CHAPITRE XXI
Le seul nom de ces îles suffit à évoquer le douloureux souvenir d'effroyables eatasirophes, et si le grand tremblement de terre de Port-au-Prince en 1692 et d'autres analogues se sont un peu effacés de la mémoire des hommes, le désastre de Saint-Pierre de la Martinique en 1902 est là pour s'ajouter aux tremblements de terre et rappeler le double danger, séismique et volcanique, auquel les Indes Occidentales sont exposées.
Il n'y existe pour ainsi dire pas d'observations systématiques, et les stations séismologiques modernes de la Trinidad et de la Martinique ont un tout autre but que celui de récoler les macroséismes. Mais comme le vaste archipel a été pendant de longs siècles le foyer d'où la civilisation européenne s'est, à la suite de Christophe Colomb, irradiée en Amérique, les relations de tremblements de terre abondent dans les documents les plus divers, de sorte que la répartition des points les plus exposés est connue d'une manière très satisfaisante ^ Il en est de môme pour l'histoire et la structure géologiques.
Les Petites Antilles, Iles du Vent ou Caraïbes, et les Grandes Antilles forment de part et d'autre de la passe de Sombrero ou d'Anegada deux unités géographiques et géologiques différentes et bien définies : on avait cru jusqu^à ces dernières années que la structure des Grandes Antilles s'étendait jusqu'à la Barbade et à la Orande Terre de la Guadeloupe, mais les plus récents travaux, en particulier ceux de Hill % ont encore accentué la distinction entre les
* Al. Perrey. Sur les tremblemenU de terre aux Antilles (Mém. Ac. de Dijon, 184546, 325). A. Pocy. Catalogue chronologique des tremblements de terre ressentis à l'tle de Cuba de 1531 & 1855 {Souv, Ann, des Voyages. Juin 1855) ; Id, Supplément an tableau chronologique des tremblements de terre... (Id. décembre 1855).
* The Geology and physical Geography of Jamaica : Study of a type of Antiilean dcvelopment {Bull, of Ihe Muséum of compar. Zoloogy, XXXl. Cambridge, Septemberl899).
GÉOGRAPHIE SÉISMOLUGIQUE
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en
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deux groupes. Nous suivrons principalement cet intéressant travail.
Les Grandes Antilles bordent au Nord la Méditerranée Antillienne, ou mer des Caraïbes, et ces îles ont été depuis les temps jurassiques le théâtre de révolutions considérables, qui ont à plusieurs reprises bouleversé leur configuration, les faisant émerger et s'immerger tour à tour, pendant que leurs systèmes montagneux s'édifiaient, se dégradaient et se rajeunissaient de nouveau. Ces transformations successives, à peine terminées actuellement, justifient pleinement, d'une façon générale, leur extrême instabilité.
Il n'est pas du tout certain que les deux îles principales, Haïti et Cuba, possèdent un axe archéen ou paléozoîque, comme on Tavait cru jusqu'à ces dernières années, et il est probable qu'au début de l'époque crétacée, une barrière terrestre, plus orientale que les isthmes centre-américains, séparait les faunes pacifique et atlantique : le socle submergé des Petites Antilles pourrait bien représenter les restes de cet obstacle au mélange des formes de la vie. Les conséquences lointaines de cet ancien état de choses se manifestent encore aujourd'hui par les caractères de la faune abyssale de la mer des Caraïbes, au type plus pacifique qu'atlantique. Au Crétacé supérieur seulement, malgré de nombreuses obscurités de détail, on commence à reconnaître, assez exactement la série des événements successifs qui ont amené la configuration actuelle des Indes Occidentales. On va les esquisser rapidement, car ils expliquent bien les tremblements de terre des Antilles par leur grandeur même et le peu de temps écoulé depuis les derniers de ces bouleversements.
