Le Centre- Amérique
Le Centre-Amérique, compris entre les grandes chaînes des Andes et des Montagnes Rocheuses, s'étend entre les isthmes du Darien et de Tehuantepec, et il semble avoir constitué jadis trois grandes îles inégales, séparées entre elles et d'avec les deux masses continentales du Nord et du Sud par les détroits, maintenant exondés, de Tehuantepec, Nicaragua, Panama et Darien. Ces pays sont très exposés aux éruptions volcaniques, et les catastrophes séismiques ne s'y comptent pour ainsi dire plus ; l'histoire de ces événements est maintenant bien connue ^ Il manque cependant à la recherche des causes d'instabilité des tracés d'isoséistes et de sérieuses déterminations d'épicentres, ce qu'aggrave encore l'absence d'explorations géologiques détaillées.
* De Montessus de Ballore. Tremblements de terre et éruptions volcaniques au Centre^ Amérique (Dijon, 1888).
¥'ig, M. — Le Centre- Amérique.
Di Uoiiiutiii. — TnnblïmtoM d< Itrr*.
386 GÉOGRAPHIE SÉI6M0L0GIQ(JE
D'une façon générale, le versant Pacifique est le seul instable, quoique l'isobathe de 4 000 mëtres ne suive ce littoral qu*à quelques 200 kilomètres, et le versant opposé, descendant en pente douce sur la mer des Antilles, est au contraire d'une remarquable stabilité.
Le Yucatan est une grande dalle de calcaire tertiaire, frangée de Quaternaire, et restée horizontale, non plissée et sans grands dérangements. Sa constitution est karstique, et ses Cenoles correspondent aux dolines des Alpes orientales. Ignorant les tremblements de terre, elle participe au repos séismique de la Floride et des Bahamas avec lesquelles elle formait naguère un ensemble, simplement morcelé, récemment, le long de cassures franches représentées par les fonds de 2 100 mëtres qui la séparent de l'extrémité occidentale de Cuba, et ceux de 3 500 mëtres de la Méditerranée mexicaine. L'absence de tout plissement tertiaire rend bien compte d'une stabilité qui s'étend aussi au Tabasco, où régnent à peu prës les mêmes circonstances géologiques.
Le Centre-Amérique s'étend au Nord jusqu'à Tisthme de Tehuantepec et par conséquent le Chiapas, tout au plus pénéséismique, doit être considéré comme lui appartenant. San Juan Bautista et San Cristobal forment un médiocre foyer d'ébranlement, qu'expliquent le relèvement et les dislocations consécutives des sédiments secondaires contre la Cordillère longitudinale archéenne, ou Sierra Madré, du Centre-Amérique ^ Le désastre qu'aurait en 1828 produit un tremblement de terre à Villa Hermosa et Tacotalpa paraît peu authentique ; c'est sans doute quelque séisme simplement sévère, considérablement exagéré; en tout cas on n'y connaît aucun autre fait de ce genre.
Depuis les voyages de Karl Sapper ^, on commence à comprendre les grandes lignes, déjà esquissées par DoUfus et de Montserrat^, de l'orographie et surtout de l'histoire géologique du Guatemala. Une chaîne archéenne et primaire forme entre le golfe de Honduras et le Chiapas un arc à grande courbure, pénétré par le sillon des vallées des Bios Motagua et Chiapas, divergeant en sens inverse des Altos de Huehuetenango, Quiche et Alta Yera Paz ; ce versant, d'abord très tourmenté le long du massif, est composé de bandes
* E. Bôse. Los temblores de Zanatepec, Oaxaca, à fines de Septiembre de 1982 {Parergonesdelinat. geol, de Mexico ^ l, 1, 1903).
* Gnmdzûge der physikalischen géographie von Guatemala [Petermann's geogr, MUlh., Gotha, 1894, £rg.-helft N« 113). — Id, In den Vulkangebieten MiUelamerikas und WeBtindiena. Reiseschildemngcn und Studien ûber die Vulkanausbrûcheder Jahre 1902 bis 1903, ihre geologischen, wirtschaillichen und sozialcn Folgen (Stuttgart, 1905).
3 Voyage géologique dans les Républiques de Guatemala et du Salvador (UxMion scientifique au Mexique et dans VAménque centrale» Géologie, Paris, 1868).
étroites et très disloquées de sédiments paléozoïques, mais d'âge encore mal déiini. LePéten, relativement peu accidenté et aux longues ondulations, est formé de couches crétacées et tertiaires largement étalées, dont il est inutile de parler davantage, les séismes y paraissant inconnus, vraisemblablement en raison même de la douceur des ondulations de son relief.
Le Bélize, ou Honduras britannique, est le théâtre de quelques secousses autochtones, plutôt faibles et rares. On ne peut à leur sujet que rappeler la raideur avec laquelle cette côte est coupée du côté de Cuba, sans oublier cependant que cette circonstance lui est commune avec le Yucatan si stable.
