CHAPITRE ni
FRANCE. — NAPOLËOK III.
La France semblait absolument en dehors des questions de nationalité. Quand elle n'aurait pas gagné autre chose à sa grande révolution, elle en était sortie du moins plus une, plus compacta que n'importe quelle autre nation de l'Ehirope, et pure de la grande iniquité des conquêtes qui, dans les autres États, arrêtent le progrès et bouleversent la justice. Devenue le vaste laboratoire des plus grandes expériences, l'afTaire importante pour elle n'était pas de changer de ministère, pas même de changer de dynastie ou de forme de gouTemement; ce n'était pas d'acquérir une frontière meilleure aux Alpes ou sur le Rhin ; ce n'était pas l'alliance de la Russie ou de l'Angleterre; — c'était cette exaltation des sentiments généreux qui se produisit souvent chez elle, cette fureur de plaire, cette vanité pleine d'imagination , qui lui attirent de toutes parts les colères, les sympathies, l'imitation. Nation réglée par la fantaisie plus que par les calculs, puisque l'initiative y appartient toujours aux hommes de cœur , elle s'est plus d'une fois immolée pour la cause de la liberté. Elle envoya des combattants partout oîi brillait un espoir de régénération; par son or et par son sang elle rendit à l'Europe la sécurité sur la Méditerranée, et fonda une nouvelle France sur ce lambeau de l'Afrique que l'Atlas sépare du désert, en suivant les traces de saint Gyprien, de saint Louis, du roi Sébastien. Sa littérature est la littérature de l'Europe entière ; sa langue est le véhicule universel de toutes les idées ; les systèmes et les essais en morale, en politique, en législation, quelque incomplets ou précipités qu'ils soient, s'étudient plus volontiers chez ta nation française parce qu'elle les veut formulés plus clairement, déduits plus logiquement, et immédiatement applicables : sa tribune semble la ^tribune des peuples qui n'en ont point chet eux, et le mot de Jefferson devient toujours plus vrai : Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France. Malheureusement un indomptable besoin de mouvement
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lui enlève la fermelé, la jetle dans de continuelles expériences ; & peine échappée à un naufrage, « elle prend la tempête pour pilote». Punie par les alliés pour les gloires de l'Empire, elle accepta comme une humiliation la charte de 1815, et, au lieu de la développer, elle la chiffonna; puis, comme il lui sembla que les Bourbons entamaient la charte, elle les diassa, renversa ce qu'elle avait édi&é pendant quinze ans et, en versant de nouveauté sang, en accumulant d'autres ruines, elle fit de la charte une édition corrigée. En vain Louis-Philippe lui assura le repos et le progrès ; quand il pensa que la couronne d'Espagne ne devait pas sortir de la maison des Bourbons et que, pour cela, il prépara le mariage de la reine avec le duc de Cadix, infant d'Espagne, et celui de l'infante avec son propre lUs, te duc de MoDipensier, l'Angleterre se mit à la traverse; Louis- Philippe fut bientôt chassé comme Charles X, et on proclama la république.