A la fin du Crétacé, l'activité volcanique prend un développement considérable, en même temps que le golfe du Mexique s'étend très loin vers le Nord entre la terre appalachienne et celle correspondant à l'emplacement des Montagnes Rocheuses. On ne sait trop encore où prenaient naissance ces phénomènes éruptifs, peut-être au bord méridional d'une grande île Bahama-antillienne. Bientôt après, se produisit une énorme dénudation, et l'épaisseur des dépôts force à conjecturer quelque part l'existence d'une grande surface émergée, qu'on ne peut guère supposer qu'à l'Ouest, dans le Pacifique même. Quoi qu'il en soit, et comme il arrive souvent au sein des géosynclinaux, cette période de sédimentation fut, de l'Éocène à l'Oligocène inférieur, suivie d'une grande submersion qui ne laissait guère émerger que les plus hauts sommets des Grandes Antilles, et dont l'amplitude se manifeste par la présence des boues à globigérines et à radiolaires particuliers aux grands fonds. A cet effondrement succéda pendant
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rOligocène moyen la grande poussée orogénique de plissement à laquelle les Antilles^ le Mexique, le Centre-Amérique et le Nord de TAmérique méridionale doivent leurs principaux traits structuraux. C'est alors que s*édifièrent deux axes montagneux ; celui du Nord comprend les îles Vierges, Porto-Rico, Saint-Domingue, la presqu'île Nord d'Haïti, la Sierra Maestra de Cuba, enfin la ride sous-marine qui, supportant les Caymans et le banc Misteriosa, se dirige vers le fond du golfe de Honduras entre les profondes fosses de Bartlett et du Yucatan; celui du Sud se détache du premier au massif de Cibao en Saint-Domingue et comprend la presqu'île sud d'Haïti, la Jamaïque, et les bancs San Pedro, Rosalinde etMosquito, ce dernier contigu au Nicaragua; le mouvement orogénique est grosso modo dirigé E.-W., et il correspond comme âge à la surrection des Pyrénées. Si donc les Antilles en étaient restées là, elles ne seraient probablement pas plus exposées aux tremblements de terre que cette chaîne de l'Europe occidentale. Malheureusement pour elles, d'autres événements plus récents se sont produits, et d'ailleurs il s'y est présenté une particularité qui, à eUe seule, aurait peut-être suffi à engendrer l'instabilité actuelle. Elle consiste en ce que, dans les deux Amériques, les masses qui par leur résistance au mouvement orogénique donnèrent lieu au plissement étaient inversement placées, dans l'Atlantique pour l'Amérique du Nord, dans le Pacifique pour l'Amérique du Sud, de telle sorte que leurs axes se dépassaient quelque part en échelon entre les 10* et 25* parallèles et les 75* et 100* méridiens, vaste région comprenant les Indes Occidentales et le Centre-Amérique. Ainsi les Antilles, sous l'influence de ce double mouvement pour ainsi dire contrarié, subirent de ce fait un gigantesque effort de torsion au moment du plissement oligocène.
Les vicissitudes antilliennes ont continué presque jusqu'à nos jours par une série de submersions et d'émersions partielles qui les ont démembrées telles qu'elles subsistent aujourd'hui, et qui sont mises en évidence par l'âge successif des récifs coralliens et des terrasses littorales. Le détail de ces mouvements n'apprendrait rien de plus au point de vue séismologique, et il suffira de noter que ces dénivellations furent d'amplitude décroissante, de sorte que les Grandes Antilles semblent tendre au repos. On va maintenant en étudier les tremblements de terre de l'Est à l'Ouest, en notant que sauf Cuba, instable seulement à ses deux extrémités, toutes ces îles ont subi de graves catastrophes séismiques, et la fréquence des secousses simplement modérées y est partout considérable.
Les îles Vierges, Porto-Rico et Saint-Domingue forment une pre-
miëre région d'ébranlement. Au Nord, l'isobathe de 4000 mètres les suit de très près, en se retournant brusquement à hauteur du vieux cap Français pour remonter le long des Bahamas ; et justement vers l'Ouest, au delà de ce point, te littoral septentrional de Saint-Domingue parait moins instable que le reste de l'île. A hauteur de Porto-Rico, les fonds s'abaissent jusqu'à 8 000 mètres dans la fosse des fies Vierges.
