SCÈNE II MONRIVEAU, LA DUCHESSE
MONRIVEAU.
Elle est adorable ainsi!... Ah! il y a dans cette femme une grande puissance ; mais elle ne s'en sert que pour le
mal! Charme trompeur! Grâce menteuse! Le visage d'un ange, mais le cœur d'un démon!,.. [Il allume une cigarette et s'assied nonchalamment près de la table, les yeux rivés sur la Duchesse, qui se ranime peu à peu.)
la duchesse, apercevant le Général.
Monsieur de Monriveau! [Regardant autour d'elle*) Où suis-je donc 9
MONRIVEAU.
Vous êtes chez moi.
LA DUCHESSE
Chez vous...
MONRIVEAU.
Mon Dieu, oui, madame la duchesse.
Mais c'est une indignité, monsieur, c'est une infamie.
MONRIVEAU.
Oh ! ne criez pas, de grâce, j'ai la migraine... Les éclats de voix me font mal aux nerfs !
LA DUCHE S SE.
Mais... il n'y a qu'un instant j'étais encore au bal chez madame de Grandlieu. . .
MONRIVEAU.
Et vous voilà maintenant chez moi, seule avec moi... Du reste, si vous désirez l'explication de ce qui est arrivé, je suis prêt à vous la donner, madame.
LA DUCHESSE
Parlez.
MONRIVEAU.
J'étais aussi à ce bal, et en nous y rencontrant, nous avons échangé un regard, plus qu'un regard, un éclair !... Vos yeux cherchèrent à exprimer la froideur et l'impertinence, mais ils finirent par se baisser devant les miens, et pour cacher votre trouble, vous vous êtes mise à valser avec une sorte d'emportement, de fureur.
la duchesse, à part.
C'est vrai !
MONRIVEAF.
Mais malgré vous une sueur froide inonda voire front, une véritable terreur s'empara de vous, et alors, pour échapper à l'oppression morale et presque physique sous laquelle vous tenait mon regard, vous avez quitté précipitamment le salon .
Oui...
MONRIVEAU.
Un de vos gens qui vous attendait vous mit votre pelisse et marcha devant vous pour faire avancer votre voiture, mais à peine y fùtes-vous montée, que deux hommes qui s'y trouvaient cachés vous jetèrent un mouchoir sur la bouche et vous dirent: « Si vous résistez, nous avons ordre de vous tuer. »
LA DUCHESSE
Oui. Ensuite?
MOXRIVEAU.
Les chevaux partirent à fond de train, et quand on vous enleva de la voiture pour vous transporter ici, vous aviez perdu connaissance.,. Vous vous trouvez mieux, je l'espère.
LA DUCHESSE
Que comptez- vous faire de moi?
monriveau, lançant une bouffée de tabac.
Rien du tout, madame. Vous êtes ici pour peu de temps. Je veux d'abord vous expliquer ce que vous êtes et ce que je suis. Chez vous, dans votre boudoir, je ne trouve pas de mots pour mes idées ; j'ai la parole glacée par les convenances, la majesté de la migraine et les timidités de l'amour vrai!... Puis, à la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de votre sonnette, et vous dites à un de vos laquais : « Reconduisez monsieur. .. » Ici, j'ai l'esprit libre ; ici, personne ne peut me jeter à la porte ; ici, vous aurez l'extrême bonté de m'écouter.
LA DUCHESSE
Monsieur !
Ne craignez rien. Je ne vous ai pas enlevée pour obtenir de vous par violence un amour que je n'ai pas su mériter... Mais, pardon, madame, la fumée vous incommode peutêtre?... Permettez-moi de brûler Quelques parfums pour purifier l'air... [Il allume une cassolette.)
la duchesse, à part.
Me voilà seule avec lui... Et ses yeux, naguère si pleins d'amour, sont calmes et fixes comme deux étoiles ! Suis-je donc la proie d'un horrible rêve ?.. .
MONRIVEAU.
Asseyez-vous, madame, et écoutez-moi bien... Par je ne sais quelle capricieuse fantaisie, vous avez appelé l'amour : il est venu, pur et candide, autant qu'il peut l'être sur cette terre, aussi respectueux qu'il était violent, enfin si grand, qu'il était une folie! Vous vous êtes jouée de cet amour, vous avez commis un crime! . .. Attirer à soi, perfidement, un malheureux dont le cœur déborde, lui faire comprendre le bonheur dans toute sa plénitude pour le lui ravir... entasser tous les forfaits de la faiblesse contre une force innocente... tuer cet homme, non-seulement aujourd'hui, mais dans l'éternité de sa vie, en empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées... voilà, je vous le répète, un épouvantable crime !
