CHAPITRE V
De rislande aux Âçores, et même au delà, rëgne une sorte de plateau, d'ailleurs irrégulier, d'une profondeur moyenne de 2000 mètres, et qui ne descend jamais au-dessous de 4000 mètres. De grandes profondeurs le séparent de l'Europe, au sud des Iles Britanniques, et de l'Amérique du Nord. L'existence d'un océan profond entre les deux continents à l'époque secondaire, ou au début du Tertiaire, n'est guère conciliable, disent les naturalistes, avec les données modernes de la zoogéographie, marine ou terrestre. Ce ne fut, d'après Haug, partageant en cela l'opinion de beaucoup de géologues, qu'à la fin de l'époque tertiaire probablement que les aires de surélévation, boucliers Scandinave et canadien, furent définitivement séparés par la dépression atlantique, à la suite d'un phénomène d'ennoyage plutôt que d'effondrement. Des restes de formations miocènes continentales en Islande, et aux Fœrôer, seraient les derniers témoins de ces terres disparues et morcelées, événement pléistocène sans doute, qui a donné lieu à d'énormes épanchements éruptifs, dont on retrouve les débris dans ces îles et au rocher perdu de Rockall, en plein océan. Nulle part ne se rencontrent traces de plissements, et les éruptions dont il s'agit paraissent s'être produits avec la plus grande tranquillité, comme au Dckkan et dans le Nord-Ouest de l'Amérique du Nord. L'affaissement récent de l'Atlantique a rencontré une démonstration inattendue au rocher isolé de Rockhall, à 400 kilomètres de l'Irlande ; des draguages effectués en 1896 ont fait trouver de nombreux échantillons de coquilles appartenant à des mollusques d'eau de surface, qui n'auraient pas pu vivre à la profondeur actuelle ^
Tout fait donc présager une grande stabilité séismique, et en effet les tremblements de terre sous-marins sont à peu près inconnus dans
* Geogr. journ., XI, 48.
l'Atlantique septentrional, où l'extrême activité de la navigation ne les laisserait pas tous échapper à l'observation. On y en a signalé deux seulement, et aucune vague d'origine séismîque.
Cette absence totale de séismes sous-marins conduit à une remarque fort importante. Les plissements calédoniens et armoricains ont franchi l'Atlantique pour aller affecter l'Orient de la masse continentale occupant le Canada et l'Amérique du Nord, au bord de
Fig. II. — Islande.
l'océan actuel, et ce sont ces derniers mouvements qui ont édifié la chaîne dès Appalaches. S'ils avaient en même temps alTecté les terres supposées effondrées à la fin de l'époque tertiaire, on devrait s'attendre à les voir se survivre sous forme de secousses souamarines. La stabilité parfaite de l'Atlantique du Nord force donc à penser que ces plissements américains sont seulement contemporains de ceux de l'Europe, qu'ils correspondent aux mêmes efforts généraux de l'écorce terrestre, mais, conséquence importante et d'ailleurs provisoire, qu'ils ont présenté une lacune entre les deux continents. Quel qu'ait été aux époques secondaii-e et tertiaire l'état de l'Atlantique septentrional, ii a donc fallu que son architecture reste tabulaire, et que, par conséquent, il appartienne bien aux aires continentales et non aux géosynclinaux.
On ne connaît pas de séismes aux Fœruer.