Au Sud, la même isobathe de 4000 mètres de la mer des Caraïbes monte droit au Nord à la
hauteur des fies Vierges, précisé- »
ment moins stables que les Petites 1
Antilles, puis suit les côtes pour s
redescendre vers lo Sud à peu g
de distance d'Azua. En résumé, o
au Sud comme au Nord, les îles J
dont il s'agit forment le sommet I
d'un double et raide talus immergé ^
et strictement limité à elles ^
seules, si toutefois l'on en excepte les Bahamas, que les tremblements de terre n'agitent point parce que cet archipel est indemme de plissements. Saint- Thomas est ici le point le plus exposé. Cette Ile est accore sur l'isobathe de 2000 mètres qui traverse les îles Vierges, ce qui aggrave encore l'inlluence des pentes extérieures, c'est-à-dire de l'effondrement et du démantèlement. Leurs séismes sontremarquables par leur intensité et le nombre des secousses consécutives. Il semble bien que celui du
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8 février 1843, étudié par Sainte-Glaire Deville^, ait eu son origine en mer et un peu au Nord, et cette conclusion doit d'autant plus vraisemblablement s'étendre à d'autres tremblements de terre, en particulier à celui de novembre 1869, si riche en chocs consécutifs, que des séismes sous-marins ont été signalés en assez grand nombre dans ces parages.
Avec moins de relief et des couches moins dérangées, Porto-Rico est un peu plus stable que ses voisines de l'Est et de l'Ouest, et par une corncidence qui ne peut être fortuite, Arecibo, la seule ville qui ait eu vraiment à souffrir, est située sur la côte nord qui confine à l'abîme de 8000 mètres.
Deux dépressions longitudinales importantes traversent Saint- Domingue ; celle du Sud, ou le Cul-de-Sac, va de Port-au-Prince à Azua et Santo Domingo, tandis que celle du Nord correspond à la vallée du Rio Yaqui, où Altamira et Concepciôn de la Vega ont autant souffert que les villes précédentes ^. Ces deux accidents géographiques correspondent donc à des dislocations qui n'ont pas repris leur équilibre final.
La branche méridionale des Grandes Antilles est extrêmement instable aussi. Elle comprend la presqu'île de Jacmel, très rapprochée de l'isobathe de 4000 mètres de la merdes Caraïbes qui, là, est revenue près du littoral, et l'île de la Jamaïque touchant vers le N.W. aux fonds de 5000 mètres qui la séparent de Cuba. La catastrophe du 12 juin 1692 à Port-au-Prince est un véritable événement historique. Le Cul-de-Sac se prolonge jusque-là et y retentit souvent de bruits séismiques, attestant peut-être la permanence de l'activité des efforts tectoniques.
Si à la Jamaïque les villes de Port Royal, Kingston et Spanish Town accaparent de beaucoup le plus grand nombre des séismes connus de l'île, c'est sans doute uniquement par suite de leur prépondérance politique aux diverses époques de son histoire. Mais de graves tremblements de terre de Savanna la Mar, près de l'isobathe de 5000 mètres, doivent suffire à lui faire supposer une séismicité tout aussi grande.
La chaîne septentrionale des Grandes Antilles débute par la presqu'île haïtienne de Saint-Nicolas, et, comprenant la Sierra Maestra de Cuba, se prolonge comme on l'a dit plus haut par les
* Observations sur le tremblement de terre de la Guadeloupe le 8 février 1843 (Basse- Terre, 1843).
' G. Agamemnone. II terremoto de Haïti nella mattina del 29 dicembre 1897 [Boll. soc. sism. itaL 1898 177).
