Java et Sumatra
Le géosynclinal méditerranéen débute le long d'un raide talus sous-marin de 3 000 à 4000 mètres, au bord duquel surgissent successivement Java^ de TEst à l'Ouest, et Sumatra, du Sud-Est au Nord- Ouest. La coupure du détroit de la Sonde les sépare. Le versant opposé à Tocéan Indien est naturellement le plus doux, et un relèvement d'une centaine de mètres seulement réunirait leurs plaines basses du Nord à Bornéo et à FAsie, en asséchant les mers plates qui les baignent de ce côté.
Depuis le milieu du xix* siècle, la Société des sciences naturelles de Batavia' publie annuellement le relevé des phénomènes séismiques et volcaniques qu'elle fait observer dans tout l'archipel des Moluques et des îles delà Sonde — ou Insulinde — par ses nombreux adhérents, fonctionnaires ou officiers de l'armée hollandaise d'occupation. Leur répartition y est donc très bien connue, et ne présente plus que les lacunes mêmes de la colonisation, qui se comblent graduellement avec les progrès de cette dernière. Ainsi les Indes Néerlandaises comptent parmi les régions du globe les plus avancées, à ce point de vue.
La constitution géologique réelle de Java a été longtemps méconnue, masquée qu'elle est par une énorme couverture de produits éruptifs, mais les nombreux travaux de Yerbeek et de ses collaborateurs du corps hollandais des mines ont fini par y faire la lumière. Bordant sur un millier de kilomètres le raide talus de l'océan Indien, celle île fait aussi partie du socle asiatique, dont les racines primaires se retrouvent, sinon à Java même oii elles sont cachées en profondeur, du moins aux Karimon-Djawa, à Sumatra, à Billiton
* Natuarkundig Tijdschrift door Nederiandsch IndiÔ. Uilgegeven door de Natuurkundige Vereeniging in Ned. Ind., Batayia.
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et à Bornéo, ainsi que dans les cailloux des conglomérats tertiaires de Java, constatation de beaucoup ta plus démonstrative. Le substratum est un terrain sctiïsteux, plissé, continuant celui de Halacca. lies mers carbonifériennes y ont déposé leurs sédiments, et les serpentines, diabases et porphyriles montrent que l'activité éruptive a commencé dans cette ite dbs le Crétacé; mais c'est au début du Mioclne qu'elle y a pris son développement le plue considérable. D'après Schneider ', à cette époque deux détroits transversaux divisaient Java en trois parties i celui de Tjéribon, au milieu duquel s'éleva le volcan de Tjcrimaï, el celui de Soerabaja. Ils furent bientôt comblés par les déjections volcaniques et en même temps relevés par le mouvement général de la lin do l'époque tertiaire, pendant que s'édifiaient les gigantesques cdnes actuels, dont un grand nombre sont encore actifs. Malgré la couverture éruptive et la variété des produits qui la composent, on a reconnu deux rides tertiaires longitudinales constituant l'ossature orographique de Java, mais qu'il a été trës malaisé de débrouiller, cachée qu'elle est souvent par les volcans et submergée par les tufs, les laves, les cendres et les alluvions volcaniques.
Les tremblements de terre sont trës fréquents à Java, parfois même
■ Ueber den vQlkaniachen Zasland dor Suddft-lBSeln nnd Jer Molukkân Im Jahre ISSI {Jahrb. d. k. k. gtol. Reichianilall. XXXV, I. I. WicD, I8B3).
sévères; mais leur intensité n'est pas suffisante pour y avoir jamais causé de véritables catastrophes, ce qui peut, dans une certaine mesure, tenir à la légèreté des constructions. Il y a tout lieu de penser qu'ils ébranlent surtout le synclinal compris entre les deux rides longitudinales. Malgré une dissémination presque uniforme des épicentres, on peut cependant distinguer certains districts plus particulièrement secoués : le détroit de la Sonde, c'est-àdire en môme temps le Sud de Sumatra (Lampong) et l'Ouest de Java ; la dépression des Préanger, de Soekaboemi à Tjiandjoer, Bandoeng, Garoety Tasik-Malaja et Manondjaja; les environs de Tjéribon, où se montrent les foyers d'Indramajoe, Koeningan et Salem ; la dépression transversale de Semarang, Ambarowo, Djokjakarta, dont la séismicité s'étend largement à l'ouest jusqu'à Pekalongan et Tjilatjap, à l'est jusqu'à Karangpandan et Patjitan; le district de Kediri, Pasoeroean etBlitar ; enfin le centre deBanjoewangi, sur le détroit de Bali, qui non seulement représenterait une région d'instabilité analogue à celle du détroit de la Sonde, mais qui même aurait été ouvert au XII* ou XIII* siècle, si Ton en croit des traditions indigènes, d'ailleurs peu authentiques. L'île plate de Madoera, où se retrouvent le micaschistes du substratum ancien, participe de la stabilité relative des basses plaines littorales du Nord, tandis que la côte méridionale ne paraît pas le siège d'une activité séismique aussi grande qu'aurait pu le faire supposer sa situation de haut pays au bord de l'abrupt talus sous-marin. Si donc ce dernier accident représente une fracture du socle asiatique, il correspond à des mouvements bien éteints, opinion corroborée par l'absence de vagues séismiques et de secousses sous-marines au large. La séismicité, d'ailleurs non exagérée, de Java doit donc être, en définitive, attribuée d'une façon générale aux derniers efforts qui l'ont façonnée à la fin de l'époque tertiaire, en érigeant ses deux rides longitudinales montagneuses par plissement des sédiments de cet âge.