L'Islande est célèbre par les nombreuses et gigantesques érup-
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lions qui, depuis au moins le Miocène, ont pris la principale part à la formation de son relief. Pendant la période historique elles n'ont pas cessé delà désoler en s'épanchant à sa surface par de nombreuses bouches et aussi par de grandes cassures, ainsi que cela résulte des études de ThoroddsenS et on en possède des relations plus ou moins circonstanciées depuis près de mille ans. LMiistoire des tremblements de terre islandais est assez bien connue pour un pays aussi éloigné des grands centres de civilisation, mieux peut-être qu'on pouvait l'espérer dans ces conditions défavorables, et le même savant a suffisamment retrouvé ces phénomènes dans les annales locales pour que leur répartition y soit non seulement arrêtée dans ses traits principaux ', mais encore clairement mise par lui en relation avec l'histoire géologique de l'île '•
Si l'on exclut les secousses qui ont accompagné les éruptions volcaniques, mais dont la distinction ne résulte pas toujours clairement des récits anciens, on constate tout d'abord que, sauf des cas sporadiques et sans importance, la presqu'île du Nord-Ouest, la côte orientale et les hautes terres de l'intérieur sont aséismiques. On rencontre ensuite autour des grandes indentations de la côte du Nord-Est, ThistilQôrdur, AxarQôrdur et Skjàlfjandifjôrdur, trois petites régions d'instabilité, que Thoroddsen sépare entre elles, mais qui probablement n'en font qu'une seule. Leurs tremblements de terre, parfois assez intenses, sont très fréquemment accompagnés de la formation de crevasses dans les brèches volcaniques dont elles sont surtout constituées. Toujours sur la côte septentrionale les territoires basaltiques entre les Eyjafjôrdur et Hrutaijôrdur se font remarquer par des secousses sporadiques, mais sans qu'on puisse définir de régions séismiques.
Le pourtour du golfe de Reykjavik, ou le Faxafloi, et le pays compris entre le littoral, l'amphithéâtre que forme le plateau intérieur vers le Sud, le lac de Thingvalla, l'HécIa et l'Eyjafjallajôkul, constituent deux régions d'instabilité que Thoroddsen distingue peut-être sans raison bien probante, très vraisemblablement parce que Reykjavik paraît être moins exposé que les villages de la seconde région. Les tremblements de terre qu'on y ressent sont nettement indépendants des paroxysmes de l'Héclaet des éruptions volcaniques sous-marines
* Oversigt over de islandske Vulkaners Historié (Translated by G. H. Bœhmer. Smith' sonian Rep. 1885, part I, 495. Washington).
' Jordskjaelv i Islands sydlige Lavland, deres geologisko Forhold og Historié (GMgr, Tidskrift, 1898, XIV,93. KjObenliavn).
' Die Bruchlinien Islands und ihre Beziehungen zu dcn Vulkanen (Petermanns geogr. Mitth., LI. 49, Gotha, 1905).
signalées dans les parages de Tîle Yestmannaejar, les phénomènes éruplîfs n'ayant jamais élé accompagnés en Islande que de secousses très faibles. Cette région séismique bien définie a été, à la fin d'août et au commencement de septembre 1896, le théâtre d*un tremblement de terre, dont les cinq chocs principaux ont finalement détruit 17 et 22 p. 100 des fermes des districts Rangàrvallasyssel et Amessyssel respectivement, sans compter celles plus ou moins gravement endommagées, sur un total de 1 287. Cet événement, considérable pour l'île, a été l'objet d'une enquête approfondie * par Thoroddsen qui l'a étudié sous tous ses aspects ' et en a tiré d'intéressantes conclusions.
Ce savant fait observer que si le tremblement de terre avait agi sur des constructions en pierres, et non sur des habitations et des étables en bois, recouvertes ou non de mottes de gazon, la destruction et les pertes de vies auraient certainement été beaucoup plus considérables. Cette observation est assurément très judicieuse, mais d'autre part elle perd de sa valeur quant à Tintensité que Thoroddsen en conclut pour les chocs en question, parce qu'il faut tenir compte de l'extrême inconsistance des matériaux volcaniques et alluvionnaires des districts ravagés. Aussi restons-nous sous l'impression que les tremblements de terre de 1896 n'ont pas, en dépit des apparences, dépassé le degré IX de Téchelle Rossi-Forel, conclusion à généraliser pour le même motif en l'étendant aux séismes antérieurs, à condition de réfléchir aussi que la saison, pendant laquelle ils se sont produits, a grandement influé sur les chiffres des pertes de vies, tant pour les habitants que pour les têtes de bétail, une réclusion complète étant pour tous une conséquence forcée de l'âpreté du climat islandais pendant l'hiver, circonstance qui aggrave beaucoup les effets des tremblements déterre pendant cette période de l'année.