îlots des Gaymans et le banc Misteriosa entre des abîmes dont l'un atteint plus de 6000 mètres. La presqu'île de Saint-Nicolas est plus stable que celle de Jacme], et elle confine aux Bahamas stables. La Sierra Maestra de Cuba est un mur rectiligne tombant d'un seul jet de 2300 mètres d'altitude à des fonds de 6 000 mètres, au total une dénivellation de 8300 mètres que l'on peut compter parmi les plus considérables de celles connues à la surface du globe, au moins avec cette continuité. Santiago de Cuba^ juste en face de l'extrémité orientale de la fosse, est très instable, mais on ignore si les tremblements de terre agitent autant la partie orientale de la Sierra, alors que les fonds se relèvent rapidement jusqu'au cap Maisi. En tout cas, Santiago correspond à une percée dans la Sierra Maestra, indice d'importantes dislocations. Les observations manquent pour les Gaymans, de sorte que quelques secousses mentionnées ne permettent pas de se prononcer sur leur véritable séismicité. En 1883, des bruits séismiques y ont été entendus et attribués, évidemment à tort, à la fameuse éruption du Krakatoa^
Au delà du Rio Gauto vers l'Ouest commence la Sierra de Gumanayagua, que sa constitution géologique a fait considérer comme un quatrième fragment de l'ancienne chaîne démembrée. On a tout lieu de supposer qu'elle est stable, ainsi que le centre de Guba. 11 est très digne d'attention d'observer que cette aséismicité correspond à Téloignement de l'isobathe de 4000 mètres, qui ne reparaît que près de Trinidad et de l'île des Pins, cela justement vers le seul foyer d'ébranlement connu dans la partie occidentale de Tîte, celui de San Gristobal et de Vuelta Abajo, que Salterrain et Viûes' limitent entre les méridiens de Las Mangas et de Santa Gruz de los Pinos.
Le littoral nord de Guba est rarement ébranlé, ce qui s'explique parce qu'il appartient en partie aux couches tertiaires peu dérangées et aux formations coralliennes récentes des Bahamas parfaitement stables, qui ne font pas plus que cette bande cdtière partie du géosynclinal, en tant du moins que théâtre des grands mouvements tertiaires de surrection.
En résumé, la haute séismicité générale des Grandes Antilles est tellement liée au tracé des isobathes qu'on ne peut se refuser à la considérer comme une conséquence des fractures dont les raides talus sous-marins représententles lèvres. Mais malgré une très intense
* A. Forel. Bruits souterrains entendus le 2G août 1883 dans TUot de Caiman-Brac (C. R. Ac. Se. Paris, C, 755, 1885). —Id, L'éruption du Krakatoa entendue jusqu'aux antipodes [La Sature^ 9 mai 1885. Paris).
* Ligera rcseûa de los tcniblores ocurridos en la isia de Guba (Boll. Coin, del Mapa geol, de Espana, X, 371, 1883).
GÉOGRAPHIE SËISMOLOGIQUE
navigation, depuis quatre siècles, on ne connaît pour ainsi dire pas de séismes sous-marins dans la mer des Caraïbes, tandis qu'ils sont fréquents dans l'Atlantique à l'extérieur de l'arc Antillien, ainsi que
Fig. 65. — Les Petites Antilles.
les vagues séismiques en bien des points des côtes : tout autour de la Jamaïque, littoral nord de Porto-Rico et archipel des îles Vierges. Il faut donc admettre que le mouvement d'effondrement est complètement éteintdans la mer des Caraïbes, mais qu'il se perpétue dans
rAUantique, et aussi que peut-être un mouvement positif ou négatif des Grandes Iles se continue. II faudrait avoir des tracés d'isoséistes pour s'orienter dans ces considérations encore bien hypothétiques.
Les manifestations volcaniques récentes ont été à peu près nulles dans ces terres, contrairement au rôle important qu'elles y ont joué au commencement du Tertiaire.
Les Petites Antilles, iles Caraïbes ou du Vent, ferment à l'Est la Méditerranée américaine par une courbe presque ininterrompue, dont la légëre convexité est tournée vers l'Atlantique. Elles reposent sur une étroite plate-forme située à 2 000 mètres de profondeur, et qui surgit elle-même des abîmes de l'Est et deTOuest; on est en droit de les regarder comme un reste de l'antique barrière entre les deux océans, et dont l'îlot d'Aves serait peut-être la dernière relique émergée. Au point de vue géologique, ces îles sont de deux types bien différents, le type exclusivement volcanique ou caraïbe, comme la Martinique, et le type sédimentaire ou antillien, comme la Barbade; quelques-unes d'entre elles participant de l'une et de l'autre structure, comme Antigua. La Guadeloupe est formée de deux îles accolées, la Basse Terre et la Grande Terre, respectivement volcanique et sédimentaire. Au point de vue de la situation, l'archipel peut se diviser en deux ceintures : l'intérieure, presque exclusivement volcanique (Saba, Saint-Eustache, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, Basse Terre de la Guadeloupe, la Dominique, la Martinique, Sainte-Lucie, Saint- Vincent, les Grenadines, la Grenade) comprend les sommets les plus récents et les plus élevés de la chaîne ; l'extérieure est sédimentaire et volcanique tout à la fois (Sombrero, Dog, Anguilla, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Antigua, la Grande Terre de la Guadeloupe, Marie Galante, la Désirade) ; la Barbade est à part.
