CHAPITRE
La Laponie, jusques et y compris la presqu'île de Kola, la péninsule Scandinave et la Finlande forment une des terres les plus anciennement émergées de toute la surface du globe. C'est le bouclier baltique, ainsi appelé par Suess de sa forme en voûte trës surbaissée, l'analogue et le contemporain du bouclier canadien et arctique américain, situé de l'autre côté de TAtlantique. Une couverture algonkienne, cambrienne et silurienne très puissante l'a complètement recouvert, mais a en grande partie disparu par l'érosion qui a commencé à agir dès avant le Cambrien. Il y avait déjà eu deux émersions à cette époque reculée, la seconde, défînitive, avant la fin des temps primaires. Ces lambeaux de Cambrien et de Silurien ont été sauvés de la destruction par leur descente le long de failles profondes. Depuis lors, le régime continental a largement prévalu dans la Finnoscandie et n'a guère été troublé que par les oscillations récentes de la mer Baltique et les mouvements de la côte atlantique occidentale. Pas de plissements récents non plus. De ces conditions, résumées par Hôgbom \ résulte une stabilité séismique relative que les observations vont mettre en évidence.
On connaît bien la répartition des tremblements de terre des pays Scandinaves. En effet, depuis 1887, Reuscb', Tbomassen % Rekstad^ et Kolderup* ont publié le catalogue annuel des secousses norvégiennes, et Svedmark' celui des séismes suédois depuis 1892. Moberg^
* Sur la tectonique et l'orographie de la Scandinavie {Ann. de Géographie, n* 56, il* année, 15 mars 1902, 117).
* Jordskjaelv i Norge, 1887 {Christiania Videnaskabet Forhandlinger, 1888, n* 8). — Jordskjaelvi Norge, 1895 [l. c, n« 16).
* Berichte ûber die wesentlich seit 1834 in Norwegen eingetroffenen Erdbeben (Bergenr Muséums aarsberetning, 1890). — Jordskjaelv i Norge, 1888-1890 [Id., 1891).
* Jordskjaelv i Norge aarene 1895-1898 (/rf., 1899. n« IV).
s Jordskjaelv i Norge, 1899-1900 (Bergens Muséums Aarbog, 1899, 1900 ).
* Meddelanden om Jordstôtar i Sverige 1892-1903 (Geol, Fôr. i Stockholm Fôr„ Bd. XVI^ XVII, XVIII, XIX, XX, XXIII, XXIV, XXVI).
^ Upgirter om jordskalfven i Finland fore aar 1882 (Fennia, IV, n* 8) (Ce catalogue commence & 1626.)
Gumaolius. Samling af nnderr&ttelser om jordstôtar 1 Sverige. (Geol. Fôren. i Stock* holm Fôrh., VI, 1883, 509 ; VU, 1884, 107).
Luroe l.
Fig. 2. — Les pays Scandinaves.
38 GÉOGRAPHIE fiÉISMOLOGIQUE
8'est occupé spécialement de la Finlande, pays pour lequel le grand catalogue russe de Mouclikétov et Orlov donne aussi de nombreux renseignements. On a enfin pour les temps anciens le catalogue d'Alexis Perrey *, dont nous rencontrerons le nom pour ainsi dire à la description séismologique de toutes les contrées du monde. Ainsi, la distribution de la séismicité dans les pays Scandinaves doit être considérée comme connue d'une manière trës satisfaisante.
Les données sur les tremblements de terre sont en Laponie plus rares que partout ailleurs, mais ce n'est point seulement parce qu'il s'agit là d'une population clairsemée et peu cultivée ; en effet, au témoignage de tous les voyageurs, et surtout des botanistes, on y rencontre nombre de personnes curieMes des choses de la nature, en particulier parmi le clergé luthérien. La stabilité bien réelle de la Laponie résulte de ce que la chaîne des Alpes Scandinaves n'a subi que des mouvements trës anciens, entièrement éteints maintenant. Les plissements mêmes y sont un phénomène secondaire et accessoire qui s'efface complètement devant l'importance des chevauchements. On verra plus loin que le Sud de la chaîne est plus exposé aux secousses du sol que le Nord. On ne connaît aucun séisme pour la presqu'île de Kola et la côte mourmane privées de fjords, et on n'en connaît qu'un seul pour Arkhangelsk. Karasjok, à l'ouest du grand lac Enare, est un foyer apparent d'instabilité faible, mais sa position réelle n'est pas exactement connue ; les environs du lac sont eux-mêmes parfois ébranlés.