Lie programme mfime du nouveau gouvernement apparais- u ré sait comme une excitation aux révolutions : et en réalité, au commencement, la république attisa dans toute l'Europe le feu qui couvait, mais sous terre, comme une société secrète ; elle était prompte à se dédire dès qu'elle venait à être démasquée, et & faire des excuses, manquant ainsi à la fois de sincérité et de dignité. Grâce à ces détours, elle cessa de peser dans la balance des politiques, elle perdit la sympathie des peuples, et surtout des vrais amis du gouvernement républicain qui attendaient d'elle un noble exemple, et n'eurent qu'une désolante mortification; — à l'intérieur, elle se trouva exposée non pas tant aux excès de la plèbe qu'aux aberrations des hommes de parlement et à l'aveuglement des partis, qui restaient irréconciliables même en face du péril commun, négligeant les faits positifs pour s'amuser à de vaines déclarations de principes, à un socialisme spéculatif, & des utopies théoriques. La démagogie prétendait que tous, capables ou non, prissent part aux affaires; la philanthropie voulait que tous, qu'ils travaillassent ou non, eussent une égale portion de jouissances; Louis Blanc qui se fit le missionnaire de cette théorie, proclamail que le gouvernement était tenu de fournir du travail k tous ; diacun devait être payé , non d'après ses capacités , mais selon ses besoins ; car les droits étaient proportionnés aux besoins et les devoirs aux facnltéa. En conséqueDCe, les ouvriers pari-
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siens cessèrent de se fatiguer et prétendirent à 6tre entretenus ^atuitement; on onvrit des ateliers où tout ouvrier sans occupation recevait de l'État, non du travail, mais une paye. Cent mille personnes accourues de toute la France se trouvèrent à la chaîne du gouvernement. Réunis dans ces ateliers, ils n'y travaillaient point, mais y discutaient l'arme au bras , et malheur à l'artisan honnfite qui aurait continué de demander à son travail libre ses moyens de subsistance! Us voulaient, eux les rois du moment, vivre des deniers publics comme en avaient vécu les rois d'autrefois; ils faisaient du bruit ou une émeute pour peu qu'ils y fussent poussés par l'argent, par les déclamations ou par l'exemple. Cette situation produisit le ralentissement du commerce, la défiance, des faillites, et la Banque de France elle-même dut demander le cours forcé de ses billets. Après avoir dissipé tout l'argent que pouvaient donner les caisses et les impAts ordinaires, on dut ajouter iH centimes au principal de toutes les contributions directes, c'est-à-dire grever les propriétaires plus que ne ferait un conquérant; il fallait maintenir ce peuple d'oisifs. Beaucoup d'entre eux furent organisés en garde du gouvernement provisoire : ils devenaient ainsi des prédicateurs armés de leurs doctrines, et, à l'occasion, ils s'en faisaient les soldats. C'était la domination des classes inférieures sur les classes supérieures. L'anarchie de Paris s'étendait aux départements : chaque Français se vit contraint de s'armer pour défendre sa propre maison. Ces larrons doctrinaires, irrités de ce qu'après avoir chassé les tyrans on empêchait encore le pillage, saisirent leurs armes et au nombre de 100,000 prolétaires, sons la conduite de Barbes, de Blanqui et de Cabet, allèrent réclamer du gouvernement provisoire la république démocratique et l'organisation du travail. Il fallut la force pour les réprimer ; mais de nouveaux troubles accompagnèrent sur tous les points l'élection des membres de l'Assemblée constituante : on voulait même par la contrainte y faire envoyer des députés qui décrétassent l'omnipotence de quiconque n'a rien et ne fait rien. Quand on proposa à ces travailleurs de défricher des campagnes incultes, ils éclatèrent en fureur et remplirent Paris de barricades et de sang ; en trois jours, plus de S, 000 personnes furent tuées et avec elles sept généraux; cinq autres généraux furent blessés. Il en tombe moins dans une bataille rangée ; l'archevêque lui-mAme, M** Attre, venu
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I>our calmer ces frères, eat frappé mortellement. L'armée, commandée avec une calme intrépidité par le général Gavaignac, tenait encore ferme contre cette tyrannie*; elle put prouver que les héros des barricades n'étaient pas invincibles. Dix mille insurgés furent condamnés à la déportation ; les ateliers nationaux furent fermés ; on confia au général Cavaignac des pouvoirs illimités, parce qu'on croyait la dictature nécessaire pour faire rentrer dans les conditions sociales un peuple auquel la veille semblait trop lourde )a grande liberté constitutionnelle.
