendrez pas ce soir au bal de madame de Grandlieu?

LA DUCHESSE

Mon Dieu, non... J'en avais l'intention pourtant, et vous le voyez, j'avais achevé ma toilette...

MADAME DE SERIZY

Une toilette ravissante !

LA DUCHESSE

Mais je ne me sens pas bien... J'ai mal aux nerfs et comme un germe de migraine... Aussi, je vais viteôter tout cela, passer un peignoir, chausser des pantoufles et rester toute seule au coin du feu comme une boudeuse.

MADAME DE SERIZY

Allons, je vous hisse... A bientôt, n'est-ce pas?

L A DUCHESSE

A bientôt, chère, et beaucoup de plaisir, cette nuit.

MADAME DE SE RIZ Y

Merci! (Revenant.) Tenez, ma bonne Antoinette, pardonnez-moi d'insister encore... mais je suis pour vous une amie sincère, vous le savez...

LA DUCHESSE

Je le sais.

MADAME DE SERIZY

Eh bien, au nom de cette amitié, au nom de l'intérêt vrai que je vous porte, je vous conseille une dernière fois devenir à cette fête.

LA DUCHESSE

Bon Dieu! quel ton solennel vous prenez là!...

MADAME DE SERIZY

Une occasion s'offre de rentrer brillamment dans ce monde que depuis quelque temps vous semblez fuir de parti pris, et vous auriez tort de la laisser échapper : il est important, pour vous, de mettre fin, par votre présence, à certains bruits, à certaines suppositions...

LA DUCHESSE

Vraiment?... Le monde est-il donc si à court de bavardage et de médisance, qu'il daigne s'occuper de ma chétive personne? Voyons, que peut-on dire de moi?

MADAME DE SERIZY

On dit que si vous persistez à vous isoler de la sorte, à vous tenir chez vous comme séquestrée, c'est que vous avez peur !

LA DUCHESSE

Peur!... et de quoi, je vous prie?

MADAME DE SERIZY

Vous vous seriez attiré des haines implacables , vous seriez en butte à des menaces mystérieuses, que ni la puissance de vos relations, ni le crédit de votre famille, ni la police elle-même n'auraient pu parvenir à conjurer.,.

LA DUCHESSE

Et depuis quand ces menaces m'auraient-elles été

faites ?

MADAME DE SERIZY

Depuis la disparition de Clémence Desmaretz.

le duchesse, tressaillant.

Ah!

MADAME DE SERIZY

Une tragique histoire, en vérité, que ces deux existences brisées, anéanties du jour au lendemain! Le mari, qui vend sa charge, donne tout son avoir aux pauvres, et va s'enterrer vivant au fond d'une province... La femme, qui disparaît sans qu'on sache ce qu'elle est devenue... Tout fait supposer qu'elle a cherché clans le suicide la fin de ses douleurs. .. Qu'avez- vous donc? Ah! je devine... Vous aurez appris l'odieuse accusation qu'on a osé faire peser sur vous! C'est pourtant vrai que cette vipère de madame d'Espard a eu l'audace de dire que vous étiez pour quelque chose dans cette double catastrophe.,. Mais je vous ai bien défendue, allez!

LA DUCHESSE

Oh ! je le crois.

MADAME DE SERIZY

Cette conviction que j'ai de votre innocence, il faut l'imposer à tous ; il faut, en vous montrant chez les Grandlieu dans tout votre éclat, calme, sereine, éblouissante, prouver publiquement que tous ces méchants bruits sont de pure invention, et faire évanouir, sous un de vos regards, ce fantôme des Treize, qu'on ose évoquer à cause de vous!

LA DUCHESSE

Voyons, franchement.... est-ce que vous y croyez, vous, aux Treize?

MADAME DE SERIZY

Mais pas le moins du monde.

LA DUCHESSE

Ni moi, je vous le jure... et j'irai à ce bal !

MADAME DE SE RIZ Y

Vrai?

LA DUCHESSE

Oui... ne fut-ce que pour accabler de tendresses la venimeuse madame d'Espard... Voilà comme je me venge!

MADAME DE SERIZY

Vous êtes si bonne !

LA DUCHESSE

N'est-ce pas?... Et... dites-moi, croyez-vous que monsieur de Funcal sera cette nuit chez les Grandlieu?

MADAME DE SERIZY

Tas probablement, car il est absent de Paris.

LA DUCHESSE

Ah ! il est absent.

MADAME DE SERIZY

Oh! mais rassurez-vous, chère belle, vous ne manquerez pas d'adorateurs ; et sans parler du plus empressé de tous, monsieur de Monriveau, qui vous quitte si peu, soit dit en passant, qu'on l'a surnommé le planton de la duchesse,. je connais un homme qui sera ravi de vous faire sa cour...

LA DUCHESSE

Vraiment! qui donc?

MADAME DE SERIZY

Eh ! mon cher frère.

LA DUCHESSE

Monsieur de Ronquerolles.

MADAME DE SERIZY

C'est lui qui m'a engagée avec instance à venir vous décider. . .

LA DUCHESSE, riant.

Bon Dieu! mais c'est effrayant, cela.,.. Dites donc, Sérizy... s'il en était.,, des Treize!

MADAME DE SERIZY, TiWïht aUSSZ .

Dame! qui sait?

la duchesse, même jeu.

Et ne seriez-vous pas aussi une de leurs affiliées?...

madame de se ri z y, même jeu.

Peut-être bien!.,.

Savez-vous que c'est horrible d'être condamnée à voir comme cela des ennemis partout?

MADAME DE SERIZY

Allons! embrassez-moi.. . Vous êtes charmante et je cours vous annoncer... A tout à l'heure.

LA DUCHESSE

A tout à l'heure.

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