Les premières ont été édifiées par les évents volcaniques en activité depuis le commencement du Tertiaire, mais qui, presque complètement éteints au Pléistocène, en sont maintenant réduits, pour la plupart, à laphase solfatarienne; les secondes ne sont en réalité que des fonds marins, amenés au jour par surrection à la faveur d'une cassure, probablement représentée par le talus atlantique bien plus accentué que la pente caraïbe. C'est donc du côté extérieur qu'il faut s'attendre à voir prédominer l'instabilité séismique. Cette suggestion est corroborée, dans une certaine mesure, par l'absence de secousses sousmarines dans la Méditerranée antillienne, tandis que ces parages de l'Atlantique en ont fourni un assez grand nombre ; mais les îles des deux ceintures sont trop rapprochées les unes des autres pour que les observations aient pu mettre nettement en évidence cette suppo-
382 GÉOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
sition. II faudrait des tracés d'isoséistes qui manquent encore. En tout cas, la cassure est assez profonde et assez récente^ pléistocène ou peut être même actuelle, pour qu'en l'absence de poussée orogénique et de plissement l'archipel des Petites Antilles soit fréquemment ébranlé.
On y a éprouvé un certain nombre do tremblements de terre fort sévères et même destructeurs, mais pour se faire une idée exacte de la véritable séismicité, il faut tenir compte de l'extrême incohérence des matériaux volcaniques dont les îles du type caraïbe, dans le sens que Hill a donné à ce terme^ sont à peu près exclusivement composées; sans aucun doute, plusieurs de leurs séismes graves auraient passé à peu près inaperçus dans les Grandes Antilles, incomparablement mieux assises sur leurs sédiments ou leurs produits éruptifs massifs beaucoup plus résistants que les cendres ou les tufs volcaniques de leurs petites voisines. II faut ajouter aussi que, dans ces dernières, il s'est produit des séries d'innombrables, mais faibles secousses, qui donnent l'impression, contraire à la réalité, qu'elles sont plus instables que les grandes terres de l'Ouest.
La question des ruptures de câbles sous-marins par tremblements de terre est d'un grand intérêt, tant pratique que théorique. Nous avons étudié le premier point de vue dans un travail purement technique S et nous étions arrivés à cette conclusion, conforme à l'avis des infçénieurs de la Compagnie française des câbles télégraphiques, que seuls des tremblements de terre d'une intensité particulièrement violente peuvent briser des objets d'une aussi grande élasticité, construits suivant une forme et essayés sous une résistance telles qu'une rupture exige un effort d'une brusquerie et d'une grandeur considérables. Cependant ces accidents sont fréquents et on les explique comme on peut, par leur frottement répété sur des arêtes vives de rochers lors des vibrations séismiques du fond de la mer, par la formation d'affaissements de grande largeur et alors le porteà-faux du câble le fait rompre sous son poids, enfin par enfouissement sous des quartiers de roches apportés par les courants de profondeur, les icebergs, ou l'écroulement par tremblements de terre de raides talus sous-marins. Cela équivaut à faire dans chaque cas particulier une hypothèse que les opérations de relèvement sont le plus souvent impuissantes à vérifier. Conformément aux vues de W. G. Forster, ingénieur des câbles helléniques, Milne a cherché à mettre en relation les ruptures de câbles de ces dernières années, et
* L'art de construire dans les pays à tremblements de terre {Beilrage zur Geophysik,, Vil, 137 Leipzig. 1904).