Par contre le fond du golfe Amatique est certainement assez exposé. Sans compter le contre-coup des grands tremblements de terre venant du Guatemala, on connaît un certain nombre de chocs à Livingston, Santo Tomas, Trujillo et l'île de Boatan, et en 1856 Omoa a souffert notablement. Or cette côte correspond à divers accidents importants : la dépression du lac dTzabal, ouverte au pied de la Sierra del Mico, se déverse dans TAtlantique par le Rio Dulce au travers d'une petite chaîne, crétacée et tertiaire, parallèle au rivage du fond du golfe entre Sarstoon et Puerto Barrios, et qui, tout à fait indépendante du système orographique du Guatemala central, doit son origine à une poussée récente. Cette côte montre des traces d'affaissement moderne, depuis les temps historiques ; enfin et surtout, les petites îles de Boatan et d'Utila sont implantées sur le raide et profond talus prolongeant jusque-là les hauts fonds qui représentent la chaîne médiane des Grandes Antilles (Sierra Maestra de Cuba et Caymans), que les tremblements de terre ébranlent si gravement dans sa partie orientale. Il ne manque donc pas, au voisinage du golfe de Honduras, de causes probables d'instabilité, sans qu'il y ait à faire appel aux dislocations du synclinal du Motagua, accident trop ancien pour cela.
Ce versant septentrional du massif guatémaltèque présente autour de Coban, dans le département de l'Alta Yera Paz, une région au moins pénéséismique, mais dont l'étendue réelle est encore tout à fait imprécise. Tout ce qu'on en peut dire, d'après Sapper, c'est que non loin de là, et au Nord de la Sierra de Pocolhà, les couches crétacées sont disposées en petites chaînes très plissées et faillées, et que le Tertiaire s'y montre en petits bassins, allongés suivant la même direction E.-W. Le même explorateur ^ pense que certaines de ces
* Ueber ErdcrschûUenmgen in der Alla Vera Paz, Guatemala {Zeiischr. d, deuUch, geol. Ges., XLVII. 832).
secousses pourraient être produites par des ébouiements de dolines, mais il a bien soin d'ajouter qu'il n'a pas de preuves de fait à donner à Tappui de cette opinion, que nous avons eu bien des fois l'occasion de montrer inadéquate aux effets à expliquer ; en tout cas, il se trompe certainement lorsqu'il assimile ces circonstances séismogéniques à celles du Tabasco, puisque le sol ne tremble pas dans cet État mexicain, couvert par des formations tertiaires restées horizontales ^
Dès les époques les plus reculées, et peut-être sans discontinuité» les forces internes se sont donné libre carrière sur le flanc pacifique de l'ancienne Sierra Madré guatémaltèque pour lui élever un rempart de roches éruptives de tous les âges, granités, diorites et diabases, plus tard porphyres, andésites, trachytes et basaltes, que couronnent maintenant les plus récents cônes volcaniques actifs ou éteints. Il est bien certain aussi que l'activité éruptive a été extrême dans tout le Centre-Amérique à la fin du Crétacé et au com« mencement du Tertiaire, en même temps d'ailleurs que dans les Antilles, et antérieurement au grand plissement qui, à l'Oligocène moyen, a érigé les rides montagneuses des Indes Occidentales. Ce mouvement, qui explique au moins en partie l'instabilité de cellesci, s'est-il étendu à l'Amérique centrale? C'est fort probable, mais la géologie n'en est pas encore assez avancée pour que l'on puisse l'affirmer pour d'autres régions d'ébranlement que celle de l'Alta Vera Paz.
Le versant pacifique du Guatemala est très exposé aux tremblements de terre, et c'est sans hésitation que les observateurs ont considéré ceux-ci, sans plus de détails, comme d'origine volcanique. La question vaut qu'on s'y arrête. La ligne volcanique commence en réalité dans le Salvador, à l'Izalco, assez brusquement né en 1770, et se développe en ligne droite de direction S.E.-N.W., jusqu'au Tacanà sur la frontière mexicaine. A l'Izalco, elle pousse vers le Nord une branche plus petite, éteinte au moins depuis la conquête espagnole. Sur toute son extension, elle comporte trois districts séismiques bien distincts : au Nord celui de Quetzaltenango-Sololà, avec les volcans actifs de Santa Maria et Atitlân ; au Sud le Santa-Ana et l'Izalco près de Sonsonate; enfin au Centre celui de Guatemala, le plus dangereusement exposé de tous, avec les volcans actifs de Fuego et du Pacaya. Tous les autres évents sont au contraire éteints, quand leur activité ne se borne pas à quelques simples
* Th. Laguerenne. Est&do de Tabasco. Descripciôn topogrâfica (Mem. Soc, cient, Anto^ nio Alzate, XVII, 125, Mexico, 1902).
