TROISIEME PARTIE
LE GÉOSYNCLINAL MÉDITERRANÉEN OU ALPIN
Le géosynclinal méditerranéen, ou alpin, la Téthys des géologues, part du raide talus par lequel Java et Sumatra tombent sur les grands fonds de l'Océan Indien, traverse Tlnde par la plaine alluvionnaire indo-gangétique, suit le golfe Persique et la dépression mésopotamienne, puis se prolonge par l'Europe méridionale et la Méditerranée jusqu'à TAtlantique, du Caucase aux Pyrénées et à l'Atlas. C'est un des traits les plus notables de la surface terrestre, et il a présenté ce caractère depuis les époques géologiques les plus reculées jusqu'aux temps tertiaires, pendant lesquels il a été le théâtre de mouvements orogéniques véritablement gigantesques; sur ses bords s'est érigé un grand géanticlinal, événement dont il conserve le souvenir par les tremblements de terre fréquents et redoutables qui l'agitent sur tout son immense développement. C'est ainsi qu'à lui seul, il a ressenti plus de la moitié de ceux relatés dans les catalogues séismiques, ce qui ne résulte pas seulement, comme on le verra par le détail, de ce que les pays les plus anciennement civilisés appartiennent à cette bande de Técorce terrestre.
C'est dans le sens indiqué, de l'Océan Indien à l'Atlantique, que Ton va rapidement esquisser les relations des séismes ressentis par ces pays éminemment instables avec l'histoire de leurs principales vicissitudes géologiques.
Java est très sujette aux tremblements de terre, sinon partout, du moins en de nombreux points. Or, cette île forme le bord méridional d'une surface coupée à pic, vers le Sud, sur les abîmes de l'Océan Indien, tandis qu'au contraire, vers le Nord, un faible relèvement d'une cinquantaine de mètres sufûrait à la rattacher à Bornéo, c'est-à-
Db Hortimos. — Tremblemeati do terre. ^2
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dire au continent sino-sibérien. Ce talus doit représenter une cassure, et, d'autre part, le Tertiaire de l'île est énergiquement plissé au pied des volcans de la province de Tjéribon. Ainsi se justifie la séismicité de Java.
Sumatra se trouve dans les mêmes conditions par rapport à la fracture sous-marine ; mais contrairement à ce qui se passe pour Java, les séismes s'y localisent à cette côte seule et aux failles longitudinales de ce versant, tandis que l'opposé, ti'ës stable, descend en pente douce vers les archipels malais qui la rattachent à Bornéo et à l'Asie, dont ces îles font réellement partie par leur structure.
La péninsule malaise, d'axe archéen, est tout au plus pénéséismique autour de Singapore et de Poulo-Pinang ; la ride sous-marine sur laquelle sont implantées les Andaman elles Nicobar est peut-être dans le même cas.
La Birmanie est extrêmement instable. C'est qu'elle présente des chaînes secondaires et tertiaires parallèles énergiquement plissées, qui se prolongent dans le Tibet méridional par la région séismique de Ba-Thang, et la région au moins pénéséismique du Yun-Nan. On entre véritablement là dans le domaine des plissements tertiaires, himalayens ou alpins.
Entre la Birmanie et le Brahmapoutre s'élève la pénéplaine archéenne de l'Assam, s'abaissant assez doucement au Nord vers le fleuve, mais tombant très brusquement sur les plaines de Sylhet et de Cachar par un grand pli, ou flexure, du Crétacé et du Tertiaire. Ce versant est justement d'une instabilité que ne dépasse celle d'aucune autre région du globe, et les séismes, atténués toutefois, ébranlent le pays jusqu'au défilé par lequel le Brahmapoutre aborde Tlnde au rebroussement de l'Himalaya oriental et des chaînes birmanes plissées.
Le géosynclinal longe ensuite, jusqu'à l'Afghanistan, le pied de l'Himalaya, dont la surrection, si elle était dès longtemps préparée, n'en était pas moins à peine terminée à l'époque pléistocène, tellement que des membres, et non des moindres, du Geological Survey ofindia veulent même qu'elle n'ait pas encore dit son dernier mot. Quoi qu'il en soit, l'âge récent des derniers mouvements explique clairement la grande instabilité de ce versant^ Népal, Kumaon, Cachemire et haut Pendjab. Le versant tibétain semble au contraire à Fabri des désastres des tremblements de terre, quoiqu'on ait signalé quelques secousses sur le haut Indus, àlskardo par exemple ; ces séismes peuvent être, au moins provisoirement, mis en relation avec les mouvements orogéniques qui ont porté à une grande alti-
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tude les lambeaux éocënes marins de la haute vallée du fleuve et avec la structure des Klippen postcrétacés de la frontière tibétaine.