Il nous semble donc que cette partie méridionale de l'île doit être seulement rangée parmi les régions séismiques les moins dangereuses, caractère généralement observé dans les pays où les fractures jouent le rôle tectonique principal à l'exclusion des plissements. Et en effet l'Islande n'appartient point aux géosynclinaux. Son ancien soubassement volcanique, épanché pendant la plus grande partie des temps tertiaires, est profondément découpée en horsts fixes et en fosses d'affaissement par des failles qui ont, jusqu'à l'époque actuelle,
* Jardskjàlftar i Sndurlandi (Kjdbenhavn, 4899).
* Jordskjœlvene i fifteraarei 1896, (Geogi\ Tidskrift, XV, 1899-1900, 93, KjObeohavn). Das Erdbeben in Island im Jahre 1896 (Pelermanna geogr. Mitth,, XLVIII, 1901, 53,
Gotha, 1902).
110 géographie: sëismologique
permis aux produits éruptifs de combler ces demiëres ; c'est en particulier ce qui est arrivé aprfes le fort tremblement de février 1815 à la fosse située à 2a kilomëtres environ à l'est du Myvatn, celle de Sveinagjâ, qui se creusait sur 15 kilomètres de longueur et 400 à 500 mètres de largeur entre de hautes falaises-fractures de 15 à 20 mètres de haut. Le même processus a été observé pour le courant de laves de 1340 d'Ogmunddarhraun près de Krisuvik, et dans d'autres circonstances encore. Thoroddsen a signalé aussi un affais-
Fig. 12. — Uloade. Aires pléiBtoBéisttiB des tramblemeats de terre de 1896.
Bernent de 60 k 10 kilomètres carrés au célèbre lac de Thingvalla sur 30 & 50 mètres de profondeur entre les fractures Almangj et Hrafnagja, phénomène renouvelé avec une amplitude de 2 à 3 mètres lors du violent tremblement de terre de 1789. Le Faxaflôi est une zone d'affaissement entre des cassures périphériques, disposition qui se retrouve dans la péninsule du Nord-Ouest et au HrutaQôrdur. Suess pense que ces affaissements continuent l'œuvre de la formation pléistocène de cette partie de l'Atlantique. Des lambeaux de crag marin près d'Husavik (du Nord) témoignent d'une submersion partielle à une époque fort tardive, tandis que des lits de Miocène d'origine continentale prouvent une émersion antérieure et corres-
ATLANTIQUE SEPTENTRIONAL ET TERRES ARCTIQUES tU
pondent à Texistence de la terre qui, unissant les deux continents, explique la distribution actuelle des formes végétales et animales, telles que la constate la biogéographie moderne. Les fractures qui hachent le massif volcanique islandais peuvent être considérées comme la suite et Teffet des efforts qui ont affaissé, ennoyé et morcelé les terres nord-atlantiques ; ainsi donc fractures et mouvements positifs ou négatifs résument l'histoire géologique de l'Islande.
Les tremblements de terre de 1896 sont venus donner une éclatante confirmation à ces circonstances particulières, en même temps qu'une explication à l'instabilité constatée dans le sud-ouest de l'Islande. En effet Thoroddsen a constaté que les dégâts produits par les cinq principales secousses ont été délimités de la façon la plus nette, sans zone de décroissance vers l'extérieur des aires chaque fois ébranlées. Cette observation typique lui a fait conclure que, pour chacune d'elles, un bloc de terrain avait été mis en mouvement pour son propre compte entre les fractures qui le comprennent, fractures qui, cachées sous l'épais manteau éruptif, n'en doivent pas moins avoir une existence parfaitement réelle, car c'est la seule manière possible d'expliquer cette manière d'être si particulière de ces séismes. Du reste cette hypothèse, acceptée par Glangeaud *, est doublement corroborée par sa conformité avec ce que Ton sait de la constitution des hautes terres islandaises, et par ce fait que la plaine éprouvée en 1896 est dominée vers le Nord par un amphithéâtre montagneux dont le bord méridional est une fracture, celle-ci non masquée, qui a arrêté net les dommages en jouant ainsi le même rôle que les autres failles cachées sous la plaine. Ainsi disparaît le caractère hypothétique des vues de Thoroddsen.