fumées. Cetto disposition semblerait donc appuyer Torigine volcanique des trois régions séismiques. En effet. Ton ne saurait arrêter la ligne éruptive à Tlzalco ; tout démontre qu'elle ne diffère en rien de celle du Salvador, du Nicaragua et du Gosta-Bica même. On arrive alors à San Salvador, au pied du volcan éteint du même nom et non loin du lac d'Ilopango, au centre duquel s'est formé un éphémère volcan en 1879-80. Cette ville, dont les catastrophes ne le cèdent en rien, comme nombre et violence, à celles de Guatemala, donnerait raison à la théorie volcanique, si, bien plus près du vol-» can, ne se trouvait Santa Tecla, toujours indemne de tremblements de terre sévères. Plus loin encore, San Vicente, au pied du Ghichontepec, depuis les temps historiques complètement inactif et réduit à Tétat de solfatare, a eu des tremblements de terre sérieux. San Miguel a tout autant souffert des séismes que des éruptions de son volcan, et La Union est certainement beaucoup moins exposée, quoique située au pied même du Gonchagua, dont on connaît une éruption, et non loin du Goseguïna, qui, de l'autre côté de la baie de Fonseca, a eu, en 1835, une des plus violentes explosions, d'ailleurs unique, dont Thistoire fasse mention, et tout à fait comparable à celle duKrakatoaen 1883. Au Nicaragua, le Las Pilas, surgi en 1850, le Masaya et TOmotepec sont ou ont été actifs, mais l'instabilité des villes de Léon, Granada et Rivas est déjà fort atténuée, quoique encore notable. Enfin au Gosta-Bica, San José et Gartago complètent, au pied du Poas et de l'Irazù à l'activité intermittente, la série des districts à catastrophes séismiques. Si donc au Ghili l'indépendance entre les phénomènes volcaniques et séismiques est patente, ici elle est beaucoup moins nette, et ne saurait résulter du parallèle qui vient d'être établi entre les deux ordres de faits. Mais personne n'a voulu voir que le littoral des quatre républiques est très stable, à peine ébranlé de temps à autre par quelques secousses propres, si l'on néglige les chocs venant de l'intérieur, de sorte que de la frontière du Mexique à celle de la république de Panama, l'instabilité règne sur le flanc interne de la Gordillère côtière et volcanique, à la presque exclusion de son versant maritime, Gette observation suffit à elle seule pour faire considérer les tremblements de terre de la côte du Pacifique comme tout à fait indépendants des manifestations volcaniques, puisqu'ils se restreignent au seul versant interne de la chaîne éruptive ; il est évident que si ces séismes étaient d'origine volcanique, ils ébranleraient également les deux versants.
Gette stabilité de la côte n'est pas absolue, cependant. Le grand
390 GÉOGRAPHIE 8ÉISM0L0GIQUE
tremblement de terre de Quetzaltenango, du 18 avril 1902, a bien eu, d'Amatitlan au Tacanà» et plus loin encore dans le Mexique, son aire dévastatrice, allongée sur la ligne éruptive ; mais faiblement ressenti sur toute la plaine quaternaire littorale, il a été assez violent au port d'Ocos pour y produire de tels dégâts et laisser des traces si marquées de ses ondes sur le sable du rivage, que Sapper ' a été amené à lui supposer une origine voisine de ce port et, faisant du phénomène une conséquence de l'affaissement de la côte, il a étendu cette conclusion à la secousse qui s'y était fait sentir le 18 janvier précédent, cette fois à Texclusion de Quetzaltenango. Par contre, Deckert'^ regarde ces deux séismes comme des tremblements de terre de relai de celui de Ghilpancingo (Mexique) du 16 janvier. Cette opinion est inadmissible, à cause de la distance et aussi du peu d'importance de cette dernière secousse. Enfin les journaux ont fait mention de vagues séismiques le long de la côte du Salvador, le 21 février 1902. Ainsi donc, si l'isobathe de 4 000 mètres représente un accident tectonique, ce qui est d'ailleurs bien probable, son influence séismogénique directe n'en est pas moins à peu près nulle.
