CHAPITRE VI
L'Amérique du Nord, à l'Est des Montagnes Rocheuses, forme une unité géographique bien définie, qui n'a été que très tardivement séparée de l'Europe, par l'ennoyage de l'Atlantique septentrional. Son histoire géologique explique la simplicité de sa configuration, et les tremblements de terre s'y répartissent d'une manière tout à fait conforme à l'ancienneté de ses diverses vicissitudes. Il sera donc assez facile de mettre les manifestations séismiques en rapport avec cette histoire, et l'intérêt de cette étude grandira avec la clarté du parallèle qu'il s'agit d'établir. De Lapparent et Suess ont écrit sur ces pays des pages saisissantes, qu'il nous arrivera de citer presque textuellement sans plus d'avertissement, mais tout le monde les reconnaîtra, tant elles sont classiques.
Tout le Nord-Est de l'Amérique, de l'embouchure du Saint-Laurent à celle du Mackenzie par la dépression des grands lacs, et les lacs Winnipeg, Athabasca et des Esclaves, forme le bouclier canadien, perçant çà et là de ses couches archéennes plissées, et arasées jusqu'à leurs racines dès avant la période silurienne, une auréole de terrains paléozoïques horizontaux, qui reposent en discordance sur l'ancien substratum. Toutes ces terres, dontl'émersion définitive remonte si loin, et qui n'ont subi ultérieurement que le modelé de la période glaciaire, doivent donc être a priori d'une grand stabilité, sauf là où d'autres vicissitudes seront venues troubler le vieil équilibre. Et, en effet, les tremblements de terre sont inconnus depuis les terres Arctiques jusqu'au Saint-Laurent. Six faibles secousses signalées au Groenland, et une seule dans la chaîne côtière du Labrador, ne sont pas pour infirmer le parfait repos séismique de ces vastes territoires. En particulier, le Groenland est un plateau archéen, recouvert de Dévonien resté horizontal, que des effondrements tertiaires limitent à l'Est et à l'Ouest, avec jalonnements de roches éruptives récentes, et l'on sait combien peu
Oi UoxriMDs. — Tremblements de terre. 8
GÉOGRAPHIE BÉISMOLOGIQUE
de semblables mouvements simple ment verticaux sont favorables à la séismicité.
Les circonstances changent avec le Saint-Laurent , le Nouveau-Bninswick, l'île du Cap- Breton et ta Nouvelle-Ecosse. Les tremblements de terre s'y produisent ordinairement avec la fréquence et l'intensité des régions pénéséismiques. Il [ y a bien celui qui, du 5 février au mois d'aoât 1663, aurait dévasté le Canada, avec de nombreux chocs consécutifs, et ravagé la partie alors colonisée, c'est-à-dire le Sud- Est sur plus de 400 lieues (?). Mais les relations qu'ont faites de cet événement tout à fait exceptionnel les missionnaires de l'époque, sont assez vagues, manquent de détails circonstanciés et ne donnent même pas les noms des localités les plus éprouvées.
ni des montagnes soi-disant bouleversées. On doit donc taxer ces récits d'une grande exagération. Rien de semblable, ni même d'approchanty ne s'est reproduit depuis, et la secousse du 27 novembre 1893, une des plus fortes connues, n'a causé que des dommages sans importance. Le Sud-Est du Canada est donc un pays où les séismes, sans être rares, ne sont vraiment pas à craindre. Ils ébranlent surtout la vallée du Saint-Laurent, d'Ottawa à Tadoussac et Métis, moins souvent les côtes septentrionales des lacs Erié et Ontario, plus rarement encore le Nouveau-Brunswick, Tîle du Cap-Breton et la Nouvelle-Ecosse.