La proximité presque constante des centres séismiques et des évents volcaniques ne permet pas de montrer l'indépendance des deux ordres de phénomènes à Java, où les tremblements de terre peuvent trouver de très suffisantes causes dans les dislocations cachées sous le manteau superficiel éruptif, mais sans qu'il soit actuellement possible de définir pour les divers foyers d'ébranlement les accidents à rôle séismogénique. La disposition des volcans, et la présence de roches éruptives plus anciennes, montrent seulement que toute l'île a formé dès le Crétacé une bande de moindre résistance, sur laquelle les mouvements tertiaires ont pu se produire
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en toute liberté et laisser comme souvenir les tremblements de terre qui l'agitent.
Des traditions, dont le bien fondé n'est pas vérifiable, et rapportées par Raffles S font ouvrir le détroit de la Sonde, entre Java et Sumatra, par un gigantesque tremblement de terre, qui aurait dépassé de beaucoup en violence l'explosion du Krakatoa (27 août 1883), paroxysme volcanique bien connu par la disparition de Tîle du même nom et d^une partie de ses voisines. Les vagues qui en furent la conséquence désolèrent les côtes opposées du détroit; signalées par les marégraphes du monde entier, c'est qu'elles firent effectivement le tour du globe. Devant la grandeur de tels effets mécaniques, l'on peut supposer que le fait traditionnel, mentionné par RafHes, n'a rien d'impossible.
La constitution géologique de Sumatra est peut-être plus simple que celle de Java ; en tout cas, elle apparaît plus clairement, les produits volcaniques l'ayant moins complètement submergée. Tous ses éléments sont alignés N. W.-S. Ê., comme le talus de l'Océan Indien sur lequel est implantée directement une longue chaîne d'îles morcelées, do Simaloe à Engano, îles principalement formées de Miocène. Le littoral même de l'ouest de Sumatra est constitué de produits éruptifs et détritiques tertiaires, tandis que plus à l'Est, et toujours suivant la même direction, s'allonge la traînée des volcans actuels, actifs ou éteints, qui ont surgi sur le flanc abrupt, continuant le talus sous-marin de la grande chaîne longitudinale de l'île. Celle-ci est formée d'Archéen. Le versant opposé, large et plat, fait contraste avec celui de l'Océan Indien, étroit et raide. L'ossature principale de Sumatra a été, dès les temps les plus reculés, une bande mobile, soumise à des mouvements considérables, qui se sont perpétués jusqu'à la (in des temps tertiaires, et donnent raison de ses séismes.
Les tremblements de terre ébranlent Sumatra presque exclusivement sur son versant océanique, confirmant ainsi pleinement les lois de relation entre le relief et la séismicité. Beaucoup d'entre eux ne font que mordre sur le littoral, de sorte que leur origine doit être cherchée dans le bras de mer qui le sépare de la chaîne des îles occidentales, dont quelques-unes, comme Poelo Nias, ne le cèdent en rien à la grande terre comme instabilité. Il faut provisoirement supposer que, les colons hollandais y étant beaucoup moins nombreux que dans les autres îles de la chaîne, l'absence de séismes
• TfieUislory of Java (f, 25. U, 232. London, 18i7).
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ta^Radja
¥ig. 24. — Sumatra.
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mentionnés pour elles n'est qu'apparente, et qu'elles sont tout aussi instables que la précédente ; elles seraient actuellement à l'abri de l'observation, mais non des tremblements de terre. Le talus d'effondrement de rOcéan Indien à l'extérieur de ces îles représente-t-il une fracture restée mobile? La question est difficile à résoudre par l'affirmative, malgré la grande probabilité de cette solution, car on ignore si les tremblements de terre à épicentres sous-marins ne font que mordre la ligne des îles, auquel cas ils émaneraient de l'isobathe de 4 000 mètres, c'est-à-dire de la lèvre môme de l'accident. On notera cependant, en faveur de cette suggestion, que des vagues séismiques s'obser\'ent de Poelo Nias à Poelo Bras à la pointe d'Atchin, contrairement à ce qui a été dit de Java. Les circonstances ne sont donc pas identiques.
Le tremblement de terre de la nuit du 5 au 6 janvier 1843 a été suivi de vagues séismiques désastreuses à Poelo Nias. D'après la relation qu'en donne Kluge*, Taxe de son aire pléistoséiste était dirigé perpendiculairement à la côte extérieure de Sumatra, et le temps assez considérable qui s'est écoulé entre le séisme et l'irruption de la mer montre que l'épicentre était situé au large de la chaîne des îles, c'est-à-dire au voisinage du pied du talus sous-marin. Ainsi l'accident pourrait avoir joué à cette occasion, ainsi que d'autres fois, en un de ses points où les mêmes phénomènes ont eu lieu.
