Sinal, Palestine et Gœlésyrie
A l'extrémité septentrionale de la mer Bouge s'embranche une très remarquable dépression presque rectiligne, de 750 kilomètres de long, à peu de chose près orientée suivant un méridien, et formée par l'étroit et profond golfe d'Akabah, l'Oued-el-Araba qui s'y jette, l'Oued Djeib opposé à celui-ci et affluent de la mer Morte, cette profonde et remarquable cavité, la vallée du Jourdain, la Gœlésyrie enti'e le Liban et l'Antiliban, enfin la vallée de l'Oronte. Cet extraordinaire accident résulte de l'affaissement linéaire, et par failles successives, parallèles et en escalier, de la voûte d'un anticlinal crétacé, dont les diverses bandes sont restées horizontales ; de sorte qu'en traversant le pays de l'Ouest à l'Est, suivant un parallèle quelconque, le voyageur monte ou descend de gigantesques gradins, de hauteurs et de largeurs inégales. Cet effondrement est récent, vrai-
* Morfologia e genesi del mar Rouo (Pirenze, 1899).
* Bulletin météorologique et sismique de l'Observatoire impérial de Constantinople (1895-1897).
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fiemblablemcnt contemporain de l'ouverture de la mer Rouge, c'està-dire pléistocëne. La fraîcheur des formes topographiques est même telle que certains auteurs ont voulu en faire un événement historique, et en fixer la date à 10000 ans tout au plus, sans réfléchir qu'elle est certainement due, au moins en partie, à la pauvreté des précipitations atmosphériques d'un pays qui est extrêmement sec depuis très longtemps. Aucun plissement n'a accompagné ces vicissitudes, contemporaines de l'effondrement du continent égéen ; elles se sont donc réduites au mouvement qui a porté le Crétacé à plus de i 800 mëtres d'altitude et l'a ensuite effondré suivant l'axe de la voûte en le fléchissant, puisque le fond de la dépression se trouve à des hauteurs fort variables tant au-dessus qu'au-dessous du niveau de la mer, à plus de 1 200 mëtres au-dessous dans le golfe d'Akabah et de 390 mëtres au bord de la mer Morte. Les versants internes de la dépression sont les plus abrupts, et des deux versants externes, celui de la Syrie est de beaucoup le moins raide. Cette disposition des fractures devait s'accompagner d'éruptions volcaniques, et en effet le Safa, le Haouran et la Katakaumëne sont des districts éruptifs dont rhomme a peut-être, d'aprës certains savants, vu l'activité. Il est à noter qu'ils se montrent sur le versant le plus raide. Enfin, ces événements sont tellement rapprochés de nous que les tremblements de terre sont fréquents et redoutables. Il n'existe pas de catalogue particulier, mais ceux de Perrey * et de Julius Schmidt* en donnent un assez grand nombre.
La séismicité croît du Sud au Nord. Les informations font entiërement défaut pour la partie méridionale, et à peine peut-on citer un tremblement de terre pour le Sinaï, dont l'ossature est surtout formée de roches éruptives assez anciennes. Dans les temps modernes, on n'en a encore signalé qu'un seul pour la mer Morte. L'instabilité commence seulement à la Palestine, et quoiqu'on n'y ait jamais fait d'observations systématiques, il semble bien qu'elle ne soit pas à l'abri de graves secousses.
Les recherclies de Rahmer^ sur les passages des Livres Saints faisant mention de tremblements de terre montrent que ceux-ci se réduisent à trois : l'un émane visiblement d'un témoin oculaire du tremblement de terre qui se produisit sous le régne d'Osias, et fut
* Mémoire sur les trcmblomeuts de terre ressentis dans la péninsule hellénique et en Syrie {Mém. Ac. roy, de Belgique, XXUI, 1850).
' Studien Uber Vulkane und Erdbehen (t. II, Leipzig, 1881).
' Die biblische Erdbebentheorie. Eine exegetische Studie (Magdeburg, 1881). — Das Erdbeben in den Tagen Usiâs {Grdtz Monatschr., 1870, 240).
Flg. ». — PftlesUne et Syrie.
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particuliërement destructeur ; un autre décelé que le souvenir de révénement s'est longtemps perpétué; enfin le troisième est la prophétie d'un séisme aussi redoutable. Tout cela montre que ce tremblement de terre est hors de doute, et que par conséquent, dès une haute antiquité, la Palestine fut bien sujette à de violentes secousses, mais beaucoup plus, espacées que celles de la Syrie.