Le Saint-Laurent suit exactement le bord de la pénéplaine primaire du continent précambrien. Il coule d'abord dans un synclinal étroit qui, à l'époque ordovicienne, donnait la communication entre la mer intérieure des États-Unis et le bassin atlantique. Fermé à l'époque gothlandienne par la surrection d'une l)arriëre appalachienne, c'est un accident tectonique remarquable ; mais l'ancienneté de cette fosse d'affaissement ne permettrait qu'avec les plus formelles réserves de lui faire jouer un rôle séismogénique actuel. Ces tremblements de terre atteignent parfois une grande extension, ce qui doit faire supposer qu'ils ont des mouvements d'ensemble comme origine. Or on n'en connaît qu'un seul ayant ce caractère, c'est le mouvement de bascule grâce auquel les dépôts marins de plages, soulevés à 330 mëtres au Labrador, ne le sont plus qu'à 143 à Montréal, et à 42 ou 15 seulement sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Ce relèvement post- > glaciaire continuerait encore de nos jours ; mais il est tout aussi peu vraisemblable qu'il ait une influence séismogénique, puisque la séismicité se restreint à la vallée du Saint-Laurent et ne remonte pas vers le Nord. Les tremblements de terre en question restent donc encore sans explication.
Quelques séismes agitent les rives des grands lacs de l'Amérique du Nord, tout aussi bien du côté canadien que de l'autre. Ce trait si remarquable de la géographie superficielle n'a aucune importance géologique d'où pourrait provenir une instabilité notable. En effet, sauf la cuvette du Lac Supérieur, ces lacs, au lieu d'être la conséquence de causes tectoniques profondes, doivent seulement leur origine à une dépression survenue pendant Tépoque glaciaire, puis au relèvement déjà mentionné vers le Nord et le Nord-Est, qui, conjointement avec les moraines, a complètement empêché les artères de l'ancien réseau hydrographique de reprendre leur cours primitif après la débâcle des glaces.
Comme on l'a dit plus haut, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-
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Ecosse et Tîle du Gap-Brelon ressentent de temps à autre des secousses modérées. On entre là dans un tout autre domaine, celui d'un plissement antérieur à une partie du Carbonifère et qui, arrêté au bas Saint-Laurent, affecte la baie de Fundy, le nord du Cap- Breton et passe dans Terre-Neuve. On ne peut raisonnablement y voir l'explication cherchée de ces séismes, le plissement étant par trop ancien ; mais par analogie avec ce qui se passe dans TEurope moyenne, il est moins téméraire de s'adresser aux dislocations des couches carbonifériennes. C'est par là, en effet, que la chaîne hercynienne reparaît en Amérique, après avoir en partie disparu sous l'Atlantique, pense-t-on du moins. Comme ses fragments orientaux sont presque partout le siège de quelques tremblements de terre, à l'exclusion des autres territoires, cette attribution des secousses de l'extrême Canada sud-oriental paraît toute naturelle et conduit à esquisser maintenant l'histoire de la Nouvelle-Angleterre, dont les séismes sont bien connus grâce aux catalogues de Brigham^, Perrey* etRockwood*.
A l'exception des Montagnes Vertes, dont l'affaissement s'était interrompu à la (in du Silurien inférieur, toute la région des Appalaches a formé pendant l'époque primaire un géosynclinal, où les sédiments concordants se sont déposés sous une épaisseur considérable, de près de 12 000 mètres, à la faveur d'un mouvement continu de descente. Mais à la (in de l'époque carboniférienne se produisit un énergique plissement, donnant naissance à une énorme chaîne que les géologues pensent avoir égalé THimalaya, si toutefois l'érosion n'a pas marché de pair avec le soulèvement. Bientôt cependant celle-ci avait accompli son œuvre destructive et permis aux sédiments triasiques de se disposer en discordance sur la pénéplaine, qui avait pris la place de la chaîne limitant à l'Est le massif continental américain, et sur le bord de laquelle se sont déposées les couches littorales crétacées. Les Appalaches sont ainsi une ride hercynienne, rabotée maintenant, mais qui s'est dressée par plissement sur l'emplacement d'un ancien géosynclinal primaire. Ainsi que ses homologues d'Europe, et avec une histoire géologique qui est exactement la même, elle forme de la Nouvelle-Ecosse à la Géorgie une vaste région pénéséismique, coïncidant trop bien avec les ruines de la chaîne pour qu'on ne
* Historical notes on ihe earthquakes of New England, 1638-1869 {Memoirs of Ihe Boston Soc. ofnaL hUL Read Aprii 20^1», 1869).
' Sur les tremblements de terre aux Etats-Unis et au Canada (Ann. soc. d'émulation des Vosges, VII, 2* cahier, 1850).
' Earthquakes of North America {Am. Joum. of Sc^ 1885 et années suivantes.)
doive pas regarder ses tremblements de terre comme l'iiéritage direct
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