sur toute la surface du globe ^^ avec les tremblements de terre ressentis dans les régions voisines, soit simultanément, cas très rare, soit dans le cours d'un intervalle de temps plus ou moins long et variant de quelques heures à une journée, soit en coïncidence plus ou moins approchée avec des tracés de séismogrammes correspondant à des téléséismes observés dans des stations séismographiques souvent fort éloignées des mers où ces ruptures s'étaient produites, et lors même que les côtes voisines sont connues pour leur immunité séismique. C'est dire combien les recherches de Milne paraissent peu probantes quant au rôle qu'il veut faire jouer aux tremblements de terre dans ces phénomènes de rupture, sauf dans quelques cas particuliers de coïncidence manifeste. Les éruptions de la Martinique et de Saint-Vincent en 1902 ont donné à Lacroix* l'occasion d'étudier ces intéressants phénomènes.
Ce savant a commencé par compléter, au moyen de documents fournis par les Compagnies française et anglaise des câbles télégraphiques, la liste des ruptures qui se sont produites en 1902 autour des Petites Antilles et c[ui ont été publiées dans le rapport de la commission anglaise sur l'éruption de la Soufrière de Saint- Vincent *.
Le plus grand nombre de renseignements ont été fournis à Lacroix par Brown, secrétaire de la West India and Panama Telegraph Company.
Il résulte de ces investigations qu'aucune rupture n'a coïncidé réellement aux alentours de la Martinique avec une quelconque des rares et faibles secousses ressenties dans cette île pendant l'année 1902 ; que les secousses de Saint-Vincent ont été toutes localisées autour de la Soufrière et ne peuvent donc être mises en cause; que si les opérations de repêchage des câbles, exécutées en vue de leur réparation, ont bien constaté qu'ils étaient souvent enfouis sous d'énormes quantités de matériaux divers, cendres, lapillis, boues, roches, arbres même, apportés au loin en mer par les torrents causés par les éruptions de la Montagne Pelée, ces phénomènes accessoires et consécutifs avaient toujours eu lieu plusieurs heures après les ruptures constatées ; et qu'enfin des éruptions sous-marines ne peuvent être invoquées non plus, car aucune n'a été constatée scientifiquement, et que dans un seul cas, d'ailleurs douteux, le câble à réparer aurait été retiré chaud.
* Third Report of the Gommittee on seismic investigation (Bnt. Ass, for ihe Adv. ofSc, Bristol Meeting, 1898, 292).
' La Montagne Pelée et ses éruptions (Paris, 1905).
* Tempest Anderson et Flett. Report on the éruption of the Soufrière in Saint Vincent 1902 and on a visit to Montagne Pelée in Martinique (Part I. Phil, Trans, of the Roy» Soc. London, Séries A. GG. 333).
384 GÉOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
En résumé les causes de rupture des câbles télégraphiques sousmarins restent bien mystérieuses, et il était nécessaire de montrer au moyen des seules études directes et sérieuses faites jusqu'à présent, que les vues de Forster et de Milne à ce sujet ne sont rien moins que prouvées, non plus que les conséquences déduites par ce dernier sur la répartition générale des régions à tremblements de terre à la surface du globe, et en particulier des océans.
On ne manquera pas de remarquer le contraste frappant qu'ont présenté les deux éruptions presques simultanées de 1902 au point de vue des phénomènes séismiques: insignifiants dans l'île française, ils ont été nombreux, mais faibles dans Tîle anglaise.
La Barbade forme un petit monde géologique à part, différant des AntiHes aussi bien que de TAmérique du Sud. Elle semble appartenir à une ride atlantique submergée et les tremblements de terre autochtones y sont peu fréquents.
La séismicité des Antilles s'étend aux régions environnantes, Centre-Amérique et Nord de l'Amérique méridionale. La Méditerranée caraïbe terminant à l'Ouest la série des dépressions instables qui se succèdent presque sans interruption depuis les îles de la Sonde parle golfe Persique, la Mésopotamie et la Méditerranée, il serait d'autant plus étrange qu'il en fût autrement, qu'elle appartient en même temps aux deux géosynclinaux dont elle forme le nœud de croisement, et qu'elle a subi les vicissitudes tertiaires les plus récentes.