Alors la république une et indivisible s'établit sur l'égalité, la liberté, la fraternité. La vieille devise revivait; mais il y avait de continuels conflits entre le pouvoir législatif et la pouvoir* exécutif. Les brigues ne cessaient p<is, d'autant plus que tout était remis, grâce au suffrage universel, au vote immédiat des multitudes, c'est-à-dire à l'intrigue, à l'argent, au hasard : et on en vit bientôt les effets dans l'élection du président. On croyait que le général Gavaignac l'emporterait, c'était un grand soldat et un bon citoyen, esclave de la loi et de sa parole. Il avait bien mérité de la république en la sauvant du pillage et du carnage. Mais, dans les révolutions, quiconque a eu une part de pouvoir devient fatalement odieux. La France montrait une soif immodérée de personnes nouvelles , de choses inconnues ; le vote universel ne favorisa que trop celte tendance.
La France qui avait aboli toute distinction de naissance, qui avait effacé le souvenir des rois, qui reniait les conquêtes, la France rassembla ses suffrages sur un homme dont elle ne connaissait que son titre de prince, son nom de Bonaparte, et trois tentatives d'insurrection armée: sur 7,397,345 votants, 6,048,872 se prononcèrent pour Louis Bonaparte, a symbole d'ordre et de sécurité » . Il fut pendant longtemps la personnification de la politique européenne : il est donc temps de le faire connaître.
Né do Louis Bonaparte , roi de Hollande et frère de Napoléon le Grand, il fut perdu de vue à la chute de celui-ci. Il reçut l'hospitalité en Italie avec les autres membres de sa famille, et il témoigna sa reconnaissance en conspirant et en se liguant avec les sociétés révolutionnaires qui ourdissaient leurs trames dans l'ombre; il flatta même la secte de « la Jeune Italie » , bien qu'il fût éloigné de ses idées républicaines. Avec l'irrémédiable ambition de sa race, il croyait
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qu'on avait usurpé sur lui le trAne de France : il se proposait de punir les alliés des outrages infligés au premier Empire et de déchirer les traités de 1815. luclinant aux idées mys- Uques, il avait foi dans la mission providentielle de certaines grandes familles, dans sa propre étoile et dans te nom qu'il portait. L'agitation des partis sous la Restauration , puis, pendant le règne de Louis-Philippe , les violentes déclamations des journaux et du parlement excitèrent ses espérances : il essaya de surprendre les Français par un acte de témérité en s'emparant de Strasbourg. Le peuple resta indifférent à son apparition théâtrale et à ses retentissantes proclamations ; il fut pris et envoyé en Amérique sur la promesse de n'en pas revenir. Il en revînt, et tenta un débarquement à Boulogne; il fut arrêté et enfermé dans le fort de Qam. Il adoucit sa prison par de fortes études et en même temps par des projets fantastiques ; il avouait depuis que tout ce qu'il savait, tout ce qu'il valait, il l'avait acquis à l'université de Ham. Il parvint à s'échapper au milieu d'incidents romanesques , et plus que jamais se confia en son étoile. A la chute de Louis-Philippe, il obtint que la république rapport&t le décret de proscription contre les descendants de Napoléon ; il se fit élire député, et bientôt président. Aussitôt il déploya un grand luxe et prodigua l'argent; il déclaia que le peuple est supérieur à l'Assemblée, et que tout Français âgé de vingt et un ans devait avoir droit de vote pour reconstituer la patrie. Il flattait le parti de tordre; en réalité, ce parti était une poignée d'intrigants qui, 'dans l'intérêt de leur ambition , répétaient qu'il fallait eu finir avec les factieux et se garder de l'anarchie.
Défait, toutes les passions mauvaises semblaient s'être réunies dans la république, et contre elle conspiraient ceux qui l'acclamaient le plus. La défiance et la terreur étaient universelles. Au sein même de l'Assemblée, le parti socialiste était en faveur ; il aurait voulu qu'on fit participer tout le monde non seulement au vote politique, ft la justice, k l'instruction, mais encore au droit au travail; il demandait qu'on abolit les impôts indirects, en faisant peser toutes les charges sur les propriétés immobilières , qu'on proportionn&t les taxes à la richesse. Dans ces théories et d'autres semblables , les hommes pratiques voyaient la ruine de l'industrie ; une récompense donnée à la fainéantise aux dépens du travail et de la prévoyance; l'amoindrissement du capital