On voit que les travaux de Thoroddsen ne permettent pas d'admettre un épicentre sous-marin pour les tremblements de terre d'Islande, en 1896, comme l'a fait Newby *, qui en place le foyer en mer au milieu de la ligne joignant Reykjanes aux îles Westmann. Ces parages maritimes ayant été le siège d'éruptions volcaniques, cette opinion dérive vraisemblablement du rapprochement arbitraire des deux ordres de phénomènes.
En résumé les séismes de l'Islande résultent des mouvements des voussoirs dont elle est composée et entre les failles qui la découpent, et c'est pour cela qu'ils n'atteignent point l'intensité des tremble-
' Monographie du volcan de Gravenoire, près de Glennont-Ferrand (Bull. Service Carie géol. de France, N* 82, XH, 1900-01).
* The earthqaakes in Iceland, 1896 (The Joum. of Ihe Manchester geogr. Soc, 1890. 174).
112 GÉOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
ments de terre de plissement, tout en restant parfois assez danerereux ; la formation des crevasses importantes, dont ils sont souvent accompagnés, nous fait assister au mécanisme même de leur production.
Il est fort remarquable qu'en dépit d'éruptions sous-marines plusieurs fois observées dans le prolongement de la presqu'île de Reykjavik, on ne connaisse aucune relation de vagues séismiques le long des côtes islandaises.
Au N. E. de l'Islande, l'île Jan Mayen, d'origine volcanique, où, au pied du Beerenberg, Texpédition austro-hongroise, chargée d'y exécuter en 1882 des observations magnétiques et météorologiques, a senti trois secousses, termine le socle sans profondeur qui unit ces deux îles au Groenland, si stable, et qui paraît être un reste des anciennes terres primaires. Au delà s'étendent, entre le Groenland, le Spitzberg et la Scandinavie, des profondeurs de plus de 2000 mètres, séparant nettement de l'Atlantique septentrional les terres arctiques de l'Europe pour en faire un monde à part.
On ne connaît jusqu'à présent aucune secousse au Spitzberg, dont la structure géologique est loin d'être claire, puisque, si Suess n'y voit que des fractures, Garwood*, géologue de l'expédition Conway, y signale au contraire des plissements. En tout cas, les mouvements récents d'exhaussement y ont laissé d'indéniables traces. L'horizontalité du Trias, constatée par Drasche, indique l'absence de bouleversements récents et la probabilité du repos séismique.
L'archipel de François-Joseph n'a donné lieu non plus à aucune observation de secousses. Il est de nature volcanique et a subi des mouvements verticaux semblables à ceux du Spitzberg.
De la Novaïa Zemlia, on sait seulement qu'elle continue les plissements de l'Oural du Nord, trop anciens pour laisser des traces d'instabilité, pas plus là que sur le continent.
Dans toutes ces terres septentrionales, les mers secondaires ont déposé leurs sédiments. On est donc en présence d'une région terrestre dont la condition océanique a persisté pendant de longues périodes, ce qui est a priori un garant d'une stabilité séismique qu'aucune observation n'est venue jusqu'ici démentir, les plissements n'y ayant pas joué un rôle sufGsant.
* Gh. Rabot. L'alpinisme au Spitzberg. Les ascensions de Sir Martin Conway (Adaptation. Le Tour du monde, 1900, 383, Paris).