Toute la côte est instable depuis Atchin, ou Atjeh, jusqu'au détroit de la Sonde, mais sans dépasser beaucoup la crôte longitudinale. La lacune des observations au nord de Singkel ne résulte bien certainement que de ce que cette partie n'est pour ainsi dire pas encore conquise; à tel point que les informations séismiques suivent, dans la publication mentionnée de Batavia, les fluctuations des campagnes de l'armée hollandaise contre les farouches sultans du Nord. Si Ton compulse ces catalogues annuels, on voit que, jusque vers 1872, les secousses ébranlent surtout la côte de Tapanoeli et de Padang, tandis que depuis ce sont celles de Bengkoelen et de Lampong pour lesquelles, de beaucoup, on en enregistre le plus. Il y a là une anomalie difficilement explicable. Ce serait avec la plus grande réserve qu'on pourrait y voir un phénomène naturel, à savoir le brusque transport de la séismicité d'une région aune autre voisine, phénomène dont il n'existerait d'analogue nulle part ailleurs. Il vaut mieux, tout au moins provisoirement, supposer un changement
* Veber Synehronismus und Anlagonismus von vulkanischen Eruptionen und die Beziehungen derselben zu den Sonnen flecken und erdmagneliêchen Variationen^ p. 44 (Leipzig, 4863).
dans la répartition des correspondants de la société de Batavia, ce qui pourrait provenir de changements dans les parties les plus colonisées ou exploitées par Félément hollandais et européen.
Le tremblement de terre du i7 mai 1892 paraît, d'après les mesures géodésiques de MuUer S avoir causé de très légères variations, par déplacements de masses, dans le réseau trigonométrique de la province de Tapanoeli.
Le versant océanique ne présente point partout une pente régulière ; il est accidenté longitudinalement par une série de dépressions de même direction, lacustres ou fluviales, pai*allèles à la côte, — lac Toba, Mandheeling, hautes terres de Padang, lac Singkarak, ou Laoet Soemper, — où parfois pénètrent, au travers de la chaîne archéenne et primaire, les cours supérieurs des fleuves du long versant opposé. Ces territoires forment ainsi, en quelque sorte, un synclinal secondaire, souvent interrompu et morcelé, et sont aussi instables que le littoral lui-même.
On sait peu de chose sur le versant oriental de la chaîne des Barisan ; les régions instables de la côte de l'Océan Indien débordent l'ossature montagneuse au moins dans le Tebing Tinggi et le Ranau. Des études géologiques récentes ont été faites dans l'Ulu- Kawas, entre les fleuves Batang-Rav^as et Batang-Rupit, sur le parallèle de Bengkoelen, et l'on en peut déduire les causes d'instabilité, qui très probablement peuvent s'étendre à tout le versant'. Contre l'ossature primaire s'appuient de TOuestà l'Est unsubstratum de couches de la « formation malaise » (Précambrien), de l'Éocène et du Néogène, celui-ci beaucoup plus développé ; ces couches tertiaires sont affectées de plis très plats ; enfin deux dislocations importantes, dont l'une se dirige vers le foyer d'ébranlement de Tandjong Agoeng, découpent un massif affaissé et ont facilité la sortie des andésites et autres produits érup tifs tertiaires. Il y a donc un ensemble de conditions tectoniques amplement suffisant pour justifier les quelques séismes du flanc oriental de la chaîne des Barisan, au moins là où on les a signalés.
La grande plaine de l'Est paraît à peu près indemne de tremblements de terre ; cette stabilité résulte de ce que les mouvements
* Nota betrcffende de yerplaatsing van eenige triangulatie-Pilaren in do Residentie Tapanoeli ton gevolge van de aardbeving van 17 v. 1892 {Nat. Tijdschr, voar Ned, Indiè. Dl. LIV. Derde aflev. 298, 1895).
* L. Milch. Beitr&ge sur Pétrographie der Landschaft (lia Rawas« Sûd-Samatra (AT. Jahrb. f. Min. GeoL u. Pal, XVIII, 409. Stuttgart, 1904).
W. Volz. Zur Géologie von Sumatra. Beobachtungen und Stadien {Anhang l in GeoL u. PaL AbhandL, herausgegeb. von B, Koken. N. F. VI. Heft 2. Jena, 1904).
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tertiaires n'ont pas atteint cette ancienne plate-forme, seulement recouverte par les débris alluvionnaires de la chaîne, et cette constitution reste la même pour les îles de Bangka, Billiton et Riouw, dont le substratum archéen n'est séparé de la grande île de Sumatra que par des canaux sans profondeur, à moitié colmatés par les apports fluviaux. Quelques rares secousses agitent ces terres, formant avec la presqu'île de Malacca une région à peine pénéséismique. Elles n'appartiennent d'ailleurs pas en propre au géosynclinal méditerranéen, mais bien plutôt au continent sino-sibérien, non plissé à l'époque tertiaire, et seulement démembré dans sa partie méridionale par des cassures peu profondes qui en ont séparé ces îles, géographiquement seulement.