LA DUCHESSE
Monsieur de Monriveau !
MONRIVEAU.
Ne m'interrompez pas! Lorsque dans Paris le bourreau a mis la main sur quelque meurtrier, vous ne pensez peut-être pas à prier pour lui, madame... Vous le devriez pourtant, car vous êtes vraiment de sa famille, à ce meurtrier!... Poussé par la misère ou par la vengeance, il n'a tué qu'un homme, et vous, vous avez tué le bonheur d'un homme.
la duchesse, fondant en larmes.
Armand ! Armand !
monriveau.
Pourquoi pleurez-vous? Restez fidèle à votre nature..
10/t LES TREIZE
vous qui avez contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez! Épargnez- vous ces pleurs... Si j'y croyais, ce serait pour m'en défier.
LA DUCHESSE
Ne croyez pas, si vous voulez, à la sincérité de ces larmes, vous ne pouvez pas, vous ne devez pas y croire, mais ne soyez pas assez cruel pour les empêcher de couler ; elles me font tant de bien, qu'elles me rendent presque heureuse ! Elles jaillissent du plus profond de mon âme, allez! d'une âme qui s'ouvre et qui s'éclaire! Armand! Armand! {Elle lui tend la main par un geste plein à la fois de noblesse et d'humilité; il refuse de la prendre.)
MONRIVEAU.
Rien de vous n'a la puissance de m'émouvoir. .. Je ne vous aime plus, madame!
la duchesse, avec 'explosion.
Et si je vous aimais, moi?
MONRIVEAU.
Vous?
LA DUCHESSE
Si je vous disais : J'ai été fausse, j'ai été lâche, j'ai été misérable, mais ce n'était pas la faute de mon cœur, allez ! Mais au fond de ces coquetteries, de ces résistances, de ces pudeurs même , de toutes ces faiblesses de la femme dont vous me faites autant de crimes, il y avait le germe d'une passion réelle, sérieuse, indomptable; il y avait une confiance absolue en ce caractère noble et fier dont vous m'avez donné tant de preuves; il y avait enfin je ne sais quel désir de rendre heureux un homme si violemment éprouvé ! Si je vous disais cela, me croiriez-vous, Armand ? me croiriezvous?
MONRIVEAU.
Je ne vous croirai pas!
LA DUCHESSE
Je vous le dis pourtant, et vous me croirez, car il y a des accents qui ne trompentpas, etc' est avec toutes mes larmes, c'est avec tout mon cœur que je vous crie: Armand! je vous aime!... Et à cette heure, mon mari, ma famille, Paris.
le monde entier seraient là pour m' entendre, que, prête k tous les châtiments, insensible à tous les anathèmes, je m'écrierais encore : C'est lui que j'aime! c'est lui ! c'est lui1
MOXRIYEAU.
Après la comédie des larmes, la comédie de l'amour !
LA DUCHESSE
Oh ! taisez-vous ! ne parlez pas ainsi ! car il est impossible que la vérité ne rayonne pas sur mon front, n'éclate pas dans mes regards !... J'ai combattu, Armand, j'ai résisté... mais me voilà ! L'homme que j'ai rêvé, c'est vous ! le maître que j'aime, c'est vous! et confiante dans l'avenir, confiante dans l'amour, je vois s'ouvrir toute une vie de bonheur ! La force ne va pas sans la bonté , mon ami , et vous êtes trop fort pour vous faire méchant contre une pauvre femme qui implore son pardon, qui se repent, qui veut tout réparer ! 0 mon Dieu ! mon Dieu ! il ne m'écoute seulement pas ! Eh bien ! tenez, Armand, la voici à vos pieds l'orgueilleuse duchesse, elle s'attache à vos mains, elle les baigne de ses pleurs, elle ose y appuyer ses lèvres!... elle vous crie : Grâce, grâce ! . . .
monriveau, avec émotion- Laissez-moi, madame, laissez-moi! (Ferragus soulève un peu la tenture du fond, et à côté de lui apparaissent quelques silhouettes humaines, vivement éclairées par un reflet rouge.) Il est trop tard !