L'Afghanistan et le Béloutchistan ont leurs régions séismiques, mais la géologie en est encore trop peu connue pour qu'on puisse les rapporter à des événements particuliers. Qu'il suffise de faire allusion aux énormes dislocations qui ont donné lieu au rebroussement de THindou-Kouch, et de rappeler que non loin de Quettah un tremblement de terre a^ en 1892, réouvert près de Chaman une ancienne faille.
Le bas Indus subit des séismes notables et graves. Tout le monde connaît la formation, en 1819, de l'Allah-Bund, ou digue de Dieu, au travers du delta, à la suite d'un tremblement de terre. Mais n'estce pas là que la mer jurassique a, dans ces parages, commencé le démantèlement du continent gondwanien ?
Le long du 40* parallèle, le géosynclinal projette vers l'est une branche en cul-de-sac par le Turkestan, le Ferghana, la Dzoungarie et la Kachgarie. Les régions séismiques abondent dans tous ces territoires, que maintes catastrophes ont éprouvés : ce sont de lointaines conséquences de la surrection, à peine terminée à l'aurore des temps actuels, de l'énorme chaîne du Thian-Chan. En outi^e, de grandes failles longitudinales y jouent un rôle séismogénique bien défini.
La dépression méditerranéenne passe de l'Océan Indien au golfe d'Alexandrette par le golfe Persique, la Mésopotamie et la vallée de l'Oronte, si célèbre par les catastrophes d'Antioche. Son bord septentrional est presque partout instable, île de Kichm, puis chaînes plissées de l'Arabistan, du Louristan, du Kourdistan et de l' Azerbéïdjan en Arménie. C'est dans ces régions qu'on a toujours localisé le déluge biblique, dont Suess, dans le premier chapitre de la Face de la Terre f veut faire un événement séismique el cyclonique tout à la fois.
Le géosynclinal englobe aussi la fosse profonde de la Caspienne méridionale, où le Mazendéran est au moins pénéséismique au pied de l'Elbrouz aux sédiments plissés du Dévonien au Tertiaire, tandis que là vient, au sud de la Caspienne, mourir la chaîne plissée aussi du Khorassan, si souvent désolé par les tremblements de terre.
Le Caucase est extrêmement instable sur son versant méridional, qui est le plus abrupt et tombe sur la vallée de fracture de la Koura, théâtre des nombreux désastres de Chémakha. Le versant opposé, plus régulièrement plissé cependant, descend en pente moins rapide sur la steppe et ne renferme que des régions pénéséismiques entre
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la Caspienne et la mer Noire, ou entre le Daghestan et le Kouban. Les derniers mouvements du Caucase sont tertiaires ou alpins, et se sont propagés à Test de la Caspienne par une ride sous-marine jusqu'au massif de Krasnovodsk, son évidente prolongation, où se rencontre une région séismique importante.
Quelques séismes criméens attestent la continuation des dislocations balkaniques jusqu'au Caucase, par delà le Pont-Euxin.
Tout le pourtour occidental de TAsie Mineure est à un haut degré instable, et les séismes y atteignent la plus grande violence du Bosphore à Métélin, Brousse, Smyrne, Chios et Samos. C'est la conséquence de mouvements tertiaires de grande amplitude.
Les séismes de Chypre, d'ailleurs modérés, rappellent sans doute la présence du synclinal dans lequel s'est déposé le flysch, et qui est généralement assez instable en avant des plissements alpins de l'Europe moyenne,
La Crète est séismique, au moins à son angle N. W à proximité des grands fonds qui la séparent des Cyclades, et c'est à tort que nous l'avons considérée comme pénéséismique dans un mémoire récent ^
La séismicité du Péloponëse est au contraire extrême, ce que permettait de prévoir sa structure, résultant de l'effondrement de lobes voisins coupés comme à l'emporte-piëce, et cette observation, comme l'a fait remarquer Suess, se vérifie encore dans la Chalcidique, comme à Célëbes. Les îles Ioniennes, si souvent et si durement éprouvées, se trouvent sur le bord d'un très raide talus sous-marin, dominant de grandes profondeurs et probablement dû à une fracture concomitante de l'effondrement pliocène de la Méditerranée orientale.
Les Cyclades, débris du continent égéen, récemment disloqué et affaissé, sont à peine pénéséismiques.
Dans la péninsule balkanique, très instable en plusieurs points, les plissements des terrains secondaires et les effondrements, grâce auxquels des dépressions se sont remplies de dépôts tertiaires lacustres, suffisent à rendre compte des nombreux tremblements de terre qui s'y font redouter.
Les plissements alpins ont débordé la plate-forme russe par les Garpathes, dont le noyau archéen domine la plaine hongroise, qui est affaissée, pénéséismique, et où certaines secousses, d'énergie constante sur de très grandes surfaces, semblent en relation avec des mouvements d'ensemble. La grande plaine roumaine est pénéséismique aussi.