Reste donc l'hypothèse que la zone volcanique, si exposée aux tremblements de terre, mais presque exclusivement du côté interne, correspond en même temps à une grande dislocation, complètement masquée par l'accumulation des produits éruptifs. Cette supposition n'est pas tout à fait gratuite. En effet, l'épaisseur des dépôts crétacés supérieurs dans les Indes Occidentales est telle, ainsi qu'on l'a vu plus haut, que Hill a été amené très plausiblement à admettre l'existence de quelque grande terre dans l'Ouest, sur l'emplacement actuel du Pacifique, au large du Centre-Amérique, et suffisamment étendue pour fournir par sa dégradation la quantité nécessaire de matériaux détritiques d'origine terrestre. Cette surface continentale se serait effondrée entre l'Éocène supérieur et l'Oligocène, comme dans les Antilles. Il résulte de la structure actuelle que ce dernier mouvement se serait effectué en deux gradins, l'isobathe de 4 000 mètres, devenue stable, et la dislocation supposée cachée sous la bande volcanique, de sorte que les tremblements de terre résulteraient d'un reste de mobilité de la lèvre du massif central, puisque c'est de ce
* Das Erdbeben in Guatemala vom 12 Âpril 1902 (Petermann's geogr, Mitth, XLVHI, 1902.193).
* Die Erdbebenherde und Schûttergebiete von Nord-Àmerica in ihren Beziehungen zu den morphoiogischen Verh<nissen (Zeitschr, d. Ges. /. Erdkunde su Berlin^ 1902, n* 5 367).
côté seulement qu'ils se manifestent. Le plissement tertiaire n'a pas eu lieu, contrairement à ce qui s'est passé aux Antilles, et, par suite, on ne voit pas bien comment on pourrait expliquer autrement les séismes dont il s'agit.
Il faut noter, à titre de simple indication sur la possibilité de trouver aux environs de Guatemala des dislocations locales capables d'en expliquer la séismicité, que près de cette ville se rencontrent des couches primaires très relevées et pincées entre le granité et les roches éruptives, de sorte qu'on se trouve là en présence d'un ancien géosynclinal.
Il serait exagéré de dire que les tremblements de terre du Centre- Amérique sont toujours indépendants des phénomènes volcaniques» C'est ainsi que les innombrables secousses du lac d'IIopango étaient, en 1879-1880 ^ en relation manifeste avec les éruptions de l'éphémère volcan surgi en son milieu.
Les lacs de Managua et de Nicaragua n'ont aucune importance tectonique pouvant leur faire jouer un rôle séismogénique, car ils résultent uniquement d'un barrage par des épanchements volcaniques. Ce pays reste donc, en réalité, formé par une douce déclivité partant du rebord abrupt de la Mosquitie, et que masque seulement le bourrelet volcanique adventif. Mais, d'un autre côté, les courtes et sèches vallées de la côte du Pacifique se prolongent loin sous l'océan, en y conservant le caractère de fjords dont la profondeur dépasse 300 mètres. Cette curieuse structure est l'indice d'un assez récent mouvement de descente, qui pourrait bien n'être pas étranger aux séismes de ce pays.
Les recherches de Pittier* sur les tremblements de terre du Costa-Rica n'ont apporté aucune lumière sur leur genèse.
La Mosquitie n'est guère troublée que par quelques rares séismes de Greytown, ou San Juan del Norte, et il en est de même pour tout l'isthme montagneux et archéen du Costa-Rica méridional et du Veragua.
La stabilité de l'isthme de Panama a une importance capitale au point de vue de l'avenir du canal interocéanique ; aussi s'en est-on beaucoup préoccupé \ Elle est réelle, et les observations montrent que
* E. Rockstroh. Informe de la Comisiôn cientifica del JnstUuto nacioruU de Guatemala para el estudio de los fenômenos volcdnicos en el lago de Jlopango (Guatemala, 1880). — W. A. Goodyear. Earthquake and voleanic phœnomena of December 4S79 and January 1880 in tke Republic of Salvador (Panama, 1880).
' Fenômenos sUmicos en Costa Rica en 1^89. Apnntamientos sobre el clima de Costa Rica (San José, 1890).
* M. Bertrand et Ph. Zurcher. Les phénomènes volcaniques et les tremblements de
392 GÉOGRAPHIE 8É1SM0L0GIQUE
trois à quatre secousses autochtones annuelles ne sont pas pour les faire redouter. On n'y connaît aucun tremblement de terre simplement sévère, circonstance tout à l'avantage du choix de cet isthme, à peine pénéséismique. Cette immunité ne résulte pas de ce que l'activité volcanique a cessé depuis la Gn du Miocène, mais seulement de ce que l'isthme forme une voûte très surbaissée dontl'exondation, pour récente qu'elle soit, résulte de mouvements à grand rayon de courbure, n'ayant pas donné lieu à un relief bien accentué, d'où l'absence de grandes dislocations ; c'est aussi que la poussée orogénique des Indes occidentales a été ici incapable d'ériger une véritable chaîne plissée et que le géosynclinal en est fort éloigné; l'isthme est, en effet, tout entier compris dans l'intérieur de la courbe que décrit le grand accident vers l'Est, pour passer sur les Petites Antilles et revenir au Centre-Amérique par les grandes îles.
terre de rAmérique centrale (Compagnie nouvelle de Panama, Rapport de la commission. Annexe II, 107. Paris, 1899).