Toute la côte norvégienne à fjords, depuis le fjord de Varanger au Nord jusqu'au fjord de Stavanger au Sud, est le théâtre de secovsses plus fréquentes qu'étendues. Leur répartition n'est pas uniforme et elle atteint un maximum bien marqué de Trondhjem à Stavanger. Peu de côtes présentent sur une aussi grande longueur un caractère aussi constamment identique, et ce fait seul démontre que sans aucun doute les fjords sont le phénomène général auquel on doit attribuer le rôle séismogénique principal, conclusion corroborée par le manque simultané de Qords et de secousses sur la côte mourmane, de même constitution géologique. Ces longues, étroites et profondes indentations s'ouvrent indifféremment dans des terrains variés, dans le Précambrien ou l'Algonkien, dans le gneiss fondamental, dans le granité et le porphyre, exceptionnellement enfin dans le Gambrien, mais au hasard de la nature des roches. Ce littoral forme une pénéplaine à pente raide, ce qui confirme la loi du relief, l'autre versant
* Les Iremblemcnts de terre de la péninsule Scandinave (Voyage de la commission scientifique du Sord en Scundincane, Laponie, etc.. Paris, 1845).
des Alpes Scandinaves étant à la fois de pente plus douce et pluâ stable. Ce sont des cassures ouvertes dans des roches trop anciennement consolidées pour avoir pu céder à un plissement, et elles sont bien manifestement en relation avec le mouvement de bascule qui a relevé vers le N. W. l'ancien plateau Scandinave, tranché net par Teffondrement assez récent, pléistocëne seulement peut-être, de 1 Atlantique septentrional. Il y a là un ensemble largement suffisant de causes de mobilité pour expliquer les secousses des côtes norvégiennes, et si le SogneQord, en particulier, avec le Sôndmore et les environs de Bergen, sont notablement plus secoués que les autres, il faut observer que c'est là une très ancienne ligne de moindre résistance, qui sépare les parties orientale tabulaire et occidentale plissée de la chaîne Scandinave.
Du 28 septembre 1819 au 19 novembre 1829, Keilhau^ a mentionné le nombre considérable de 130 secousses, toutes très faibles d'ailleurs, dans Tîle de Luroe, à moins do un degré au sud du cercle polaire. De ce chef, ce point constitue un des plus importants foyers d'instabilité de la côte norvégienne. Kolderup ' a fortement critiqué l'existence de ce centre, que nous avons mise en évidence dans un travail antérieur*. Quoi que l'on fasse, il ne suffit pas, pour rayer ce foyer, de constater que ces circonstances ne se sont plus reproduites depuis ; les tremblements de terre présentent dans les divers pays qu'ils ébranlent trop d'irrégularités, irréductibles à toute loi de périodicité, pour rendre valable un tel argument qui pourrait être facilement invoqué dans beaucoup d'autres cas, et il n'y a aucune raison de douter des observations relatées par Keilhau.
Les côtes norvégiennes sont tout à fait à l'abri de vagues séisr miques, et cette partie de l'Océan est indemne de tremblements sousmarins. Il faut donc dénier tout rôle séismogénique actuel à l'effondrement atlantique, et aussi au mouvement qui a fait basculer de 30 ou 40 mètres une ancienne surface d'abrasion marine, morcelée en nombreuses îles restées comme témoins, large de 40 à 50 kilomètres et dont l'époque de formation a été fixée à la fm du Crétacé ou au commencement du Tertiaire. Reusch * s'est occupé des mouvements d'aSiaissement du littoral norvégien, que l'on suppose, dans le pays,
* Efterretningen om Jordskjaelv i Norge (Mag. /*. Saturvidenskabeme, XH, 82. Ghrls- Uania, 1836).