* Géosynclinaux et régions à tremblements de terre {Mém. soc, belge de géoi. paUont. et hydroL, XVIII, 1904, 243, Bruxelles).
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Dans la Mésopotamie croate, les plis tertiaires se sont heurtés à un massif ancien, et les dislocations résultantes donnent lieu aux centres d'ébranlement bien définis de Diakovar et surtout d'Agram.
Si l'ancien massif serbe, fragment du continent oriental des géologues autrichiens, est à peu près aséismique, par contre la Macédoine, l'Albanie etl'Épire sont la proie des tremblements déterre. Or Suess admet que la ligne Stagno-Pélagosa-Tremiti formait la côte sud d'une terre miocëne, occupant l'emplacement du bassin septentrional de l'Adriatique actuelle, tandis qu'à l'Est le prolongement de cette même ligne par Dulcigno et Ël-Bassan était le bord septentrional d'un lac contemporain, traversant l'Albanie et la Macédoine jusqu'à Trikkala. Les côtes dalmates, si pittoresquement découpées, résultent d'un affaissement, représenté au Frioul et au Tyrol par ce qu'on a appelé les failles périadriatiques, failles dues selon toute vraisemblance au môme effort avorté sur le continent. Tout cet ensemble est à un très haut degré séismique, comme aussi les régions voisines karstiques et plissées de l'Istrie, de la Garniole et de Gôritz; tandis que la Bosnie et l'Herzégovine sont seulement pénéséismiques pour avoir moins pris part à ces mouvements récents si importants, contre-partie de la surrection des Alpes.
Toute la ride alpine est, à des degrés variables, sujette aux tremblements de terra, à l'exclusion de son axe cristallin, archéen et primaire, mais seule la partie orientale présente des régions séismiques. La répartition de la séismicité y est bien connue maintenant, grâce aux observations systématiques autrichiennes, italiennes et suisses. La zone de flysch, déposée en avant des plissements alpins dans un ancien synclinal rétréci à plusieurs reprises par le processus de la surrection tertiaire, délimite assez exactement une longue bande instable. C'est la répétition parfaite de ce qui s'est passé en avant des plissements hercyniens pour la bande houillère de l'Europe moyenne. On verra aussi que la région pénéséismique des Alpes françaises occupe l'emplacement d'un synclinal du second étage méditerranéen, circonstance qui s'est déjà présentée ailleurs.
Les Apennins sont probablement une des plus jeunes chaînes du globe, car le Tertiaire le plus récent y a été relevé à plus de 1 000 mètres. Ajoutant à cela l'affaissement de la Tyrrhénide et de l'Adriatide postérieurement au Miocène, ainsi que la formation en Calabre de golfes circulaires lobés au pied de fragments archéens restés fixes, l'on aura une ample justification de la forte séismicité de nombreuses régions d'Italie.
Si les Pyrénées n'appartiennent point au géosynclinal méditerra-
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néen, tel qu'il a été tracé par Haug, ce n'en est pas moins une chaîne plissée dont la surrection date du commencement de l'ëre tertiaire, c'est-à-dire un peu avant les mouvements alpins, qui ont atteint leur maximum au Miocène. Aussi, du golfe de Gascogne au golfe du Lion, n'existe-t-il que des régions pénéséismiques.
En résumé, dans cette partie de l'Europe, les Pyrénées, les Alpes et les Apennins sont, dans leur ensemble, de séismicités croissantes, en proportion du moindre temps écoulé depuis leurs surrections respectives.
Le bassin occidental de la Méditerranée est fermé au Sud-Ouest parla Sierra Nevada en Espagne et l'Atlas tellien en Afrique. Leur élévation par plissement, ainsi que TefTondrement méditerranéen simultané et contemporain, sont des événements post-éocènes, qui expliquent bien, d'une façon générale, l'instabilité des provinces littorales de l'Espagne entre Malagaet Valence et des pays barbaresques. Par contre, la Meseta ibérique est aséismique, comme n'ayant pour ainsi dire point participé à ces mouvements ; elle n'appartient du reste pas au géosynclinal.
. L'embouchure du Tage est trës instable et le désastre de Lisbonne en 1755 lui a donné une triste réputation. Cette région ne fait pas partie du géosynclinal méditerranéen, pas plus que les Açores, moins soyvent secouées d'ailleurs. Mais on verra plus loin que les mouvements alpins ont franchi l'Atlantique pour se faire sentir dans les Antilles. Ils ont donc traversé l'Océan par un trajet qui, s'il est inconnu, a pu du moins, par son voisinage, produire des dislocations qui se manifestent par les tremblements de terre du Portugal et de l'Archipel des Indes occidentales.