Sans parler de la chute des murs de Jéricho, que les rationalistes regardent comme un simple tremblement de terre, opinion à laquelle les croyants peuvent se rallier sans scrupule de foi, en ajoutant que l'événement a été révélé par Dieu sept jours avant sa réalisation, il ne manque point pour ce pays d'autres tremblements de terre authentiques, et bien à l'abri de la critique historique : tels celui de l'an 33 de notre ère, rapporté par l'historien Joséphe, ainsi que la ruine de Ramlah, au N. W. de Jérusalem, l'an 125 de l'Hégire.
L'ouverture de la mer Morte est un événement récent. Blanckenhorn* s'est attaché à démontrer que les divers épisodes de la formation du lac Asphaltite correspondent trait pour trait aux dernières vicissitudes de l'Europe pendant le Quaternaire ou Pléistocène : les trois avancées principales des glaciers seraient contemporaines de trois extensions de la mer Morte, tandis que les intervalles auraient permis à l'érosion de faire son œuvre et aux dépôts de sel de se former. La destruction de Sodome et de Gomorrhe, le dernier événement survenu dans la contrée, correspondrait à un affaissement de iOO mètres environ, avec capture de l'extrémité de la dépression de l'Oued-Akabah, à la suite d'un tremblement de terre. Si les déductions de Blanckenhorn sont exactes, on aurait là un exemple très remarquable d'une région où les séismes auraient joué un grand rôle en des temps fort reculés de l'histoire, mais qui serait actuellement devenue stable, puisqu'on n'y connaît guère que deux ou trois secousses modernes authentiques. Diener', au contraire, pense que le tremblement de terre aurait réveillé l'activité d'un ancien volcan, phénomène dont Darwin ' a montré la possibilité pour les évents de l'Amérique méridionale. L'activité d'un volcan moabite a les préférences de Lartet ^ pour la destruction des villes maudites, et Fraas' ne voit dans la for-
* Ëntstehung und Geschichte des Toten Meeres (Zeitschrift d. deutschen PcUdstina Keretfu, XIX. i).
* Die Katastrophe von Sodom und Gomorrha iui Lichte geologischer Forschung [Mitlh. d. geogr. Cet. in Wien, 1896, 1).
* On the connection of certain volcanic phenomena in South America (Tram. GeoL Soc., V, 601).
* Exploration de la mer Morte, par le duc de Luynes (UI» Géologie. Paris, 1877).
* Dos Tote Meer (Stuttgart, 1869;.
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mation de la Mer Morte qu'un phénomène tectonique. Toutes ces opinions ne différent pas sensiblement entre elles, quant au fond. Ce dernier géologue attribue les tremblements de terre de la vallée du Jourdain à des éboulements souterrains par dissolution, opinion inadmissible ici, en raison de la grandeur des effets à expliquer.
A mesure que l'on s'avance vers le Nord, les catastrophes ont été de plus en plus nombreuses et violentes, et toutes les villes ont tellement eu à en souffrir que, jusque vers Antiocbe, ces pays forment une des régions du globe les plus éprouvées par les tremblements de terre qui ont été si souvent l'objet des récits des historiens; ces désastres sont devenus des événements restés célèbres dans les annales de l'humanité, et bien connus de tous en dehors de toute préoccupation scientifique. L'instabilité ne se restreint pas à la dépression cœlésyrienne, elle déborde vers l'Est, où les iponuments antiques d'Ammon, dePaImyre, de Baalbek, etc., témoignent encore de la sévérité des chocs terrestres.
La séismicité augmente vers le Nord, a-t-on dit plus haut ; c'est qu'on se trouve alors sur le trajet du géosynclinal méditerranéen venant du golfe Persique, et l'on est en droit de penser que les mouvements alpins, n'ayant pas rencontré là d'obstacle résistant contre lequel ils pouvaient se résoudre en plissements, se sont contentés de donner lieu, par failles en gradins, à l'étonnante dépression parallèle au rivage de la Syrie entre Gaza et Alexandrette. Ainsi cette région séismique, si elle appartient bien à l'aire continentale africaine par l'horizontalité de ses dépôts crétacés non plissés et par son architecture tabulaire, n'a pas complètement échappé sous une autre forme aux grands mouvements de la fin de l'époque tertiaire, ce qui rend parfaitement compte de son instabilité, croissant à mesure que l'on se rapproche du domaine des plissements, c'est-à-dire du géosynclinal méditerranéen.