* Erdbebenforschung in Norwegen im XIX. Jahrhundert {Verhandl. d. ersten intem, êeiênud, Konferem zu Strassburg, i90i, 428) .
* Le monde Scandinave séismique [Geol. Fôren. i Stockholm Fùrhandl., 1894).
* Die vermùlete Wirkung eines Erdbebens an der Kùste Norwegens (Geogr. Zeilschr. Leipzig, n, 52).
40 GEOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
tuivre les tremblements de terre qui s'y font sentir : leur réalité est loin d'être prouvée.
Plus au Sud, le fjord de Christiania s'ouvre au bord oriental d'un massif de roches éruptives pénétrant comme un coin dans les territoires granitiques de la Norvège méridionale. C'est là un district pénéséismique assez étendu, se reliant sans discontinuité à celui de la Dalécarlie et de la Gothie^ où une grande faille méridienne et la ligne des lacs représentent un ancien bras de mer pléistocëne, attes* tant ainsi des mouvements considérables, auxquels se rattachent sans doute les tremblements de terre du district et qui sont aussi en relation avec de nombreuses dislocations, par exemple dans la vallée du Glommen.
Des séismes parfois étendus et même presque sévères ébranlent assez fréquemment le pourtour suédois, aussi bien que finlandais, du golfe de Botnie. Cette région pénéséismique ne pénètre notablement vers l'intérieur que dans son prolongement septentrional, c'està-dire dans les bassins du Kalix, de la Tornea et du Kemi, observation tendant à mettre ces secousses en relation avec la formation, ou plutôt avec les mouvements récents de la mer Baltique, dont les oscillations séculaires modernes ont donné lieu depuis un siècle et demi aux discussions les plus passionnées. Cette mer représente une submersion partielle de la plate-forme archéenne arasée; et si son mouvement actuel de relèvement d'ensemble est vraiment contestable, car, s'il était général, il affecterait aussi les côtes poméraniennes, ce qui n'est certainement pas, il semble bien du moins que l'émersion continue, en se traduisant seulement par bombement et gauchissement des schistes cristallins et archéens de la Suède et de la Finlande. La région pénéséismique se restreignant au littoral des golfes de Finlande et de Bothnie, ainsi qu'au prolongement continental de ce dernier, on a là une claire explication de ces tremblements de terre par des mouvements qui sont la suite directe des mouvements antérieurs d'extension et de rétrécissement successifs de la mer à Yoldia et du lac à Ancylus des époques pléistocène et glaciaire.
Les terrains primaires au Sud de la Finlande sont d'une aséismicité parfaite, en rapport avec la stabilité dont ils jouissent depuis des temps très reculés.
C'est intentionnellement qu'en faisant par le Sud le tour de la Scandinavie, on a omis les tremblements de terre assez fréquents, sévères même quelquefois, de la Scanie et du Sund, car on ne saurait les séparer de ceux de Seeland, de Fionie, et du Jutland ,sep-
tentrional. Ce sont, ainsi que l'Ouest de Tîle Bornholm^ parfois ébranlée aussi, des territoires mésozoïques^ surtout crétacés, failles et morcelés, n'appartenant d'ailleurs pas en propre au bouclier Scandinave; leur disposition actuelle accuse les vicissitudes tardives, qui ont ouvert les nombreux détroits de l'entrée de la Baltique postérieurement à la plus ancienne période glaciaire, et dont ces secousses sont la manifeste survivance. Il est d'autant plus plausible de les mettre en relation avec le démembrement des îles danoises qu'il ne tremble guère ni dans le reste du Jutland et le Sclileswig tertiaires, ni dans le Mecklembourg crétacé, régions que le morcellement n*a pas atteintes. D'après Kolderup \ le tremblement de terre du 23 octobre 1904 a eu un caractère nettement tectonique et son origine sous-marine a dû se trouver dans le Skagerak.
* Jordskjœlvet den 23 october 1904 {Bergeru Museufns Aarbog, 1905, n« 1).